L’agriculture et la décompensation, les deux piliers de la croissance de 2015

Le PIB, en termes réels, a progressé de 4,5% en 2015 contre 2,4% en 2014. La récolte céréalière record et la croissance à deux chiffres des impôts nets de subventions en sont les principaux moteurs. La consommation des Administrations en baisse.

Les comptes trimestriels, au titre de l’année 2015, arrêtés par le Haut commissariat au plan (HCP) à la fin du mois de mars, donnent une idée assez détaillée des évolutions sectorielles et des composantes du PIB qui ont tiré la croissance (ou l’ont freinée) et, au bout, du niveau de la richesse créée.

Au plan de l’offre, un chiffre retient d’emblée l’attention : +14,1%. Il s’agit du taux de croissance, en termes réels, de la valeur ajoutée de deux branches d’activité économique : l’agriculture et la pêche, d’un côté, et les impôts nets de subventions, de l’autre côté. Toutes deux ont réalisé le même taux de progression de leur valeur ajoutée et elles distancent, de très loin, l’ensemble des autres branches.

Cette croissance à deux chiffres s’explique, pour le secteur primaire, notamment par une récolte céréalière record de 115 millions de quintaux contre 69 millions au cours de la campagne agricole précédente. Pour les impôts nets de subventions, la principale raison de leur forte progression tient surtout à la baisse des charges de compensation : -57,2%, à près de 14 milliards de DH pour l’ensemble de l’exercice 2015. Mais ce résultat n’est pas nouveau, il s’agit d’une tendance apparue depuis trois ans, soit, en gros, depuis l’enclenchement du processus de réforme de la compensation : +14,7% en 2013 et +13,4% en 2014.

Pour tout dire, ce sont ces deux branches qui ont contribué le plus à la croissance de 2015. Pour le reste, l’évolution oscille entre de légères progressions et des variations carrément négatives, en passant par des situations de ralentissement.

Ainsi, les industries de transformations ont réalisé une valeur ajoutée en hausse de 1,7% au lieu de 1% en 2014. Cette progression recouvre cependant des situations assez contrastées. En effet, si l’industrie chimique et parachimique a enregistré une croissance de sa valeur ajoutée de 5,2% contre seulement 0,9% un an auparavant, l’industrie du textile et cuir, en revanche, a accusé une baisse de sa valeur ajoutée de 0,1% contre une hausse de 4,5% en 2014. La décroissance touche également les autres industries manufacturières (y compris le raffinage de pétrole) mais de façon moins aiguë que l’année précédente : -1,9% au lieu de -11,2% en 2014. Les industries alimentaires et tabac, elles, demeurent sur leur cycle de progression continue, avec cependant en 2015 un léger ralentissement: +3,4% au lieu de +5,7% en 2014. Par contre, l’industrie mécanique, métallurgique et électrique (IMME) a fait mieux qu’en 2014 en enregistrant une hausse de sa valeur ajoutée de 2,5% contre 1,9% un an auparavant.

croissance

Le BTP toujours en ralentissement

Toujours dans le secteur secondaire, on notera une forte augmentation de la branche eau et électricité avec une valeur ajoutée en croissance de 6,9% contre 4,5% en 2014, mais un ralentissement du BTP qui n’a progressé que de 0,9% au lieu de 1,4% en 2014 et 1,6% en 2013. L’industrie d’extraction, quant à elle, a effectué un plongeon avec une baisse de sa valeur ajoutée de 3,5% contre une augmentation de 4,2% au cours de l’exercice précédent.

Le secteur tertiaire, dont on connaît le poids dans l’économie marocaine (environ 52% du PIB courant et près de 60% de la valeur ajoutée totale), s’est, lui, comporté de manière conforme à sa tendance de long terme, avec toutefois quelques variations suivant les branches d’activités. Ainsi, si l’hôtellerie et la restauration a enregistré une valeur ajoutée négative (-1,4% contre +2,4% en 2014), les autres branches de ce secteur ont toutes évolué positivement : +5,7% pour la poste et les télécommunications au lieu de +6,3% un an auparavant, +1,3% pour les activités financières et assurance au lieu de 1,4%, +2,9% pour les services aux entreprises et aux personnes contre 1,8%, +1,9% pour l’administration publique générale et sécurité sociale au lieu de 2,5%, +1,4 pour l’éducation, la santé et l’action sociale contre 1,3%, +2,7% pour le commerce contre 0,9% et +1,3% pour les transports au lieu 5,6% en 2014.

Moyennant ces évolutions, le PIB, en termes réels, a progressé de 4,5% en 2015 contre 2,4% en 2014.

Quels sont maintenant les moteurs qui ont tiré cette croissance ? Sans surprise, on retrouve la consommation des ménages. Celle-ci a progressé en termes réels de 3,6% au lieu de 3,2% un an auparavant, contribuant ainsi pour 2 points à la croissance économique ; comme en 2014 pratiquement (1,9 point). Cette variable, la plus importante de la croissance de l’économie marocaine, n’a pas encore retrouvé sa tendance de long terme, mais c’est une évolution positive. Et là, il faudrait peut-être attirer l’attention sur le fait qu’à mesure que les dénominateurs augmentent, il serait de plus en plus difficile de retrouver les taux de progression connus par le passé; qu’il s’agisse de la consommation des ménages ou de tout autre variable. Certes, il y a encore de la marge pour une économie comme celle du Maroc, mais il faudrait être la Chine ou l’Inde pour réaliser des niveaux de hausse comme ceux réussis par ces pays.

Bref, si la consommation des ménages a été positive, celle des administrations publiques a en revanche été négative : -1,3% en termes réels. Cette évolution s’inscrit en quelque sorte dans l’ordre des choses : elle est déjà en ralentissement depuis 2013, et cela correspond à la volonté de l’Exécutif de comprimer autant que faire se peut ses dépenses courantes, afin de faire plier la courbe des déficits qui commençaient à inquiéter.

L’autre composante de la demande qui tire la croissance du Maroc, c’est l’investissement. En 2015, celui-ci a augmenté de 2,7% en termes réels, contribuant ainsi pour 0,9 point à la croissance économique. C’est une évolution intéressante puisqu’en 2014, faut-il le rappeler, l’investissement avait accusé une baisse, contribuant par conséquent négativement à la croissance du PIB. Au total, la demande intérieure a augmenté de 2,5%, au lieu de 1% en 2014, et contribué pour 2,7 points à la croissance économique en 2015.

L’autre bonne nouvelle apportée par les comptes de la nation, c’est la poursuite du bon comportement des échanges extérieurs de biens et services, en termes de solde. En effet, les exportations ont réalisé une croissance, en termes réels, de 4,1%, au lieu de 6,3% en 2014. Les importations, par contre, ont baissé de 0,7% contre une augmentation de 1,8% un an auparavant. Il en résulte une contribution positive des échanges extérieurs à la croissance économique, et ce pour la deuxième année consécutive. Inutile de rappeler que dans ce résultat, il y a le formidable coup de pouce de la conjoncture en forme de baisse drastique du prix du pétrole ; surtout lorsqu’on sait le poids de la facture énergétique dans les importations du Maroc.

Cela dit, cette évolution globalement favorable, pour les raisons déjà indiquées, en particulier une récolte céréalière record et une croissance à deux chiffres des impôts nets de subventions, cache malgré tout une certaine fébrilité de l’économie. Et cela, on peut l’apercevoir à travers un autre indicateur, non moins intéressant que ceux déjà évoqués, à savoir le niveau de croissance de la consommation nationale au regard du Revenu national brut disponible (RNBD), c’est-à-dire le PIB majoré des revenus reçus de l’extérieur, essentiellement les transferts des MRE dans le cas du Maroc. En 2015, en effet, la consommation nationale, en termes courants, a progressé à un rythme très largement inférieur (+3,8%) à celui du RNBD (+6%). D’aucuns pourraient s’en féliciter puisque cela a permis une croissance de l’épargne nationale encore plus forte et, du même coup, une réduction du besoin de financement de l’économie à un niveau pratiquement insignifiant (voir encadré). Cela est bien vrai, mais d’un autre côté, c’est quand même la consommation qui réalise l’essentiel de la croissance, et pas seulement du Maroc d’ailleurs.

L’épargne nationale brute a réalisé une forte augmentation en 2015 : +12,8%, à 275,1 milliards de DH (courants). Cela représente 27,9% du PIB au lieu de 26,4% en 2014, et a permis de financer près de 94% de l’investissement. En termes courants, celui-ci a baissé de 1,2% et sa part dans le PIB est revenue de 32,2% en 2014 à 29,8%. Il en résulte que le compte épargne/investissement a dégagé un solde négatif (ou besoin de financement) de l’ordre de 2% du PIB au lieu de 5,7% en 2014, 7,9% en 2013 et 9,5% en 2012.