« Le déficit budgétaire actuel du Maroc reste gérable sur le court terme, mais.. « 

Entretien avec Simon Gray, Directeur Maghreb de la Banque mondiale – La Banque mondiale dégage 300 à  500 millions de dollars pour des projets d’infrastructures dans les pays arabes. Au Maroc, des projets sont en cours d’identification et de développement dans le domaine hospitalier.

En partenariat avec la Banque islamique de développement, la Banque mondiale (BM)a créé en avril 2011 un mécanisme de financement dénommé Facilité arabe pour le financement des infrastructures (FAFI). Une année plus tard, elle organise, les 16 et 17 avril à Marrakech, une conférence rassemblant les ministres des finances et des infrastructures des pays arabes pour échanger sur le partenariat public/privé. A cette occasion, Simon Gray, directeur du département Maghreb, région Mena auprès de la Banque mondiale, explique les mécanismes du FAFI et expose le point de vue de la BM sur le cadre de partenariat stratégique (CPS) 2010-2013 avec le Maroc ainsi que des aspects de la politique économique.

Pourquoi un nouveau dispositif alors que la BM dispose de plusieurs modes de financement du développement ?
La Facilité arabe pour le financement des infrastructures (FAFI), fruit d’un partenariat entre la Banque islamique de développement (BID) et le groupe de la Banque mondiale, incluant la Banque internationale de reconstruction et de développement (BIRD) et la Société financière internationale (IFC), présente une approche intégrée très innovatrice et a une portée régionale. Il s’agit d’une plateforme de financement et de coordination dans le domaine des infrastructures qui est unique en son genre dans la région, en ce sens qu’elle apporte une réponse complète à la question de la participation du secteur privé dans le développement d’infrastructures durables offrant un service de qualité. FAFI propose quatre fenêtres d’action. Tout d’abord, un cadre de réflexion sur les politiques d’investissement en matière d’infrastructures et leur coordination sur le plan régional. Ce forum des politiques d’infrastructures permet de partager parmi les pays du monde arabe les expériences réussies en matière de partenariat public privé (PPP) et d’identifier et de coordonner au niveau régional les priorités d’investissement susceptibles d’intéresser le secteur privé. Le deuxième volet de la FAFI concerne la Facilité d’assistance technique qui apporte un soutien à la préparation des projets PPP, et en amont de leur cadre institutionnel et légal. Enfin, le Guichet public permet de financer les investissements publics tandis que le Guichet privé permettra, par l’intermédiaire d’un fonds d’investissement, de financer des investissements privés dans le domaine des infrastructures.

Est-ce qu’il y a une enveloppe précise ou est-ce un guichet ouvert ?
Les composantes de la FAFI ont des modalités de fonctionnement différentes. A titre d’exemple, le guichet privé (fonds d’investissement) aura un premier closing d’un montant de 300 à 500 millions de dollars tandis que le guichet public est ouvert, dans la mesure des plafonds de prêts de la Banque mondiale et des autres bailleurs de fonds intéressés à intervenir dans ce guichet. Un des objectifs de la FAFI est d’assurer un effet d’entraînement progressif : les premiers projets réussis et bénéficiant du support de la FAFI pourront être répliqués dans la région et entraîneront plus d’intérêt de la part des investisseurs et des bailleurs de fonds. FAFI s’inspirera donc des récents succès réalisés en matière de PPP dans la région, comme par exemple en matière de traitement des eaux en Egypte ou d’irrigation au Maroc ou encore dans le domaine des énergies renouvelables. De plus, l’architecture ouverte et flexible de la FAFI permet d’intégrer d’autres partenaires et donc d’augmenter les enveloppes disponibles.

Quelle est la contribution des deux organismes financiers, Banque mondiale et Banque islamique de développement ?
Le groupe Banque mondiale et la Banque islamique de développement ont d’ores et déjà approuvé une enveloppe pour cette plateforme de plus de 50 millions de dollars chacun. Nous sommes en cours de finalisation de la participation de la Banque Européenne d’Investissement à la plateforme, dans un premier temps par l’intermédiaire de la Facilité technique d’assistance.

Le mécanisme est-il limité aux Etats ?
Le mécanisme est destiné à appuyer à la fois le secteur privé et les Etats et se concentre sur la promotion des PPP. Le Forum des politiques d’infrastructures rassemble des intervenants du secteur public et privé ; le Guichet public et la Facilité d’assistance technique sont destinés, quant à eux, uniquement aux États, tandis que le fonds d’investissement est réservé au secteur privé.

Quel est le niveau d’intervention de la Facilité arabe pour le financement d’infrastructures depuis sa création ?
Le concept de la FAFI a été lancé il y a tout juste un an. Depuis, des étapes importantes ont été franchies pour faciliter la mise en place du programme, comme par exemple à travers le premier Forum des politiques d’infrastructures tenu à Amman en mars 2011, l’opérationnalisation de la Facilité d’assistance technique en décembre 2011 ou l’approbation des premiers investissements par les conseils d’administration de l’IFC et de la BID en février 2012. Des projets sont en cours d’identification et de développement, notamment au Maroc dans le domaine hospitalier, en Egypte dans le domaine de la gestion des déchets, et en Irak et en Cisjordanie dans le domaine de l’eau.

Le Maroc en a-t-il déjà bénéficié ? Pour quel(s) projet(s) ?
Les discussions sont en cours pour des projets d’investissements sous forme de PPP, notamment dans le domaine des infrastructures de la santé, qui devraient rapidement aboutir à des investissements concrets. Le Maroc a également bénéficié de la FAFI par l’intermédiaire du Forum des politiques d’infrastructures, notamment à travers des séances de travail mensuelles avec la Direction des entreprises publiques et de la privatisation (DEPP) relevant du ministère de l’économie et des finances, et les autres unités PPP de la région.

Quels secteurs sont les mieux à même de se prêter à des Partenariats public/privé ?
Le Maroc dispose déjà d’une solide expérience dans ce domaine, que ce soit dans les secteurs classiques, tels que l’énergie, les transports, l’extension des services d’eau ou le secteur de l’agriculture à travers le Plan Maroc Vert, qui ont déjà connu l’établissement de schémas PPP, ou encore dans des domaines innovants comme l’expérience réussie dans le domaine de l’irrigation par exemple.
Au vu de ce bagage important et d’une situation propice à l’investissement au niveau du tissu économique et financier, les opportunités sont nombreuses à la fois pour ces secteurs d’infrastructures classiques (en particulier dans le domaine des énergies renouvelables), que dans les domaines de la santé ou de l’éducation.

Qu’est-ce qui permettrait d’augmenter le nombre de Partenariats public/privé au Maroc ?
Les PPP ne sont pas une fin en soi, ils doivent s’inscrire dans une logique d’efficacité des services, de partage des risques avec le secteur privé et d’intégration du rôle du privé dans une politique sectorielle. Les deux éléments les plus importants pour réaliser ces objectifs sont un cadre institutionnel et juridique bien défini où les capacités peuvent être amenées à être renforcées (par exemple, pour la continuation des PPP dans le domaine solaire, une capacité d’export vers les marchés européens serait cruciale),  et une préparation des projets qui s’inscrivent dans un calendrier compatible avec les capacités du secteur privé, notamment en matière de mobilisation financière. Autant d’éléments sur lesquels la FAFI pourra intervenir et apporter un soutien au Maroc.
De façon générale, la santé financière de tout organisme étatique est essentielle pour la réalisation des PPP. A titre d’exemple, dans le cas des PPP du Plan solaire marocain, l’exportation aux marchés européens jouera le rôle de moteur pour le cadre financier qui pourra être répliqué au-delà de la première phase du projet de la centrale de Ouarzazate et  nous incitons l’Europe à ouvrir ses marchés pour aider à atteindre cet objectif.

Maintenant, comment appréciez-vous le nouveau cadre de partenariat stratégique 2010-2013 entre la Banque mondiale et le Maroc ?
La Banque mondiale entretient d’excellentes relations avec le gouvernement marocain. Nous tentons d’offrir au gouvernement tout le soutien nécessaire pour la mise en œuvre de ses réformes, en mobilisant notre expérience et notre savoir-faire à travers le monde. Nous essayons également de faciliter les contacts entre le Maroc et des pays confrontés aux mêmes défis de développement que le Royaume, notamment dans les régions d’Asie du Sud-Est, d’Amérique Latine ou de la région Mena, pour que chacun puisse tirer des leçons des succès et des échecs des autres pays.
Actuellement, nous sommes en cours de finalisation du rapport à mi-parcours d’évaluation de la mise en œuvre de notre Cadre de partenariat stratégique 2010-2013 avec le Royaume du Maroc et, dans la plupart des secteurs, nous avons relevé de nets progrès dans l’agenda de réformes entrepris par le gouvernement. Des étapes audacieuses et décisives ont été franchies, en particulier dans le domaine de l’énergie solaire, dont nous sommes fiers d’être partenaires. Cependant, face à la récession économique en Europe et au bilan agricole peu encourageant de cette année, un rythme de croissance moyen stable ne pourra être suffisant pour assurer un dynamisme du marché de l’emploi et un taux de pénétration honorable dans les marchés internationaux. De nombreuses mesures peuvent être entreprises pour accélérer le rythme des réformes. Il existe également de nombreux défis dans les domaines du renforcement de la gouvernance, de la réforme des secteurs de l’éducation, de la santé et de la justice, qui doivent être relevés pour que le Maroc puisse être à la hauteur des aspirations de sa jeunesse et poursuivre sur la voie d’un développement continu et durable.

La compensation reste un gros problème. Compte tenu de la demande sociale, le Maroc n’a-t-il d’autres choix que de s’en accommoder (pour une certaine période encore)?
Le déficit budgétaire a en effet atteint en 2011 un niveau élevé jamais enregistré au cours des deux dernières décennies. Le contexte social actuel explique en partie l’aggravation du déficit, en plus de l’impact de la crise économique mondiale. Sur le court terme, le Maroc peut gérer ce niveau de déficit, aidé par un cadre macroéconomique relativement solide et un espace budgétaire positif, acquis grâce aux multiples réformes mises en chantier au cours de la dernière décennie. Il est primordial que le Maroc maintienne cet élan de réforme pour assurer les conditions d’un développement économique et social soutenu et durable. Dans ce sillage, la politique budgétaire à moyen terme devrait œuvrer à réduire progressivement le déficit budgétaire vers des niveaux viables, estimés à 3% du PIB. Le gouvernement marocain est bien conscient de la nécessité de maîtriser le déficit budgétaire. Le projet de la Loi de finances 2012 vise à ramener ce déficit à 5 % du PIB en 2012 au lieu de 6,8 % du PIB réalisés en 2011 (hors recettes de privatisation). Poursuivre la réforme fiscale et améliorer l’efficacité de la gestion budgétaire représentent des mesures indispensables pour atteindre cet objectif. L’élément principal qui constitue un risque majeur pour la viabilité des finances publiques demeure le système universel de subvention. Ce système est non seulement onéreux, mais il est en plus peu efficace, car il ne profite que peu à la population pauvre. Il est temps d’entamer sa réforme progressive de façon à dégager des ressources supplémentaires pour renforcer des programmes sociaux mieux ciblés (tels que l’INDH, Tayssir, Ramed, Emploi des jeunes,…) bénéficiant à une population vulnérable et aux jeunes chômeurs.

Avec la libéralisation et les différents accords de libre échange, le déficit commercial file dangereusement. Est-ce une fatalité pour le Maroc ? Que faire ?
La question du déficit commercial est liée à mon avis bien plus au niveau de compétitivité relatif de l’économie sur les marchés national et international qu’au processus de libéralisation qui a eu lieu au cours de la dernière décennie. Le Maroc a l’occasion de profiter d’un accès accru aux marchés étrangers et devrait renforcer davantage la capacité du secteur privé de façon à ce qu’il soit compétitif à la fois sur le plan national et international. Je pense particulièrement à des mesures destinées à améliorer la productivité et à élargir et diversifier les produits à l’export, ou encore à la révision du régime de change qui contribuerait à la mise en œuvre des politiques d’amélioration de la compétitivité et de l’allègement du déficit commercial.

Quelle est la lecture de la Banque mondiale sur les différentes stratégies sectorielles mises en œuvre ?
De nombreuses stratégies sectorielles ont été mise en œuvre depuis 2008 dans différents secteurs et, à ce stade, il serait utile de faire un état des lieux de l’impact de ces stratégies et de leur évaluation. Des réformes récentes destinées à mettre en place une économie de marché ont eu un impact positif, mais il serait nécessaire d’assurer la cohérence de ces stratégies pour contribuer à améliorer l’attrait des investissements dans les secteurs concernés. Les réformes du climat des affaires qui se sont accélérées au milieu des années 90 ont entraîné une augmentation des taux d’investissements privés à des niveaux comparables aujourd’hui à ceux des économies les plus dynamiques. Cependant, le niveau relatif de compétitivité et de productivité du Maroc font que son taux de croissance reste insuffisant pour réduire significativement le taux de chômage ou la pauvreté.
Plusieurs plans visant à booster la croissance économique sont en cours (par exemple, le Plan Emergence, Maroc Export, le Plan Maroc Vert), cependant, des goulets d’étrangement transversaux persistants en réduisent l’impact. J’estime qu’il faudrait capitaliser sur les récents efforts déployés récemment et évaluer l’impact de ces stratégies et leur cohérence.
Nous devons également reconnaître que des efforts supplémentaires sont en cours pour combler certaines déficiences au niveau de la réglementation du climat des affaires. Cependant, certains obstacles persistent tels que la faiblesse des compétences nécessaires pour le marché de l’emploi, l’accès difficile aux terrains et au financement pour les PME ou encore la question de la réforme du secteur de la justice.