Le Maroc a mal à  son économie

Solde budgétaire, endettement public, comptes extérieurs…, tous les indicateurs ont commencé à  se dégrader il y a 5 ans. Si la croissance se maintient à  un niveau correct, elle génère peu de recettes fiscales et crée peu d’emplois.

Lorsqu’on observe un certain nombre d’indicateurs de l’économie marocaine, un constat s’impose : ce qui est problématique aujourd’hui, c’est moins le niveau de croissance que, d’une part, le contenu de cette croissance, et, d’autre part, l’affectation du produit qu’elle génère. Bien sûr, compte tenu des déficits nombreux accumulés, le rythme de cette croissance devrait être non seulement plus élevé (au-delà de 5-6% par an) mais également pérenne (au moins le temps d’un cycle économique…). Avec 4,3% en moyenne annuelle sur les cinq dernières années (de 2008 à 2012), l’économie ne s’est pas trop mal comportée au vu de la crise internationale que l’on sait, surtout la crise de la zone euro à laquelle le Maroc est particulièrement lié. Mais davantage que le taux lui-même, le contenu de la croissance en emplois et en ressources fiscales demeure encore faible. A titre d’exemple, en 2009, le nombre d’emplois nets créés a été de 95 000 postes pour une croissance de 4,8%. L’année suivante, alors que le PIB a ralenti de 1,2 point pour se situer à 3,6%, les créations nettes d’emplois avaient augmenté pour atteindre 120 000 postes. En 2011, malgré une croissance de 5%, l’économie a créé moins d’emplois (105 000) que l’année précédente… Cette observation vaut pour les recettes fiscales : en 2008, celles-ci avaient enregistré une progression exceptionnelle de 23,6% pour une croissance de 5,6%, et l’année suivante, malgré un PIB global en hausse de 4,8%, les recettes fiscales, elles, avaient drastiquement baissé d’environ 10% (-9,8%).

Le gros de l’emploi repose sur l’agriculture et l’essentiel de l’impôt est payé par une infime minorité

Les raisons de ce relatif «décrochage» entre la croissance, d’un côté, et les recettes fiscales et les emplois, d’un autre côté, tiendraient au fait que le «civisme» fiscal n’est pas encore la vertu partagée par tous, et que l’agriculture, gros secteur employeur de main-d’œuvre, pèse encore de façon non négligeable dans la croissance. Certains chiffres, connus de ceux qui s’intéressent à ces problématiques, méritent d’être rappelés à ce propos : 80% de l’impôt sur les sociétés sont acquittés par seulement 2% des entreprises, et 73% de l’impôt sur le revenu sont payés par les salariés, seuls. Ceci met en évidence l’importance de l’évasion fiscale, dans un pays où pourtant le rôle de l’Etat demeure central dans la prise en charge des investissements et des transferts sociaux. Les Assises de la fiscalité qui ont eu lieu cette semaine, permettront-elles d’y remédier ?

S’agissant de l’agriculture, elle assure encore 40% de l’emploi total du pays et son poids dans le PIB oscille entre 13% et 16% (selon les années). Deux bémols cependant : pas de contribution aux recettes fiscales, puisque le secteur est défiscalisé, d’une part, et les emplois qui s’y créent sont des emplois saisonniers et généralement faiblement rémunérés. La forte variabilité des créations d’emplois au niveau national est d’ailleurs en grande partie liée à l’état de la campagne agricole.

Ceci pour le contenu de la croissance. Quid maintenant de l’affectation du produit de cette croissance ? Les données macroéconomiques officielles montrent que les trois quarts (près de 75%) du revenu national brut disponible, c’est-à-dire le PIB majoré des revenus reçus de l’extérieur, sont destinés à la consommation finale : la consommation des ménages (pour 75-76%, selon les années) et celle des administrations publiques. Du coup, il ne reste que 24-25% du revenu national à épargner. Il se trouve que l’investissement, notamment l’investissement public depuis 2007, croît à un rythme plus élevé que l’épargne et même que le revenu national. Et voilà que l’économie est confrontée à un problème de financement ! C’est la difficulté à laquelle fait face actuellement le gouvernement : comment maintenir un même niveau d’investissement et de consommation, surtout des ménages, avec des ressources qui non seulement avaient, à l’origine déjà, un rythme d’évolution plus modeste, mais tendent en plus à diminuer avec la crise ! Si on observe les données des cinq dernières années, par exemple, on se rend bien compte que la consommation finale a augmenté plus rapidement que le revenu national en valeur (en dirhams courants) : +7% et +5,5%, respectivement. L’investissement public, lui, a connu des progressions à deux chiffres.

60% des recettes de TVA proviennent des importations

Bien évidemment, le rythme élevé de la consommation favorise la croissance économique, à ce bémol près que cette consommation est soutenue dans une assez large mesure par les subventions étatiques et les nombreuses revalorisations des rémunérations dans la fonction publique. Dans un contexte de renchérissement des produits subventionnés et d’accès de tous à ces subventions, cela devient intenable. D’autant plus que, c’est certain, ces subventions à la consommation ne reviennent pas dans les caisses sous forme de recettes de TVA, en raison à la fois des exonérations et abattements dont bénéficient certains produits, mais aussi de l’évasion qui frappe également cette taxe (comme l’absence de facture dans certaines transactions…). Autrement dit, tout le monde bénéficie des subventions, mais tout le monde ne paie pas les impôts ! Le déficit budgétaire, qui a commencé à grossir depuis 2009, vient précisément de là.

Par ailleurs, et comme le montrent les statistiques de la Trésorerie générale du Royaume, plus de 60% des recettes de la TVA proviennent des importations ; ce qui signifie que la consommation, et plus généralement la demande intérieure, profite davantage aux fournisseurs du Maroc qu’à son économie.

Cette situation n’a pas que des implications en terme de créations d’emplois, surtout des emplois de qualité, elle a aggravé les déficits extérieurs. Depuis 2007-2008, en effet, la politique volontariste menée par le gouvernement de l’époque, dans un contexte de crise qui plus est, a eu comme conséquence un retournement de tendance de la dette publique. Celle-ci était sur une trajectoire baissière depuis 2000, et à partir de 2009, la courbe de la dette est repartie à la hausse. Bien «normal», car la politique expansionniste avait besoin d’être financée. Avec le rétrécissement des rentrées de devises en même temps que le Trésor continuait de se renflouer sur le marché domestique pour couvrir ses besoins (payer les salaires et les charges de compensation, notamment), les banques, en manque de liquidités, deviennent «avares» en crédits. En 2012, par exemple, le flux additionnel des crédits bancaires à l’économie a baissé de 52,5%. En 2009, la chute des crédits était dans la même proportion : -50%. Résultat, le Trésor a dû emprunter sur le marché financier international 1 milliard d’euros en octobre 2010 et 1,5 milliard de dollars à peu près à la même période de 2012. Ce faisant, la dette extérieure publique (dette du Trésor + dettes des établissements et entreprises publiques) n’a cessé de croître, année après année, depuis 2008 : 19,4% du PIB en 2008, 23,6% en 2011 et 25,4% du PIB en 2012. Précisons que la dette extérieure du Trésor représente aujourd’hui 54,9% de la dette extérieure publique et 13,9% du PIB, soit en valeur plus de 116 milliards de DH.

Une moyenne mensuelle de 30 milliards de DH d’importations de biens et services

Avec une balance commerciale structurellement déficitaire (-200 milliards de DH en 2012), des recettes touristique et des MRE en baisse, le 1,5 milliard de dollars emprunté en fin d’année 2012 ne pouvait apporter, au mieux, qu’un répit de quelques jours, en termes de couverture des importations de biens et services. Sur les trois premiers mois de 2013, et malgré la baisse des importations en valeur de 5,5%, la moyenne mensuelle de ces importations est de 30 milliards de DH, soit 132% du 1,5 milliard de dollars emprunté !

Il est clair de ce point de vue que le recours à l’endettement pour encourager la consommation paraît un choix difficilement soutenable. Le gouvernement, lui, a préféré rogner sur les dépenses d’investissement, considérant que celles-ci, de toutes les façons, ne sont jamais réalisées à 100% en fin d’exercice et que, de surcroît, elles ont beaucoup progressé depuis 2007. Mais pour revenir à un niveau de déficit «raisonnable», «supportable», les coupes récemment opérées dans l’investissement s’avéreront vite insuffisantes. Sans doute, faudra-t-il agir sur les dépenses ordinaires, car ce que les chiffres laissent voir, c’est que le Maroc vit au-dessus de ses moyens. Plus simplement, le pays dépense plus qu’il ne gagne. Au terme du premier trimestre de cette année, en effet, le solde ordinaire du budget est déficitaire de 11,4 milliards de DH. Ce qui veut dire que l’Etat n’a dégagé aucune épargne, bien au contraire, il s’est endetté, puisque ce déficit budgétaire, qui se monte à 22,92 milliards en intégrant les dépenses d’investissement, a dû être financé par le recours au marché domestique, principalement. Tout l’enjeu de la réforme de la compensation réside à ce niveau…