Le marché du livre n’arrive toujours pas à décoller

Le livre littéraire beaucoup moins performant que le livre scolaire qui porte le secteur. La production ne dépasse pas les 3 000 titres par an, malgré les aides significatives de l’Etat. Le ministère de la culture a décidé de consacrer 65 MDH au soutien à la création littéraire.

Rares sont les secteurs qui, en 12 ans d’activité, font moins de 1% de croissance. C’est le cas du marché du livre. En effet, entre 2003 et 2015, il a à peine évolué de 0,2%, selon les statistiques du ministère de l’industrie et du commerce. Globalement, le chiffre d’affaires du secteur de l’édition et de l’imprimerie s’élevait à 3,52 milliards de DH en 2015, soit moins de 2% du chiffre d’affaires de l’ensemble du secteur industriel. «Ces chiffres englobent toutes les unités œuvrant dans les secteurs de l’édition et de l’impression de divers supports, y compris le livre scolaire qui offre une marge importante aux maisons d’édition. Les performances du secteur du livre culturel sont évidemment bien moins importantes», explique Hassan El Ouazzani, directeur du Salon du livre, pendant le déroulement du SIEL.

Le mal-être du marché de l’édition du livre est d’autant plus perceptible que le nombre de titres publiés au Maroc ne dépasse pas les 3000 en 2015 contre près de 68 000 en France. La «balance commerciale» du marché est encore plus frappante. En 2015, les importations de «livres et autres imprimés» ont totalisé 1,16 milliard de DH contre environ 6 MDH pour les exportations. Les principaux fournisseurs sont la France et l’Espagne avec un montant de plus de 500 MDH (43% de la totalité des importations).

Du côté du monde arabe, le Liban occupe le premier rang avec 11 MDH.

Les éditeurs plaident pour la promotion de la culture du livre chez les élèves

Cette indigence, l’association des éditeurs du Maroc, présidée par Abdelkader Retnani, l’explique par l’absence de politique dédiée à la diffusion et au soutien à l’achat de livres et à la lecture. Les dirigeants de l’association plaident en effet pour un «partenariat» avec le ministère de l’éducation afin de «promouvoir la culture du livre chez les élèves». Cela devrait passer par «un programme national pour le soutien à la lecture, en mobilisant tous les acteurs concernés : associations professionnelles, secteur privé et intellectuels». Cet appel signifie que le Marocain lit très peu. L’école est en cause, mais l’apprentissage commence dès le plus jeune âge, à la maison.

De son côté, le ministère de la culture a décidé de soutenir la création en débloquant un budget de 65 MDH, dont 13 millions alloués à la création littéraire par le biais de récompenses aux plus méritants et l’organisation d’expositions et de salons du livre dans différentes régions.

Les auteurs marocains peu demandés

Le constat alarmant dressé par l’association n’est pas partagé par tout le monde. Bachir Bennani, directeur de Tarik Édition, déclare de son côté que le marché du livre au Maroc était en plein essor et que le métier de l’édition au Maroc «est encore vierge et en plein développement». Selon lui, «le livre aura, dans l’avenir, la place qui est la sienne». Revenant sur le boom -dans le contexte de l’époque- de l’édition au Maroc dans les années 1990 avec la publication de 1 200 titres, il explique qu’aujourd’hui au Maroc on dénombre une soixantaine de maisons d’édition dont seulement une vingtaine «assure une production régulière» pour une moyenne annuelle de quinze nouveaux ouvrages. Il estime néanmoins que, pour que «cet essor soit conforté», il faudrait, entre autres, créer plus de bibliothèques, médiathèques et librairies, mettre en avant le livre dans les programmes scolaires, et renforcer la communication autour des ouvrages à paraître.

Même son de cloche du côté des distributeurs. Les libraires reconnaissent dans leur totalité que «le livre scolaire sauve les meubles», mais constatent également un engouement de plus en plus marqué pour les écrivains du moment comme Marc Levy, Guillaume Musso ou Dan Brown qui sont de plus en plus sollicités par un public jeune, comme en témoignent les vendeurs de «Maarif Culture», l’une des principales librairies casablancaises. La plupart des libraires constatent que l’auteur marocain n’est pas très sollicité.

En marge du Salon international du livre, des membres de l’Alliance des éditeurs indépendants (85 éditeurs dans 45 pays différents) n’ont pas caché leur agacement. «Les liens structurels qu’entretiennent des filiales locales avec des groupes éditoriaux français leur donnent un poids essentiel, et la possibilité de mettre en place une politique commerciale qui pourrait fragiliser la diversité de la chaîne du livre. Les répercussions sont d’autant plus graves, bien entendu, dans un contexte législatif peu attentif au secteur de l’édition et de la librairie», disent-ils. Leur principale cible ? La Librairie nationale. Filiale du groupe Hachette Livre (France), elle représente au Maroc le catalogue de 120 éditeurs français, elle alimenterait en direct, sans intermédiaire, environ 1 000 établissements d’enseignement secondaires et supérieurs. De par les produits distribués et à travers sa stratégie commerciale, elle tendrait à devenir un partenaire incontournable, en particulier sur le marché institutionnel du livre scolaire. Selon les éditeurs indépendants, «cette position d’importateur de livres français, de distributeur et de librairie pourrait permettre à la Librairie nationale d’approcher une situation de monopole en pratiquant des remises importantes, fragilisant ainsi de fait la plupart des librairies indépendantes».