Le marché de la sécurité privée explose

Le secteur est très atomisé et gangrené par l’informel

Un agent de sécurité revient entre 4 000
et 4 200 DH par mois au client

Les prestataires réalisent aujourd’hui
un chiffre d’affaires global compris entre 400 et 600 MDH.

Les vigiles sont à la mode. De l’agence bancaire au magasin de chaussures en passant par les cafés et autres lieux de consommation, ils sont de plus en plus nombreux, de plus en plus visibles. Le fait est que, depuis les attentats terroristes de Casablanca du 16 mai 2003, le secteur de la sécurité privée a connu un essor remarquable. Les vigiles aux abords des lieux publics sont devenus une réalité rassurante, notamment pour le public. On voit même des commerçants qui cotisent à deux ou trois pour s’assurer les services d’un gardien de jour. Qu’en est-il réellement de cette explosion de la demande en matière de sécurité privée, des prix, de la qualité des services et produits, des conditions de travail et des qualifications de ces agents ?

Il n’y a pas de statistiques précises permettant de mesurer la taille du marché et son évolution. Les opérateurs parlent toutefois de 8 000 à 10 000 agents en service dans tout le pays qui rapportent à leurs employeurs un chiffre d’affaires annuel se situant entre 400 MDH et 600 MDH, hors activités de travail temporaire, d’hygiène industrielle et de nettoyage dont, souvent, les sociétés de gardiennage sont également prestataires de services.

On sait qu’avant mai 2003, accueil et gardiennage étaient des produits à l’adresse presque exclusive des multinationales, des banques et grands hôtels qui, pour réduire les coûts ou se recentrer sur les métiers de base, avaient choisi d’externaliser certaines tâches dont la sécurité. Aujourd’hui, cette demande se généralise aussi bien au niveau des concessionnaires automobiles, que des commerces et même du résidentiel. Chez Jamain Baco, Farid Aktouf, directeur, explique que le gardiennage résidentiel et domestique représente aujourd’hui 15 % du chiffre d’affaires généré par l’activité de gardiennage. En fait, comme l’affirme un autre professionnel, la clientèle se recrute dans divers domaines : à côté des cafés et restaurants, même de standing moyen, on trouve également des fermes agricoles, des dépôts de marchandises, des écoles, des administrations publiques… Même les CHU s’y sont mis puisque celui de Casablanca a externalisé accueil et gardiennage.

Une demi-douzaine de sociétés structurées seulement sont répertoriées
Comment les professionnels apprécient-ils la progression de la demande ? S’ils sont unanimes à en reconnaître le frémissement notable, en l’absence de toute donnée statistique, ils en font une lecture mitigée. Pour Karim Chakroun, qui dirige GPS (General privates services), société employant 2 000 personnes, cela a entraîné la création de dizaines d’entités qui ont perturbé le marché en cassant les prix, et comme elles manquaient de professionnalisme, elles ont déçu la clientèle. Et aujourd’hui, continue-t-il, une sorte de sélection naturelle s’est produite et, sur quelques dizaines de petites entreprises qui opèrent, avec des degrés de prestations inégaux, seules quelques entreprises structurées dominent le marché. On peut en citer : Group 4, GPS, Jamain Baco, RMO VIP, Adecco…

Rachid Aktouf, lui, est plus large dans sa lecture du marché. Avant les événements du 16 mai, soutient-il, il y avait une centaine d’entreprises de différentes tailles. Juste après, une dizaine d’autres sont venues s’ajouter au lot. Et Rachid Aktouf rejoint ses pairs dans l’appréciation en reprenant à son compte le fait que seules une demi-douzaine de sociétés structurées, respectueuses des lois et offrant des produits de qualité s’imposent réellement sur le marché national du gardiennage.

Hacen Madiou, dirigeant de VIP services, confirme ce diagnostic en stigmatisant la concurrence déloyale des petites entités qui consiste à casser les prix. Pour cet opérateur, un agent, pour un travail basique de surveillance, revient à environ 3 300 DH, si on ajoute à son salaire les charges professionnelles, l’assurance et l’uniforme. Et si l’employé est qualifié, par exemple, pour la télésurveillance, il représente des charges pouvant facilement atteindre 6 000 DH pour l’employeur. Comment expliquer alors que certaines sociétés de petite taille proposent des ADS (agents de sécurité) à partir de 2 800 DH ? Tout simplement, parce qu’elles ne paient pas de charges sociales, font payer leur uniforme à l’agent qui reçoit un salaire inférieur au Smig. Quant au congé ou à la mutuelle, dans les structures du genre, on n’en parle pas.

Dans ces conditions, il est facile de casser les prix, sachant que l’on ne sera plus dans le business dans les mois qui vont suivre. Il est même arrivé que le gardien devienne un danger pour l’entreprise où il est affecté dans la mesure où, mal payé, pas du tout protégé contre la maladie, il peut être tenté de voler ce qu’il garde, explique Hacen Madiou qui affirme que cela est arrivé. Bien évidemment, s’empresse-t-il d’ajouter, cela peut arriver dans l’absolu, mais quand on travaille avec une entreprise structurée, le préjudice dont le client peut être victime est toujours pris en charge par l’assurance de la société de surveillance.

200 à 250 DH par agent pour sécuriser une manifestation
Outre l’absence d’une réglementation qu’ils appellent de leurs vœux, les professionnels insistent sur l’importance de la formation du personnel affecté aux entreprises. Dans les «grosses boîtes», quelle que soit la qualification, le personnel qui a nécessairement, affirment-ils, un Bac +2 (parce qu’il doit pouvoir rédiger un rapport au quotidien) reçoit ce qu’ils appellent un module SSF (secourisme, sécurité et formation) et, au besoin, un programme sur la malveillance et des initiations au matériel anti-incendie. Pour la plupart, ces modules sont obligatoires, et ce sont les autres formations plus pointues qui viendront s’ajouter aux notions de base. Rachid Aktouf montre volontiers ses dépenses de formation qui se chiffraient en 2005 à 1,5 MDH.

En fait, comme le rappellent les professionnels du secteur, dans ce métier, il faut préciser qu’il y a plus d’un poste : simple agent de surveillance, opérateur de télésurveillance, maître-chien, agent de sécurité et d’accueil ou encore agent de surveillance montée et garde du corps. Et les sociétés de sécurité privée peuvent trouver des solutions sur mesure et en temps réel. Comme l’explique l’un d’entre eux : «Je peux, sur un simple appel de client, mobiliser une équipe de 20 personnes en deux heures sur place ou sous 24 heures sur une autre ville, comme je peux fournir un agent de sécurité pour un mariage ou une fête pour des prix compétitifs allant de 200 à 250 DH, selon le besoin et la taille de la réception». On l’aura compris, le marché est florissant, et comme toujours dans ces cas-là, les opportunistes peu scrupuleux sont légion.

Les professionnels déplorent l’absence de réglementation du secteur et insistent sur l’importance de la formation des agents (sécurité, secourisme, incendie…).