Le bio trace son sillon, non sans difficultés

La superficie cultivée et la production sont en nette augmentation depuis 2010. Les capacités de production ne sont pas en mesure de satisfaire la demande locale et étrangère. Les exportations totalisent 12 000 t pour un objectif de 60 000 en 2020.

la faveur des scandales alimentaires et du développement d’une offre alternative, le marché des produits alimentaires labellisés «bio» ne cesse de croître. Le marché mondial a franchi la barre des 80 milliards de dollars. Cela, sans compter la progression également constatée du côté du marché des produits cosmétiques bio. L’agriculture marocaine a une carte à jouer d’autant que l’Europe, si proche, est la première consommatrice d’aliments bio au monde. L’intérêt est bien perceptible sur le terrain. Au ministère de l’agriculture, on recense 7 500 hectares dédiés à la production biologique contre 4000 ha en 2010. La production est à l’avenant ; elle est montée de 40 000t par an à 75000t. Il semble que le marché local ait été le principal destinataire de cette croissance puisque les exportations n’ont augmenté que de 2 000 t, passant de 10 000 t par an en 2010 à 12 000 t actuellement. L’ambitieux contrat-programme dédié à la filière signé en 2011 prévoit d’ici 2020 l’exploitation de 40000 ha et la production de 400000 t produites par an, dont 60 000 exportées. Pour ce faire, un peu plus de 1 milliard de DH devraient être investis.

D’après les estimations, le Maroc disposerait au total de 800 000 ha de production bio dont près de 99% sont des espèces sauvages (arganier, plantes aromatiques et médicinales spontanées, arbres fruitiers de cueillette sauvage). Le reste, soit les 7 500 ha mentionnés plus haut, sont occupés par des filières cultivées et certifiées avec notamment 400 ha dédiés aux légumes et 500 ha à la céréaliculture.

S’il est difficile d’évaluer la consommation réelle des produits bio au Maroc, le succès des magasins spécialisés, des rayons bio dans les grandes surfaces et les parapharmacies et des paniers bio prouve qu’un marché, même de niche, existe. Installé depuis 2010 au Maroc, le certificateur italien IMC-CCPB a déjà labellisé 200 structures sur les 400 que compte le pays. D’après les estimations, 60% des structures labellisées par l’italien sont liées à la production de l’argane et 20% aux plantes aromatiques et médicinales. Le reste est issu de la production fruitière (olives, etc.) et du maraîchage.

400 structures sont labellisées bio

«Le nombre de structures certifiées reste stable et faible. Nous avons une trentaine de nouveaux opérateurs par an. Il y a aussi un nombre important d’opérateurs qui perdent leur certification, soit parce qu’ils ne paient pas les frais de certification, soit parce qu’ils ont des difficultés à commercialiser leurs produits bio», confie Badr El Fartass, directeur unité production de services d’IMC-CCPB Maroc.

Si le coût de la certification a pu être un obstacle au démarrage, la présence de plusieurs certificateurs –ils sont 5 agréés par le ministère de l’agriculture– a permis de changer la donne. Chez IMC-CCPB, le certificat, à renouveler chaque année, est ainsi facturé 5 000 à 20 000 DH selon la superficie et la nature de la production. «Par rapport au tonnage que je réalise, le coût de la certification n’est pas énorme», affirme Moulay Idriss Jamili, producteur d’olives bio dans la région de Marrakech depuis 2003. Ce dernier exporte la totalité de sa production, soit un maximum de 600t par an, vers la France. «Le consommateur marocain ne fait pas la différence entre ce qui est bio et ce qui ne l’est pas. Il n’est surtout pas prêt à en payer le prix», indique-t-il. «Il y a une grande confusion entre produits “beldi” et produits bio. On considère que chaque aliment venant de la campagne est automatiquement bio, alors que ce n’est pas toujours le cas», ajoute Mohamed Fenniri qui a créé en 2009 la coopérative BioLaBeldi qui produit des poulets, des céréales et des moutons.

Alors, faut-il être certifié pour justifier une étiquette bio ? Ce débat reste ouvert au sein même des producteurs. Driss Boutti, DG de Cosmaline qui a développé une ligne de produits cosmétiques naturels sous les marques Ormana et Orness, soutient que la labellisation bio n’est pas la panacée. «Tout ce qui est mode se démode. Je défends à 1000% la démarche bio. Mais pour moi, ce n’est que le produit qui est certifié, alors que tous les processus et les personnes doivent l’être», commente-t-il. «Le consommateur de bio est un consommateur averti et fidèle. Nous n’en sommes pas encore là au Maroc. Il faut déjà que le consommateur marocain prenne l’habitude de lire les étiquettes», conclut-il, non sans justesse.

Les semences et produits phytosanitaires font défaut

«La culture bio, ce n’est pas évident. Cela rapporte surtout aux distributeurs», relativise M. Jamili. Il explique: «Les GMS locales ne me donneront jamais le prix que me donne mon partenaire grossiste français, sans compter les délais de paiement». Producteur de légumes bio dans la région de Benslimane depuis 2012, après avoir été un agriculteur conventionnel, Abdelkrim Loukili admet également que l’activité n’est pas aussi lucrative qu’elle peut l’être ailleurs. Néanmoins, les perspectives sont bonnes. «Je ne regrette pas d’avoir abandonné le conventionnel. Mais, je regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt», insiste-il. Ses 6,5 ha de cultures bio, labellisées par IMC-CCPB, fournissent La Vie Claire. «Nous n’arrivons pas à satisfaire leur demande», précise-t-il. C’est dire si la demande, essentiellement sur l’axe Casablanca-Rabat, existe. L’insuffisance de la production est aussi évoquée par M. Fenniri pour expliquer l’incapacité à satisfaire la demande venant de pays européens et du Golfe.

En amont, l’approvisionnement en intrants biologiques, notamment semences et produits phytosanitaires, continue de poser des problèmes. Le chemin est encore long pour assurer les conditions optimales de production et de commercialisation, mais les professionnels ne regrettent pas leur choix.