L’artisanat : entre méthode traditionnelle et nouvelles technologies

La quasi-majorité des artisans en est restée aux bonnes vieilles
méthodes et s’exclut ainsi des gros marchés, publics ou privés.
Peu de banques leur font confiance en raison de l’inexistence d’états
financiers.
Certains opérateurs ont toutefois trouvé un bon filon à l’export,
s’affichent sur internet et réalisent un chiffre d’affaires
conséquent.

S’il est un secteur à plusieurs vitesses au Maroc, c’est bien celui de l’artisanat. On y trouve de tout : l’artisan qui en est resté aux méthodes d’antan en matière de fabrication comme de commercialisation mais aussi des entreprises qui ont des vitrines sur internet et d’autres qui ne travaillent que pour l’export. Bien entendu, ces derniers exemples relèvent de l’exception.
Si l’on se penche d’abord sur sa définition, le secteur évolue en pleine contradiction car, si on y inclut tous les petits métiers comme les garagistes, réparateurs,… il occupe 2 millions de personnes (soit 20 % de la population active) et intervient pour 19 % dans le PIB du pays. Mais si l’on n’y intègre que les seuls métiers de l’artisanat au sens classique du terme, seulement 500 000 personnes sont alors concernées et, là, le secteur n’entre que pour 1 % dans l’économie du pays. Qui donc est artisan ? En fait, cette question n’est pas encore tranchée au département de tutelle. Comment, dès lors, envisager des études ou des actions, de quelque nature que ce soit, tant que le flou n’est pas levé ?
Autre paradoxe : si l’artisanat se taille 35 % des recettes du tourisme, le budget de l’Etat, lui, ne lui consacre que 0,04 % du budget d’équipement et 0,03 % du budget de fonctionnement.
Sur le terrain, mécaniciens auto, réparateurs de réfrigérateurs, plombiers, électriciens, ou encore peintres en bâtiment, ne prêtent aucune attention à cette classification. En tout cas, ils sont convaincus de n’avoir aucun interlocuteur, qu’il s’agisse des problèmes rencontrés dans leurs activités de tous les jours (ils exercent pratiquement dans l’illégalité, sans assurance, sans protection…), ou de questions à moyen ou long termes.
Saïd Benadiba est maître artisan dans le zellige. Comme la plupart de ses condisciples, il ne peut pas soumissionner aux marchés, ni publics ni privés, n’étant pas constitué en personne morale. Voici comment il définit l’exclusion économique qu’il vit : «Mes fournisseurs ne peuvent pas me donner de factures, comment pourrais-je en fournir aux éventuels maîtres d’ouvrage. Quand il m’arrive, et c’est très rare, d’obtenir du travail pour des marchés, ce sont des bienfaiteurs qui m’offrent l’hospitalité de “leur comptabilité”. Et ce n’est commode pour personne».

Le fisc a du mal à les classer dans une catégorie professionnelle précise
Comment travaille Saïd Benadiba qui est, pourtant, un maître artisan jouissant d’une grande notoriété au Maroc et dans les pays du Golfe ? Sa clientèle est constituée, en faible part, de riches familles marocaines qui font appel à lui pour des activités ponctuelles. Cela entre pour 10 à 15 % dans son activité sur l’année. Le reste vient entièrement de la demande du Moyen-orient où il s’est fait connaître, lui et quelques autres maâlems, par le travail effectué dans certains lieux de culte ou les palais des émirs ou des dirigeants de ces pays.
Ahmed Bennani, lui, a une boutique aux Habous. A son âge, 75 ans, il ne travaille plus de ses mains qu’à très petite cadence. Heureusement pour lui, il s’est reconverti en commerçant, en diversifiant ses produits : babouches, darraâiyas, nappes… Même s’il n’y a pas de quoi se frotter les mains, il ne se plaint pas trop, particulièrement en été où la demande est la plus forte. Il raconte l’époque où il n’avait qu’une toute petite échoppe: «En 1950, alors que je venais à peine de me constituer un portefeuille de clients, je gagnais 120 rials la semaine (6 DH), et c’était loin d’être négligeable car le mouton moyen de Aïd El Adha, pour vous donner une idée, ne coûtait guère plus de 10 à 15 DH. Mais quand je pense à certains de mes collègues qui sont, aujourd’hui, dans la misère, j’en perds le sommeil».
Un autre artisan, G.A., a connu un autre destin. Avec son diplôme en construction métallique, il s’adresse à la délégation des impôts où l’attend une surprise. Le préposé lui oppose un refus catégorique quand il demande à être inscrit en tant que forgeron. L’employé l’affuble du titre de «fabricant d’objets en métal (à base de fer forgé)» pour qu’il ne bénéficie, dit-il, d’aucune exonération fiscale. Se croyant au bout de ses peines, il s’adresse, raconte-t-il, à la seule banque de la place en charge de l’encouragement du secteur. Là, il apprend qu’avec un dossier en béton, il ne peut prétendre à plus de 5 000 DH de financement. D’une part, il est artisan sans l’être puisqu’il n’est pas forgeron mais «fabricant» et, de l’autre, il ne peut être candidat à un financement comme un industriel.

Foires et expositions : les secrets de la réussite à l’export
A côté de ces artisans qui ont maille à partir avec leur tutelle ou avec l’environnement auquel ils n’ont pas su s’adapter, il y a ceux qui, tout en prenant le train en marche, ont su rapidement tirer leur épingle du jeu. Aït Manos est une entreprise, créée en 1994, qui, avec un concept bien étudié, ne travaille que pour l’export, avec un chiffre d’affaires de 6 MDH. De quoi s’agit-il ? L’entreprise est partie de la marque déposée «Zillij», orthographe utilisée par Aït Manos (littéralement : «la tribu qui façonne à la main»), destinée notamment aux salles de bains, terrasses, piscines, hammams et centres de remise en forme. Il s’agit d’un produit pré-assemblé, d’où les points de chaux ont été supprimés, et prêt à poser. Une fois ce carrelage fait main réalisé, il a été présenté dans les foires et expositions internationales. La marque a été assise grâce aux réseaux de distribution découverts dans les salons spécialisés, et a ensuite essaimé à Paris, Nice, Genève, Munich, New York, Los Angeles… Autant de villes où l’entreprise marocaine a convaincu des commerçants d’exposer ses échantillons ou de commercialiser son produit. Aujourd’hui, le succès est tel qu’Aït Manos envisage d’attaquer le marché local, auquel elle avait tourné le dos au départ.
Autre exemple : une société de fabrication et de décoration de verre ménager et industriel, installée à Bouskoura. Tawfiq El Amrani, son propriétaire, a développé le petit atelier paternel. Au départ, le verre brut était acheté pour être travaillé artisanalement et dessiné. C’était en 1970. Les affaires n’étaient pas bonnes et l’approvisionnement laborieux. En 1973, c’est le début timide de la fabrication directe du verre uni. Une nouvelle unité pour verre coloré devait voir le jour dix années plus tard. Entre-temps, Tawfiq El Amrani visite une première foire à Francfort puis prend goût à ce genre de manifestations et y trouve une clientèle attentive. Aujourd’hui, les 8 MDH de chiffre d’affaires qu’il réalise proviennent essentiellement de l’export. Comme quoi, l’artisan, ce n’est pas toujours un travailleur manuel qui ignore la notion d’innovation. Il peut aisément gagner sa vie, voire créer de nombreux emplois, pour peu qu’il essaie d’exploiter les canaux de prospection et de commercialisation dans l’air du temps