L’agriculture tire la croissance à  la baisse

Le PIB agricole enregistrera une croissance négative de 2,8 % au moins,
et ce taux peut encore baisser.
Même les 2,5 % de progression du PIB global prévus par le Plan devront
être révisés à la baisse.
Le taux de chômage risque de repartir à la hausse.

Les agriculteurs sont inquiets et il y a de quoi : la conjonction d’aléas climatiques tout à fait exceptionnels (froid, déficit hydrique puis vague de chaleur) font que la campagne 2004/2005 risque de marquer une inflexion de tendance prononcée par rapport à la succession de bonnes récoltes enregistrées depuis quatre ans. C’est du moins l’avis du Haut Commissariat au Plan (HCP) qui, tenant compte de l’influence encore appréciable de l’agriculture sur la croissance économique, indique que celle-ci subira inévitablement l’impact négatif de la détérioration des conditions climatiques.
Après avoir déjà revu à la baisse l’objectif de 3 % de croissance retenu dans la Loi de finances, pour le ramener à 2,5 %, le HCP prévoit désormais que ce dernier taux pourrait encore baisser en raison précisément des difficultés que traverse l’agriculture.
Bien évidemment, il est difficile à l’heure qu’il est d’avancer quelque chiffre que ce soit, car l’ampleur de la révision du taux de croissance dépendra aussi des pluies qui arriveront ou n’arriveront pas d’ici la mi-avril (même si celles-ci ne feront pas changer fondamentalement la donne), ainsi que du comportement des autres secteurs dont on connaît le lien, au moins psychologique, avec l’agriculture.

Au moins la moitié de la superficie semée en céréales risque d’être perdue
Quoi qu’il en soit, si, pour le moment, la croissance du PIB global est difficilement mesurable, celle du PIB agricole sera en revanche négative, et c’est quasiment une certitude. L’adverbe «quasiment» étant employé ici seulement pour marquer la prudence d’usage. Le HCP, lui, avance d’ores et déjà une croissance du PIB agricole de -2,8 %, «et ce taux peut encore baisser», tient-on à préciser.
Après +18 % en 2003, +3,6 % en 2004, le PIB agricole, dans les conditions qui sont celles de cette campagne, ne peut qu’être largement en dessous du dénominateur.
A tort ou à raison, tous les regards sont braqués sur la céréaliculture, dont le volume de récolte apparaît comme le principal indicateur de la bonne ou mauvaise campagne. A cet égard, les évaluations établies par le ministère de l’Agriculture indiquent assez les incertitudes qui pèsent sur la céréaliculture. Selon les derniers chiffres officiels, seule la moitié de la superficie totale semée en bour présente un état végétatif globalement (et non pas totalement) satisfaisant. Quand on sait que le bour constitue l’essentiel (4,3 millions d’hectares) de la superficie totale semée en céréaliculture (4,7 millions d’hectares), ce n’est pas trop se risquer que de prévoir une petite campagne (entre 20 et 30 millions de quintaux) qui rappellerait celles des années 80.
Dans ce contexte, marqué également par un manque d’herbe dans les pâturages et la détérioration des cultures fourragères, l’élevage s’en trouve lui aussi affecté. Pour atténuer les effets du déficit hydrique sur cette filière, le gouvernement envisage d’ailleurs de suspendre les droits et taxes sur l’orge importé, qui sert d’aliment pour bétail. Le projet est prêt, il devrait être soumis au prochain conseil de gouvernement. S’agissant des autres cultures, la situation varie selon la date de semis (précoces ou tardifs), la qualité des sols, le choix de la variété, la technologie utilisée, etc. (voir page 12).
Par rapport à cette situation, si les exportations semblent évoluer à peu près normalement (voir encadré), cela se fait au détriment du marché local et de l’industrie de transformation (cf. article page 13). Il est loisible en effet d’observer que les prix de certains produits ont augmenté de manière considérable : aubergine, concombre, courgette, haricot vert. «C’est l’attrait du marché extérieur qui a causé la rareté et donc la cherté sur le marché local», déclare Mohamed Zahidi, secrétaire général de l’APEFEL (Association des producteurs et exportateurs de fruits et légumes).

36 % des actifs totaux du pays sont employés dans l’agriculture
Comme déjà souligné plus haut, les effets réels et psychologiques de cette contre-performance du secteur agricole se feront sûrement sentir sur les autres activités. Dans quelles proportions ? «Nous réfléchissons à une étude pour connaître et chiffrer l’impact de l’agriculture sur le comportement des autres activités», confie un responsable au HCP. En attendant, certaines données disponibles permettent déjà de dire que l’impact sur l’emploi risque de se faire durement sentir. Il faut savoir en effet qu’au Maroc l’agriculture emploie 36% des actifs totaux et sur ce total les actifs ruraux représentent 45 %. C’est énorme comparé à un pays comme le Mexique, par exemple, où l’agriculture n’emploie que 21 % des actifs totaux. Il se trouve qu’au Maroc, la superficie céréalière totale représente 70 % de la superficie agricole utile (la SAU), et ce en raison de conditions climatiques difficiles. Or, selon les experts, la céréaliculture crée moins d’emplois que les autres cultures, et ceci même lorsque toutes les conditions d’une bonne récolte sont réunies. Que dire alors lorsque la campagne est moyenne ou mauvaise !
«En situation de conduite moderne de cette culture, celle-ci crée seulement 1,5 j/ha/an ; 3 j/ha/an en cas de conduite semi-moderne et 14 j/ha/an lorsque la conduite est traditionnelle», révèle un ingénieur agronome. Par conséquent, l’encouragement des céréales, couplé à une plus grande mécanisation, implique une réduction des revenus salariaux.
En revanche, explique cet ingénieur, l’élevage, lui, crée un nombre d’emplois plus élevé : la proportion est de un emploi pour 100 têtes de bétail. Avec un effectif de près de 26 millions d’animaux, l’élevage emploie donc quelque 260 000 personnes, soit 8,5 fois plus que la céréaliculture qui, elle, fait travailler 30 000 personnes environ. «Il faut donc à mon avis donner plus de moyens à l’élevage en encourageant les cultures fourragères et, pourquoi pas, en supprimant les droits de douane sur l’orge et le maïs», suggère notre interlocuteur.
Ces idées, les pouvoirs publics semblent les partager puisque, confie une source, une réflexion est engagée sur la réforme du secteur agricole. Mais ce n’est pas pour demain ! Du moins s’agissant du sort à réserver à la céréaliculture.
Il reste que beaucoup, les conserveurs les premiers, se demandent pourquoi l’oléiculture, par exemple, ne s’est pas développée alors qu’elle n’est pas grande consommatrice d’eau et que le Maroc, en délaissant cette filière, est en train de perdre des parts de marché importantes à l’export. Pourtant, rappelle Mohamed Chraibi, président de la FENAGRI (Fédération nationale de l’agro-industrie), un plan oléicole national a été élaboré entre les professionnels et le ministère de l’Agriculture avec l’objectif de doubler la surface plantée en oliviers et de multiplier par 2,5 la production d’olives de tables et d’huile d’olive. «Ce plan n’est réalisé que timidement sans que l’on sache trop pourquoi. Résultat : les usines de transformation ne travaillent même pas à 40 % de leur capacité», précise encore M. Chraibi.
Au total, l’agriculture marocaine a besoin d’être réformée. Certes, les pouvoirs publics tentent ces dernières années d’autonomiser quelque peu la croissance par rapport au secteur primaire, mais sans succès .

La céréaliculture, qui occupe 70% de la superficie agricole utile, crée beaucoup moins d’emplois que les autres cultures. C’est encore plus vrai en cas de sécheresse, comme cette année.