La variable monétaire est-elle suffisante pour relancer la demande ?

Le crédit bancaire, notamment au secteur non financier, croît lentement malgré trois baisses du taux de refinancement en 18 mois. Peut-on demander aux banques de prendre des risques et respecter les règles prudentielles tout à la fois ? Faut-il créer une banque publique d’investissement qui financerait les activités présentant trop de risques pour le privé ?

C’est pour la troisième fois, au cours de ces dix-huit derniers mois, que Bank Al Maghrib (BAM), lors de son conseil du 22 mars 2016, a abaissé son principal taux de refinancement. Le taux directeur est désormais ramené à 2,25%.  L’objectif du recours à cet outil de politique monétaire est, bien entendu, de favoriser la demande et donc la croissance économique. Celle-ci, selon la banque centrale, ne devrait pas dépasser 1% en 2016, une prévision encore plus pessimiste que celle annoncée par le HCP (1,3%) au début de cette année. Indépendamment de sa composante agricole, encore dépendante des aléas de la pluviométrie, c’est surtout la croissance non agricole qui inquiète : 3% pour le HCP, 2,9% pour BAM.

Et néanmoins, la manipulation du taux directeur pour venir au secours de l’activité économique, via la relance attendue du crédit, risque de s’avérer un coup d’épée dans l’eau ; sur le court terme, tout au moins. La preuve est que BAM, au moment même où il annonçait sa décision de réduire le taux directeur, s’inquiétait de ce que la croissance serait rachitique en 2016, dans un contexte de rétablissement presque complet des équilibres macroéconomiques et d’excédent de liquidité bancaire.

Le propos n’est pas de sous-entendre que la décision de la banque centrale était inopportune : quand l’inflation est à ce point maîtrisée, et depuis bien longtemps, ce qui aurait été inopportun, c’était de maintenir inchangé un taux directeur dont le niveau représentait presque trois fois celui de l’inflation. En fait, la question est de savoir si les canaux de transmission de cette baisse du coût de refinancement vont fonctionner de telle sorte que le crédit bancaire au secteur non financier, en particulier, se remette à croître à un rythme relativement élevé. Les banquiers ont pour habitude de répondre, face à ce genre d’interrogation, que leur mission principale est de distribuer du crédit et que donc la seule chose qui les intéresse c’est la «bancabilité» ou non du dossier qui leur est présenté. Mais alors, est-ce à dire que depuis que l’immobilier est en crise, il n’y aurait plus vraiment beaucoup d’autres activités finançables ?

En 2015, le crédit bancaire a crû de 2,7%, mais pour le secteur non financier il a très fortement décéléré à 0,4%, après 4,4% en 2014 et 1,7% en 2013. En 2016, sa croissance devrait se limiter à 2,5%, selon les projections de Bank Al Maghrib. On est bien loin des taux de progression du crédit bancaire à deux chiffres comme en 2007 (+30,4%) ou encore en 2008 (24%).

Il semble bien en réalité que le problème de fond est moins le niveau du taux directeur de la banque centrale que celui de la demande globale. Si bien d’ailleurs que l’on se demande si, à la fin des fins, la baisse de ce taux n’a pas profité aux banques elles-mêmes davantage qu’aux activités économiques; même si, avec l’excédent de trésorerie qu’elles devraient dégager en 2016 (+20,9 milliards de DH) et en 2017 (+47,1 milliards), elles ne seraient pas contraintes d’emprunter à la banque centrale et donc profiteraient moins de la réduction du taux de refinancement.

Les externalités positives de l’investissement public

Presque tout le monde sait aujourd’hui qu’une demande solvable ne rencontre aucune difficulté pour se faire financer. Les «bons» clients sont même…harcelés par leurs banques, qui leur proposent des produits aussi alléchants les uns que les autres. Mais quelle est la proportion de la demande solvable dans la demande globale ? Faut-il jeter la pierre aux banques commerciales, quand celles-ci sont tenues de se conformer aux ratios prudentiels en vigueur ? Souvent, ici ou là, il est demandé aux banques de prendre des risques dans leur politique d’octroi du crédit alors que les règles prudentielles existent précisément pour limiter autant que faire se peut les risques. Et puis, depuis quand le privé es-il porté sur le risque ? Une interrogation amenant une autre, on peut se demander si le fond de l’affaire n’est pas dans ce consensus, presque universel désormais, suivant lequel l’économie, c’est l’affaire du privé ; l’Etat devant se recentrer sur ses missions régaliennes. Dans les pays qui ont des retards à rattraper, des mises à niveau à effectuer, il n’est pas sûr que le rôle de l’Etat, en matière économique, soit fini. Si l’Etat n’était pas là, qui construirait des routes rurales, des lignes électriques dans les campagnes perdues, amènerait de l’eau dans les villages reculés, etc. ? Ce sont ces infrastructures, construites presque à fonds perdus, qui préparent le terrain au privé, et cela s’appelle des externalités positives. De la même manière, rien ne devrait empêcher de créer une banque d’investissement public qui aurait pour mission le financement de certaines activités ou de certains types et catégories d’entreprises. Cela existe ailleurs, y compris dans les pays développés comme la France, par exemple, où la Banque publique d’investissement (BPI) est chargée d’aider les PME, les entreprises innovantes, etc.

Bref, l’investissement est absolument nécessaire pour améliorer le niveau de la croissance économique, et le privé, dans le contexte du Maroc, ne peut pas tout faire. Oui mais, rétorqueront d’aucuns : comment l’Etat peut-il financer ces investissement, lui qui s’échine à réduire le déficit des finances publiques ? D’abord, la bonne gouvernance, dont le monde entier parle depuis des années, concerne le privé tout autant que le secteur public. Ensuite, en matière de solde budgétaire, on peut se demander s’il est vraiment nécessaire de se caler sur les standards européens. Si le traité de Maastricht a imposé la règle des 3% de déficit budgétaire et 60% de taux d’endettement public (en proportion du PIB), en vertu de quoi cela devrait-il être suivi par des pays qui ont encore des progrès à réaliser? Tout cela pour dire que la variable monétaire est certes importante mais elle n’est pas la seule dans l’amélioration de la demande, donc de la croissance.