Le hammam prend de la hauteur

Comment inscrire dans la ville moderne de Casablanca un hammam au programme
revisité, tout en maîtrisant ses techniques particulières?
Réponse de l’architecte Saïd Lahlou dans le hammam Topkapi, érigé sur
cinq niveaux, pour lesquels furent tout autant sollicités souvenirs d’enfance
que voyages et recherches en bains maures à travers le monde.

Dans ce quartier résidentiel de Casablanca, proche du vélodrome, où les balcons des immeubles rivalisent de volutes, il est un bâtiment singulier. Singulier par ses ouvertures, en petit nombre et étroites, comme si l’immeuble protégeait son intérieur de la lumière ou du bruit. Singulier mais pas intrus car ses façades dessinées le lient au cadre bâti environnant. Presque tout en courbe, il assure en douceur la réunion des rues Ahmed Amine et Ahmed Al Kaïssi. Cet immeuble de cinq étages est un hammam construit voilà deux ans par l’architecte Saïd Lahlou.

A l’origine, le maître d’ouvrage hésitait sur la destination à donner à cette parcelle de 300 m2, trop petite pour recevoir du logement. Progressivement, l’idée d’y construire un bain maure est retenue avec quelques défis à relever. Le premier fut de combiner, sur un petit terrain, une activité économique rentable avec tous les éléments d’un programme réinterprété, imposant de développer les bains vers les étages. L’architecte recherche alors de par le monde des hammams réalisés sur plusieurs niveaux mais n’en trouve qu’un seul pour modèle en R+1, en Turquie. Les dernières contraintes furent de maîtriser les techniques pour faire circuler l’énergie sur quatre niveaux puis d’inscrire dans la ville moderne ce projet original tout en gardant une lecture facile de sa destination.

Le fil conducteur : faire évoluer le hammam sans se défaire de la tradition
«Le souci permanent était le gain d’espace. Comment en libérer en un lieu pour en gagner ailleurs ? C’est un projet étudié au cm2 !», avec pour fil conducteur de faire évoluer l’image d’un hammam sans se défaire de la tradition. Saïd Lahlou a travaillé les potentialités du plan et les a confirmées dans le dessin de la façade qui permet de deviner les répartitions intérieures des espaces. Dans le plus grand développé – l’arrondi sur rue – il a installé toutes les activités liées aux bains alors qu’il a positionné les circulations, un escalier et deux ascenseurs, en fond de parcelle.
Le rez-de-chaussée accueille un salon de coiffure et l’entrée de l’établissement derrière une devanture très vitrée. Le dernier étage, en recul avec terrasse, est une zone de détente. Ces deux niveaux s’effacent devant la masse compacte des trois étages consacrés aux activités du hammam. C’est l’arrondi de l’angle qui structure l’ensemble du bâtiment. De chaque côté, des façades blanches, planes et rectilignes, de dimensions inégales correspondent aux espaces ventilés : zones de repos, douches ou sanitaires. Elles reçoivent de petites baies cernées d’une importante embrasure extérieure. Unique du côté droit, l’ouverture est, sur la gauche, légèrement détachée d’une suite de cinq modules semblables. Ce dessin s’applique aux trois étages qui sont simplement délimités d’une nervure horizontale, en retrait, soulignée d’ocre orangé.

Au centre, la courbe de façade est une composition variable, sur trois niveaux, d’éléments identiques à dominante horizontale. Elle correspond aux zones de bains maures. Un premier plan de mur aveugle, lisse et blanc, s’élève, entrecoupé de nervures en relief de ton brun. Composées trois par trois, elles enserrent deux rangées de pavés de verre assemblés en bande. Pour contrarier cette évidence, un aplat lisse et de couleur ocre orangé s’invite dès le deuxième étage pour habiller la partie gauche de la courbe. S’il occupe à ce niveau la moitié de la composition, il se rétracte, au troisième étage, pour former une large bande qui se retourne à angle droit et arrête la partie haute du dessin.
L’ossature du bâtiment est entièrement en béton. Le traitement intérieur utilise des matériaux traditionnels : zelliges, bois et plâtre sculpté. Les voûtes ou coupoles sont recouvertes de tadelakt et l’ensemble est habillé de tons chauds prune, rose ou jaune. Un puits, en sous-sol, fournit l’eau nécessaire, elle est traitée par adoucisseur, chauffée au fioul avant d’être acheminée aux étages. L’architecte ne cache pas le plaisir offert par cette réalisation, d’un voyage en enfance, où il a « …recherché l’esprit traditionnel, la lumière filtrée, la rencontre entre le rayon de lumière et la vapeur d’eau».