La statistique mondiale confrontée à de grands défis

La statistique est un facteur de compétitivité qui joue un rôle primordial dans l’éclairage des politiques publiques. Elle est essentielle pour déterminer les Objectifs de développement durable. Beaucoup de pays en développement ne disposent pas d’un système de comptabilité nationale répondant aux normes adoptées par la Commission statistique des Nations Unies.

Les participants au 61e Congrès international de la statistique ont croisé leurs regards et livré les dernières réflexions sur le rôle que la statistique est appelée à jouer, les défis qui guettent les différents domaines de cette discipline et ses retombées sur les économies et les sociétés. S’exprimant lors de la cérémonie d’ouverture devant un aréopage d’experts (qu’il a appelé l’Académie internationale de la statistique), Ahmed Lahlimi Alami, Haut-commissaire au plan, a insisté sur le rôle de la statistique dans l’éclairage des politiques publiques dans le sens où elle permet la projection, le suivi et le contrôle. Pour lui, les systèmes nationaux d’information statistique sont un facteur stratégique de développement économique, de progrès social et de démocratisation institutionnelle des pays. Mohamed Boussaid, ministre de l’économie et des finances, abonde dans le même sens et souligne le rôle crucial de cette discipline. «C’est un facteur de production qui confère un avantage comparatif puisqu’il aide à la décision», souligne-t-il.

Investis de toutes ces missions, l’ensemble des intervenants lors des panels de haut niveau s’accordent sur le fait que la statistique est exposée à de nombreux défis que fait peser le contexte économique mondial. D’une part, «les appareils statistiques sont constamment challengés parce qu’ils doivent être fiables, infaillibles, impartiaux, indépendants des pouvoirs et justifiant d’une grande rigueur scientifique», indique M. Boussaid qui trouve que la discipline statistique doit demeurer à l’écoute, compte tenu des grandes mutations actuelles. D’autre part, comme le soutient Pedro Luis de Nascimento Silva, président de l’Institut international de statistique (ISI), les dispositifs statistiques des États sont mis à rude épreuve en raison des nouveaux paradigmes selon lesquels la communauté internationale voit dorénavant les modèles de développement économique et social.

Rôle structurant des protocoles d’échanges entre les pays

D’après M. Lahlimi, la statistique dans sa sphère officielle sera largement marquée par le défi que cette discipline aurait à relever au cours du processus de mise en œuvre des Objectifs de développement durable (ODD). Les systèmes nationaux d’information statistique seront challengés dans la recherche des données et l’élaboration des indicateurs, l’une et l’autre requises pour le suivi et l’évaluation des politiques de mise en œuvre de l’agenda international de développement durable contextualisé dans le cadre des réalités économiques et sociales de leur pays. «Il faudrait, à cet égard, pour mesurer les difficultés dans ce domaine, rappeler que le nombre jusqu’à présent identifié de ces indicateurs statistiques s’élèverait à quelque 230, alors que les concepts et les méthodes d’élaboration d’une bonne partie d’entre eux ne sont pas encore arrêtés ou ne sont pas prêts de l’être», affirme-t-il.

A cela s’ajoute le fait qu’en général les données de base requises à cet effet, quand elles existent, sont de par leur nature disséminées dans plusieurs départements administratifs, institutions publiques ou privées. Elles sont, en général, incomplètes ou difficilement utilisables parce que non conformes aux normes compatibles avec les modes d’exploitation statistique et comptable. A ce titre, plusieurs panélistes ont souligné le rôle structurant des protocoles d’échanges entre les pays du continent, notamment ceux membres de la CEDEAO, et de l’uniformisation des cadres statistiques. Le Haut commissaire ajoute qu’en cas de besoin impératif, les données sont obtenues par le recours direct auprès des ménages à des enquêtes souvent lourdes et coûteuses. Dès lors, le Haut-commissaire estime que tout détenteur de l’information utile pour les comptes nationaux et pour l’évaluation des politiques publiques est comptable de la qualité de la statistique nationale et devrait se doter des compétences nécessaires pour contribuer à une production statistique nationale conforme aux normes internationales.

Disparités internationales des capacités statistiques

Les experts considèrent que la pertinence de la démarche des ODD est certes avérée mais sa portée pourrait être limitée, compte tenu de la disparité des niveaux d’aptitude des pays à bénéficier des retombées de la révolution mondiale en matière de collecte, d’usage et de diffusion des données. Ils font un constat peu réjouissant : à l’échéance de 2015 beaucoup d’entre eux, et notamment dans le continent africain, n’avaient pas réussi à réaliser les 7 OMD ou ne disposent pas encore d’un système de comptabilité nationale répondant aux normes adoptées par la Commission statistique des Nations Unies.

De plus, dans ces pays et dans bien d’autres, où se trouvent souvent ceux qui subissent le plus les effets des changements climatiques, les statisticiens relèvent la dramatique faiblesse de la contribution de la statistique environnementale. Ils déplorent, en particulier, l’absence de données de référence fiables permettant le suivi, à défaut de prévision, de la détérioration des écosystèmes naturels et sociaux qui constituent les cadres de vie de populations de plus en plus vouées à l’émigration climatique.

A la lumière des réalités du monde n’y aurait-il pas lieu, d’une façon générale, de craindre que les disparités internationales des capacités statistiques, aujourd’hui évidentes, ne soient accentuées par l’inégal développement de l’économie numérique dans le monde ?

Donnant un signal fort de l’importance de cette double question que pose l’urgence d’un accès plus large des pays en développement et notamment africains aux bénéfices de la révolution des données que connaît le monde actuel et d’un développement rapide de la statistique environnementale, le HCP a tenu en marge du congrès deux évènements, l’un autour du thème : «Quelles approches statistiques pour la mesure de l’environnement et des effets des changements climatiques», l’autre à propos de «La révolution des données au service des ODD».   

M.Lahlimi est déterminé à ne rater aucune aubaine pour faire une recommandation internationale de militer pour ériger l’aide au développement de la statistique au rang d’un impératif catégorique de l’Agenda de développement durable à l’horizon 2030. «C’est un véritable plan Marshall de la statistique dont l’Afrique a besoin pour qu’elle puisse décliner, à l’horizon 2030, les résultats des performances à la hauteur du poids géostratégique de ce continent», recommande le Haut-commissaire au plan.