Le marché des boissons alcoolisées artisanales explose !

Près de 700 000 hectolitres ont été écoulés sur le marché en 2014, soit l’équivalent de 60% des volumes de bières, vins et spiritueux commercialisés dans le circuit formel. Près de 20 ateliers installés à  Casablanca, El Jadida et Essaouira contrôlent le marché. Une quarantaine de marques de vodka, liqueurs et spiritueux vendues entre 30 DH et 90 DH TTC.

Les ventes de boissons alcoolisées fabriquées de manière artisanale ont battu un record l’année dernière. Les quantités d’eau de vie et de spiritueux écoulées sur le marché sont estimées à 700000 hectolitres, dont seule une petite partie est déclarée. Pour mesurer le poids de ce circuit que l’on peut qualifier de «semi informel», les 700 000 hl sont l’équivalent de 60% des bières, vins et spiritueux commercialisés par les opérateurs du marché légal. Ils sont près de 20 ateliers installés dans les villes de Casablanca, El Jadida et Essaouira qui contrôlent cette activité. Ces entreprises sont pourtant toutes inscrites au Registre de commerce, elles sont même déclarées auprès de l’Administration des douanes et des impôts indirects, et figurent sur la liste des clients de la société de marquage fiscal (SICPA). Contactées dans le cadre de cette enquête, certaines d’entre elles ont refusé de répondre à nos questions, d’autres n’ont pu être localisées puisque leurs adresses et numéros de téléphone ne correspondent pas à ce qui est mentionné sur l’étiquetage ou l’annuaire téléphonique.

Les marges réalisées par les détaillants peuvent atteindre 100%

Comment ces entreprises fonctionnent-elles ? Leurs produits sont-ils propres à la consommation ? Comment échappent-elles au contrôle des autorités ? Et combien ce business génère-t-il de bénéfices ? L’Association des producteurs de raisins du Maroc a réalisé une étude dans ce sens. Ses résultats démontrent en gros que «la majorité de ces opérateurs traditionnels ne respectent pas les règles fondamentales de production et de commercialisation d’eau de vie et spiritueux». Sur le marché, près de 40 marques de vodka, liqueurs et spiritueux de fabrication artisanale sont recensées. Leurs prix vont de 30 DH à 90 DH TTC en fonction de la contenance et du degré d’alcool. Ces produits sont clairement plus abordables que ceux importés ou fabriqués par les opérateurs du secteur formel. Toutefois, en analysant ces tarifs dans le cadre de leur étude, les professionnels ont constaté que, généralement, ils ne couvrent même pas les coûts relatifs à l’alcool alimentaire, à la Taxe intérieure de consommation (TIC) qui est de 15 000DH/hl, à la vignette fiscale (2DH/la bouteille) et la TVA.
Cela sans parler des coûts relatifs aux intrants (bouteilles, capsules, étiquettes, conditionnement), à la production et à la distribution, de la marge du producteur et surtout celle des détaillants. Alors comment ces fabricants réussissent-ils à couvrir leurs charges et à dégager des bénéfices ? Oussama Aissaoui, président de l’Association des producteurs de raisins du Maroc, explique que «le coût de revient de l’ingrédient principal utilisé dans la fabrication des boissons alcoolisées, qui est l’alcool alimentaire, est de 185 DH le litre de 96°. Ce même produit, acheté en contrebande, coûte à peine 10 DH/l de 96°». Et d’ajouter : «Seul ce produit peut faire la différence, puisqu’une bouteille de 70 cl et de 37,5 degrés d’alcool coûte 72 DH pour un opérateur légal au moment où son coût ne dépasse pas 3,90 DH pour un opérateur de l’informel». Le deuxième point sur lequel jouent ces artisans est le degré d’alcool. En effet, sur les 40 produits analysés dans le cadre de cette étude, «le degré d’alcool mentionné ne correspond pas au degré réel sur 80% des bouteilles».

Complicité de certaines grandes surfaces

L’évasion fiscale est une autre pratique qui permet à ces opérateurs de réaliser des marges très importantes. Contrairement aux grands opérateurs, industriels ou importateurs, où l’on trouve des machines de marquage fiscal, ces petits ateliers adressent souvent une demande à l’Administration des douanes comprenant le nombre de timbres fiscaux dont ils ont besoin.
La demande est traitée par les services concernés avant d’être transférée à SICPA, société de marquage fiscal. «Dès qu’on reçoit la demande, nous préparons le nombre de timbres et nous informons la société qui envoie un représentant pour payer et récupérer la commande», explique une source au sein de SICPA.  
Selon les professionnels du secteur, les timbres achetés de chez SICPA sont souvent utilisés pour les bouteilles commercialisées dans les grandes surfaces ou les épiceries des centres-villes. «Pour les autres circuits de distribution, notamment les commerçants des régions reculées et les guerraba, les opérateurs utilisent des vignettes fiscales contrefaites,ou tout simplement ne mettent rien», explique un opérateur.  Pour éviter tout risque, «l’étiquetage n’est souvent pas conforme aux dispositions réglementaires en vigueur en la matière».
En d’autres termes, il ne comporte pas de mentions tels que le nom ou la raison sociale et l’adresse du fabricant, la liste des ingrédients, la durée de validité pour les boissons titrant moins de 10% volume en alcool, le numéro du lot de fabrication… «Cela leur permet de brouiller les pistes quant à la provenance du produit», déclare le professionnel.
Mais le point qui provoque le plus l’ire des opérateurs formels, c’est la complicité de certaines grandes surfaces et débits de boissons qui acceptent de commercialiser ces produits, juste parce qu’ils leur permettent de réaliser des marges importantes qui peuvent aller jusqu’à 100%.