L’aviation d’affaires dans une zone de turbulences

Seules deux compagnies sont encore en activité. La forte concurrence des opérateurs étrangers, les contraintes administratives et un marché pas encore mature expliquent cette situation. Sur les 180 transferts médicaux programmés en moyenne chaque année, une dizaine revient aux compagnies nationales.

C’est un secteur que l’on a souvent présenté comme à fort potentiel mais qui traverse l’une des périodes les plus moroses depuis son apparition au Maroc. En effet, alors qu’elle connaissait une véritable expansion depuis la fin des années 2000, l’aviation d’affaires est aujourd’hui confrontée à un net retournement de tendance. Selon nos informations, plusieurs compagnies sont en proie à d’énormes difficultés : des 6 à 7 qui opéraient régulièrement, il n’en resterait plus que deux réellement actives. «Le secteur agonise et la succession des arrêts des entreprises en est la preuve», témoigne Chakib Lahraichi, PDG de Alfa Air. En fait, toutes les entreprises ne déclarent pas forcément leur arrêt définitif, certaines suspendant seulement leur activité commerciale en attendant des jours meilleurs.

Que s’est-il donc passé pour que l’on en arrive là ?

A la fin des années 2000, plusieurs compagnies s’étaient lancées dans ce marché, misant sur le développement de l’économie nationale qui devait logiquement tirer ce secteur comme ce fut le cas dans d’autres pays. Attentes déçues.

A en croire plusieurs témoignages, le marché n’est pas encore suffisamment profond pour accueillir autant de compagnies, bien qu’il ait connu une croissance importante ces dernières années. Ce point est d’autant plus problématique que le secteur est sujet à une concurrence des plus rudes de la part des opérateurs étrangers. En effet, le marché de l’aviation d’affaires est ouvert. Dans la pratique, un client qui recourt aux services de ces entreprises, qu’elles soient marocaines ou étrangères, se voit facturer le trajet aller et retour, qu’il ait consommé les deux vols ou non. Dans cette configuration, les opérateurs étrangers restent compétitifs même s’ils font le voyage au Maroc à vide.

Les taxes aéroportuaires sont les mêmes que pour les compagnies aériennes classiques

L’autre facteur qui fait des opérateurs étrangers de redoutables concurrents pour les nationaux renvoie à la nature même des clients. L’aviation d’affaires n’est pas réservée uniquement aux hommes d’affaires, mais également aux célébrités des mondes sportif ou cinématographique, pour ne citer que ceux-là. Souvent des étrangers préfèrent naturellement souscrire aux offres des opérateurs de leurs pays de provenance, ce qui constitue un manque à gagner pour les opérateurs marocains. Et pour mesurer l’ampleur de cette concurrence étrangère, il suffit de citer les statistiques du marché de l’assurance et de l’assistance, également un des secteurs clients de l’aviation d’affaires. Au total, sur les 180 déplacements relevant du transfert médical programmés en moyenne chaque année, seul une dizaine revient aux compagnies nationales.

Au-delà des aspects concurrentiels, les démarches administratives trop lourdes et la réglementation contraignante sont également pointées du doigt. Les délais d’obtention des autorisations nécessaires s’avèrent en effet être trop longs pour des opérateurs dont la rapidité est un argument commercial de taille. Aussi, l’application des règles internationales dans le domaine aérien n’auraient pas suffisamment été adaptées au contexte marocain pour tenir compte de ses spécificités. Ensuite, certaines taxes sont jugées handicapantes par la profession. «Les taxes aéroportuaires appliquées à ce secteur sont les mêmes que celles appliquées aux autres compagnies aériennes. Nous sommes mis au même pied alors que nos activités sont complètement différentes», déplore le patron de Alpha Air.

C’est dire que, finalement, on aura beau vanter les opportunités qu’offre le secteur de l’aviation d’affaires pour le Maroc, il reste encore beaucoup à faire pour prétendre les saisir. A ce titre, il y a lieu de rappeler que le ministère prévoit d’arrêter une stratégie dédiée à ce segment. En attendant d’y voir plus clair, la profession invoque la nécessité d’assouplir les procédures et encourager les investisseurs privés à s’intéresser à ce segment, vu qu’il est fortement capitalistique. Encourager les hommes d’affaires à confier davantage leurs jets privés aux compagnies spécialisées est d’ailleurs l’une des recommandations qui revient le plus. La pratique est, pour rappel, déjà connue dans le milieu, plusieurs compagnies se contentant par le passé d’acquérir un à deux avions tout en «louant» les autres aéronefs auprès des hommes d’affaires marocains qui en disposent.
«Mais avant d’en arriver à une stratégie, il faudrait surtout prévoir des mesures transitoires à court terme, vu que la mise en place d’un plan stratégique nécessite des délais plutôt longs», recommande-t-on auprès de Alfa Air.