Le crédit bancaire ralentit… mais pas pour tout le monde

Si les crédits aux entreprises privées sont en baisse, ceux accordés à  l’administration centrale sont en progression à  deux chiffres. Les banques justifient la baisse des financements aux entreprises privées par le ralentissement économique.

On ne prête qu’aux riches; la formule est bien connue. Alors que, depuis pas mal de temps déjà, on ne parle que de ralentissement du crédit, la vérité est que cela dépend pour qui. C’est vrai que, globalement, il y a un ralentissement du crédit bancaire, mais dans le détail, on peut constater que pour une certaine clientèle, la progression se fait même à deux chiffres. Cela est particulièrement vrai pour l’administration centrale (c’est-à-dire le Trésor), dont l’encours de crédits auprès du marché bancaire local a augmenté de 24,7% sur les dix premiers mois de 2013. Mais, d’aucuns diront, le Trésor, c’est…le Trésor : il ne risque pas de faire défaut et il offre une rémunération correcte.

Hors administration centrale, les crédits pour le secteur public ne se portent pas mal non plus : +4,6% depuis le 1er janvier de cette année. Surtout, au sein du secteur public, les sociétés non financières ont vu l’encours de leur crédit augmenter de 5,6% sur la période considérée. Les créances sur les administrations locales (quoique celles-ci ne sont pas très gourmandes en crédits bancaires, et pour cause, elles dégagent des excédents qui dépassent 24 milliards de DH à fin 2012) sont également en hausse de 2%.

76,5% des investissements privés sont autofinancés

Pour le secteur privé, en revanche, le ralentissement est net : +0,9% sur les dix premiers mois de l’année. Et encore, ce «maigre» 1% n’a été possible que grâce à la hausse des crédits aux ménages (+5,5%) ; les prêts aux sociétés privées (non financières bien sûr), eux, ont tout simplement baissé (-2,3%). Et cette baisse pour les sociétés non financières privées concerne pratiquement l’ensemble des segments de crédit : -6,2% pour les crédits de trésorerie, -1,2% pour les crédits d’équipement et -23% pour les créances diverses sur la clientèle.

De prime abord, cette évolution dans la distribution du crédit peut suggérer que les banques seraient devenues trop réticentes vis-à-vis du secteur privé. Les banquiers, eux, du moins ceux approchés par La Vie éco, ne partagent pas tout à fait cet avis. «Le ralentissement du crédit pour le secteur privé, en vérité, ne traduit rien d’autre qu’un manque de grands projets d’investissement. Sans doute que la conjoncture morose que traverse l’économie y est pour beaucoup, mais c’est cela qui explique le ralentissement. Cela dit, il est bien vrai que compte tenu précisément de l’atonie de la conjoncture, nous regardons de plus près les dossiers de crédit que nous recevons. Qui accepterait par exemple de financer un projet de construction de logement à Tanger ou à Marrakech actuellement ?». Cette réponse faite par un responsable dans une banque de la place casablancaise, on la retrouvera presque à l’identique chez ses autres confrères. Est-ce à dire que les banques organisent une sorte d’entente entre elles ? «Les règles prudentielles, pour vous rappeler une évidence, sont les mêmes pour tout le monde, et puis, un banquier n’a pas à faire des paris insensés, car l’argent qu’il utilise ne lui appartient pas. C’est pourquoi je réponds que nous ne sommes pas réticents vis-à-vis du secteur privé, mais compte tenu de la montée des risques, nous sommes obligés d’observer une certaine prudence à l’égard de certaines demandes de crédit».

Cette prudence des banquiers n’est pas nouvelle. Elle remonte à 2008, soit le début de la crise économique internationale. En effet, lorsqu’on observe la structure des crédits bancaires, on constate que la part des crédits alloués au secteur privé est en baisse quasi continue depuis 2007: 81,4% du total des crédits distribués sur la période 2007/2012, au lieu de 86,9% entre 2001 et 2006 (-5,5 points). La part des sociétés non financières privées, elle, tombe de 50,2% sur la période 2001/2006 à 46,8% entre 2007 et 2012.

Inversement, la part des crédits alloués au secteur public, hors administration centrale, est passée de 3,25% à 4,7% sur les périodes considérées. Les sociétés non financières publiques, elles, ont vu leur part tripler, en passant respectivement de 1,3% à 3,2%.

Cette évolution dans la structure du crédit bancaire apparaît également dans un autre indicateur de la Banque mondiale repris par le ministère des finances : en moyenne, 76,5% des investissements opérés par les entreprises marocaines sur la période 2006-2011 sont autofinancés ; les crédits bancaires n’y représentant que 12,2%. Ceci est souvent expliqué par le fait que les garanties que demandent les banques sont trop élevées : en moyenne, la garantie représente 170% de la valeur du prêt, soit le taux le plus élevé en comparaison avec certains pays émergents, selon le ministère des finances. L’organisation des entreprises privées, leur sous-capitalisation sont peut-être des éléments qui expliqueraient, au moins en partie, cette situation.