Le groupe Senoussi en redressement judiciaire

Un endettement de 1,2 milliard DH dont un milliard de crédits bancaires.
Le groupe compte six entreprises dont Legler Maroc, Atlantic Confection et Atlantic de Nimes.
Sur les 5 000 salariés du groupe, 500 à  800 devront être licenciés.
Des négociations sont en cours avec les banques pour reconvertir une partie de leurs créances en participations.

L’information a fait l’effet d’un tremblement de terre dans le secteur industriel mais aussi dans les milieux bancaires. Le puissant groupe Senoussi opérant dans le textile, la confection et le tissage vient de se placer en redressement judiciaire. La décision a été rendue par le tribunal de commerce de Rabat début octobre et, à l’heure où nous mettions sous presse, elle devait être publiée au Bulletin officiel du mercredi 21 octobre. L’événement est important pour plusieurs raisons.
D’abord par la taille de l’entreprise en question et donc les dommages collatéraux que sa défection ne manquera pas de générer. Car il s’agit de la mise en redressement, d’un seul coup, de six entreprises du groupe qui emploient pas moins de 5 000 salariés. Evidemment, ce sont ces derniers qui s’inquiètent d’abord. Auprès du groupe Senoussi, on assure que «toutes les dispositions sont prises pour préserver au mieux les emplois et l’outil industriel». Certes, comme le rappelle un haut cadre du groupe, «il n’est pas facile de se séparer d’un employé qualifié que l’entreprise a formé pendant des mois», mais un dégraissage est inévitable. Selon le plan de redressement établi par la direction du groupe et validé par la justice, l’entreprise doit, pour survivre, se séparer de 500 à 800 employés (soit 10 à 15 % des effectifs).
Mais les salariés ne sont pas les seuls à faire les frais de cette opération puisque les banques aussi s’inquiètent pour leurs créances. Et il y a de quoi car l’endettement actuel du groupe Senoussi atteint la somme faramineuse de 1,2 milliard DH dont
1 milliard de crédits accordés par six banques de la place avec BMCE Bank comme chef de file, suivie d’Attijariwafa bank puis de la Banque populaire. Selon des sources bancaires, ces trois banques totalisent à elles seules un encours de crédit avec le groupe de plus de 700 MDH.
Pour l’heure, et comme l’assurent les gestionnaires du groupe Senoussi, «il ne s’agit pas d’une liquidation mais d’un redressement judiciaire qui devrait déboucher dans quatre mois sur l’assainissement de la situation». Comprenez par là que les banquiers de l’entreprise ne devront pas forcément passer leurs créances par pertes et profits. Sauf que, comme l’explique l’un d’entre eux, «les banques sont tenues de respecter des règles prudentielles et devront donc provisionner immédiatement 50% au moins  des créances en souffrance, dans un premier temps». Ce qui mettra forcément à mal leurs comptes. Celles qui affichent des résultats semestriels déjà en demi-teinte, verront donc leurs résultats fondre avec des montants à provisionner aussi importants.

Un fonds d’investissement mixte public/privé dans le capital
Cela dit, et comme ne cesse de le rappeler un haut cadre du groupe Senoussi, ce dernier a établi un plan de redressement dûment approuvé par les experts judiciaires et qui devrait permettre à l’entreprise de retrouver la santé dans quelques mois. Un plan auquel d’ailleurs les banques ont montré, selon lui, des prédispositions à apporter leur aide moyennant des concessions. Ainsi, des discussions sont en cours entre le groupe et les chefs de file, BMCE Bank, AWB et la BP, portant sur une éventuelle reconversion d’une partie des créances en prise de participation. Ironie du sort, la Banque populaire, il y a quelques mois déjà, était sur le point de prendre justement une part comprise entre 10 et 12% du capital de l’entreprise. Mais, à la veille de la concrétisation, l’opération a été annulée pour des raisons inconnues. A présent, c’est une prise de participation presque forcée que les banques devront opérer.
Cela dit, les négociations avec les banques s’annoncent difficiles. Selon des sources proches du groupe, les banquiers ont posé leurs conditions comme par exemple celle de ne soutenir qu’une seule entreprise du groupe, à savoir LGM, et pas les autres. Or, pour le management du groupe, les six entreprises du groupe ont besoin d’aide.
Mais les banques ne seront pas les seules à devoir faire des concessions. Les propriétaires du groupe, la famille Senoussi, affirment qu’il y aura également des augmentations de capital qui permettront d’injecter de l’argent frais.
Maintenant, il reste à savoir si ce sont les propriétaires qui feront eux-mêmes ces apports ou si d’autres actionnaires feront leur entrée dans le capital. Pour l’instant, l’on sait seulement que du côté du ministère des finances, qui suit de près cette affaire, une solution est déjà à l’étude :
la constitution d’un fonds d’investissement mixte, public/privé, qui pourrait prendre des participations dans l’entreprise. En fait, il s’agit là d’une idée qui avait été avancée en février dernier au moment où le gouvernement préparait des mesures d’urgence pour les secteurs en difficulté. Ce mécanisme devait permettre de recapitaliser les entreprises à travers un effort d’investissement de l’Etat et d’investisseurs privés. Mais, depuis, il n’a jamais été mis en application.
A ce niveau d’ailleurs, et pour expliquer les raisons de cette situation, les responsables du groupe reprochent, entre autres, au gouvernement de ne pas avoir fait preuve de suffisamment de réactivité au moment de l’apparition des premiers symptômes de la crise. «Nous avons alerté, depuis plusieurs mois, les pouvoirs publics de la gravité de la situation», explique un membre de la direction du groupe. Finalement, ce dernier, constatant qu’il était bel et bien en cessation de paiement, a préféré se placer sous le régime du redressement judiciaire. Une demande officielle en a donc été faite auprès du tribunal de commerce de Rabat. Ce dernier, après rapport d’expertise, a accédé à la demande en décidant de le déclarer en redressement judiciaire et en désignant un syndic qui devra assurer les actes de gestion pour une durée de quatre mois. Mais, en réalité, c’est au terme de cette première tentative de sauvetage que l’on saura si oui ou non Legler Maroc pourra continuer ses activités. D’ici là, propriétaires, salariés et banquiers retiendront leur souffle.