Le Gharb, région sinistrée

80 % de la production des serres sont perdus.
Rien que pour la banane, les pertes sont estimées à 250 MDH.
La majorité des agriculteurs se déclarent dans l’impossibilité de financer en fonds propres des investissements de remplacement.

Il a suffi d’une nuit de froid intense pour que 80 % de la production attendue des cultures sous serre et de l’arboriculture du Gharb soient perdus. Du jamais vu ! Et ce ne sont pas seulement les bananes, fraises, avocats et oranges qui y sont passés puisque tomates et pommes de terre ont été tout aussi sérieusement endommagées. Cette nuit-là, celle du 26 au 27 janvier, la température a baissé jusqu’à – 8°, affirment les agriculteurs sous serre, alors que les bananiers, par exemple, ne peuvent supporter -4 degrés pendant plus de deux heures. Et le plus grave, c’est que ce n’est pas seulement le fruit du travail qui est parti en fumée. En effet, en plus de l’argent frais qu’attendaient les agriculteurs, ils se voient contraints de mettre la main à la poche pour arracher et replanter les superficies. Pour nombre d’entre eux, il est impossible de mobiliser l’argent nécessaire pour redémarrer.
Tazi Az-El-Arab, qui possède des lots de 15 et 8 ha, à la sortie de Kénitra, plantés respectivement en bananiers et avocatiers, explique que rien que pour procéder à l’arrachage, il faut 10 000 DH par hectare. Or, ajoute-t-il, il faut acheter les plants, replanter avec ce que cela induit comme coût en main-d’œuvre, serres, fil de fer et tubes galvanisés… Pour lui, l’investissement nécessaire serait de l’ordre de 2,5 MDH auxquels il faut ajouter près de 4 MDH représentant la production perdue. Le coup de grâce pour cet agriculteur, c’est que ses plantations datent d’à peine 9 ans, alors qu’un arbre bien entretenu peut devenir centenaire.
De mémoire d’agriculteur, jamais une catastrophe n’a été d’une telle ampleur. Ahmed Bassidi Bennis, qui possède une exploitation de 15 ha où il cultive de la banane seulement, et qui fait de l’élevage une activité d’appoint comme ses voisins, est en larmes. Ses ouvriers l’ont empêché d’entrer dans les serres pour lui épargner le spectacle affligeant des bananeraies calcinées par le froid. «Comment se redresser après cela ; rien que pour les plants, il faut compter 43 DH pour une pièce certifiée, et il en faut 300 par hectare. Cette opération effectuée, il faut 15 000 à 20 000 DH d’entretien en engrais, fumier, phytosanitaire, gasoil pour activer les pompes… Et avec cela, la première récolte après replantation n’intervient qu’au bout de 5 ans. Comment financer tout cela ? Et dire que j’ai convaincu mon fils, qui étudiait en France, de rentrer pour m’épauler !». Notons qu’un hectare produit une recette comprise entre 250 000 et 300 000 DH.

Tout reprendre à zéro, au désespoir des agriculteurs
Le spectacle désolant des plantations dévastées par la gelée s’étend sur des dizaines de kilomètres. Rien que pour les bananes, l’Association des agriculteurs du Gharb parle de 250 MDH de pertes. De la banlieue de Kénitra à Souk El Had puis vers Hachmi Bahraoui en passant par les cercles de Benmoussa, M’nasra, Ouled Berjal, le spectacle est insoutenable. Il faut savoir en effet que, selon les chiffres de l’association des bananiers régionale, la région compte 450 à 500 ha d’avocatiers, 700 ha dédiés à la fraise, et 1500 ha pour la banane. Ceci sans compter les agrumes. En traversant les douars d’Oulad Azzouz, Oulad Hamou, Marouane, Bentalaâ et Dkakla, les ruraux sont désœuvrés car la récolte perdue les prive de la cueillette, un travail qui aurait dû les occuper durant cette saison.

Une baisse des taxes sur les intrants est souhaitée
La culture sous serre, qui a été introduite au début des années 80, a développé un savoir-faire évident dans les méthodes de travail d’agriculteurs nouveaux, venus d’autres régions du pays comme Rabat, Fès ou Meknès. Louah Abdelali, lui, est originaire d’Ouezzane. Cet ingénieur agronome, qui a d’abord été fonctionnaire du ministère de l’Agriculture, s’est converti en agriculteur d’abord à Agadir, en 1993. Puis il acheta 5,5 ha dans le Gharb pour cultiver la banane, principalement, et accessoirement des produits maraîchers, en 1996. Il misa alors 2,5 MDH en terrain, serres et puits essentiellement… «L’arrivée d’agriculteurs de différentes régions du pays, dit-il, a encouragé les autochtones à s’investir dans l’arboriculture et les cultures sous serre, vu le rapport qui est de l’ordre de 50 à 60 tonnes à l’hectare. Mais, aujourd’hui, ils sont touchés par cette terrible gelée».
Les agriculteurs du Gharb qui ne sont pas, du reste, les seuls à souffrir de la dernière vague de froid, en ont gros sur le cœur. En effet, aujourd’hui plus que jamais, ils déplorent l’inexistence de produits d’assurance pour couvrir ce genre de catastrophes. Pour le reste, ils se plaignent du loyer de l’argent mais ne revendiquent pas de subvention. Pour eux, de simples détaxes sur des intrants ou sur le gasoil les aideraient à mieux développer leurs exploitations. Cependant, ils butent sur la création de coopératives solides qui feraient d’eux de véritables centrales d’achat pour négocier prix et qualité des intrants, leur permettant de chercher des débouchés moins aléatoires. La dernière tentative de création d’une coopérative a échoué. En effet, au moment du versement des cotisations, plus de la moitié des 80 membres qui avaient accepté l’idée de ladite coopérative s’étaient désistés. Seuls 25 d’entre eux maintinrent leur adhésion et les fonds attendus (3 millions de DH de capital) pour démarrer ne furent pas mobilisés. Leurs projets étaient de construire une station de conditionnement et des frigos. Pour l’heure, seul l’achat du terrain a été réalisé pour 300 000 DH.