La quantité et la qualité de l’emploi laissent toujours à désirer

L’économie nationale a créé 33000 emplois nets en 2015 au lieu de 21 000 en 2014. Le chômage a légèrement reculé en proportion et en nombre de chômeurs.

Le taux de chômage a très légèrement reflué en 2015, en s’établissant à 9,7% au lieu de 9,9% un an auparavant, selon la dernière enquête du HCP sur le marché du travail. Mais ce niveau reste élevé, si l’on se rappelle qu’entre 2007 et 2013 ce taux n’a pas dépassé 9,2% en moyenne (voir graphe).

Dans l’absolu, la population active en chômage a enregistré une baisse de 19000 personnes (ou -1,6%): 1148000 chômeurs contre 1167 000 en 2014. Ce léger repli du chômage s’explique, en partie, par la création de 33000 emplois nets (contre 21 000 en 2014), dont 29000 en milieu urbain, précise le HCP. Intéressant à noter, ces emplois sont tous des emplois rémunérés ; ce qui semble conforter une tendance apparue ces dernières années où l’on constate en effet une disparition progressive des emplois non rémunérés. En 2015, par exemple, l’économie marocaine a créé 86 000 emplois rémunérés et perdu 53 000 non rémunérés (d’où le solde net de 33000 postes créés). En toute hypothèse, cette évolution semble liée aux transformations que connaît le secteur agricole, dont le poids, dans l’emploi total, s’inscrit dans une tendance baissière depuis le début de la décennie 2000. Même s’il demeure un acteur important, notamment en milieu rural, dans l’offre d’emploi, sa part a baissé de 45,9% en 2000 à 39% en 2015. Et, grosso modo, les pertes d’emplois dans l’agriculture concernent surtout les aides familiales, presque exclusivement localisées en milieu rural. En 2015, en effet, l’agriculture a perdu 23 000 postes d’emploi en milieu rural et 9000 en milieu urbain, soit un total de 32 000 emplois. En revanche, l’industrie, y compris l’artisanat, a créé 15000 postes en 2015, au lieu d’une perte annuelle moyenne de 22 000 emplois entre 2009 et 2014. Ces créations sont le fait de l’industrie pour 14 000 emplois et de l’artisanat pour 1 000 postes ; et ces 1 000 postes sont localisés en milieu rural. Le HCP précise à cet égard que les 14 000 emplois créés dans l’industrie l’ont été dans la branche «travail du bois et fabrication d’articles en bois», ce qui, conclut-il, serait un signal de la reprise du secteur du BTP. Et de fait, le BTP, qui a perdu 70000 emplois en 2012 et 2013 et stagné en 2014, est parvenu à créer 18000 postes en 2015.

Mais, globalement, le recul du poids de l’agriculture dans l’emploi total ne s’opère pas au profit de l’industrie mais des services. Ce secteur détient en effet 40,4% de l’emploi total en 2015 au lieu de 34,7% en 2000. Et en 2015, il a créé 32 000 emplois nets, soit exactement le même nombre d’emplois perdus dans l’agriculture. Au cours des années 2012, 2013 et 2014, le secteur des services a créé chaque année 84 666 emplois net en moyenne, et entre 2000 et 2014, cette moyenne grimpe à 87 000 postes par an. Ceci montre clairement l’importance de plus en plus grande des activités tertiaires dans les créations d’emplois au Maroc. Ce faisant, l’emploi se trouve concentré dans deux secteurs, les services et l’agriculture, qui représentent à eux seuls près de 80% du total.

Cette configuration de l’emploi explique pour une large part la faible qualité de celui-ci, comme le HCP le relève à chaque fois dans ses publications. Il faut savoir en effet que le gros des emplois créés dans les services au cours des quinze dernières années est surtout le fait des branches «commerce de détails et réparation d’articles domestiques», «services personnels» et «transport terrestre». Il n’y a pas lieu de s’étonner dans ces conditions que 61,2% des actifs occupés en 2015 ne disposent d’aucun diplôme. Ce taux est de 42% dans les services, 63,4% dans le BTP et…83,5% dans le secteur primaire.

Deux secteurs, l’agriculture et les services, concentrent 80% de l’emploi total

Le sous-emploi, autre indicateur de la qualité de l’emploi, frappe 10,8% de la population active occupée et, au plan sectoriel, il est surtout présent dans le BTP (17%), l’agriculture, forêt et pêche (10,8%) et dans les services (10,1%).

Mais la nouveauté à ce niveau, ce sont les deux indicateurs que le HCP vient d’introduire dans son enquête sur l’emploi : la durée excessive du travail et la proportion des jeunes âgés de 15 à 24 ans qui ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation (NEET : Not in Education, Employment or Training).

L’indicateur sur la durée excessive du travail vient en quelque sorte compléter celui du sous-emploi puisqu’il renseigne sur la nécessité dans laquelle se trouvent certains actifs de devoir accomplir un surcroît de travail pour pouvoir arrondir leurs fins de mois. Selon le HCP, la part des actifs occupés ayant effectué une durée du travail excessive en 2015 est de 41,4%. En valeur absolue, plus de 4,4 millions d’actifs occupés ont dû travailler plus de 48 heures par semaine en 2015 (48 heures par semaine étant la durée moyenne du travail constatée, et 44 heures par semaine la durée légale du travail). Cette proportion monte à 46,9% dans les villes (où il y a plus d’opportunités d’emploi) et elle se situe à 35,9% dans le milieu rural. Ce travail «excessif» pour ainsi dire concerne surtout les hommes (51,6%) et assez peu les femmes (13,7%). Selon le Bureau international du travail (BIT), plus d’un cinquième (22%) de la main-d’œuvre mondiale, soit plus de 600 millions de travailleurs, effectuent de longues journées de travail, dépassant 48 heures par semaine.

80,5% des chômeurs recensés sont des citadins et près des deux tiers sont âgés de 15 à 29 ans
Et cette population se recrute en grande partie dans les pays en développement. Elle regroupe des salariés mais aussi et surtout des travailleurs indépendants; ceux-ci constituant le gros de la population active. Pour le BIT, la durée du travail fait partie des critères fondamentaux du travail décent, et les Etats membres sont invités à promouvoir ce dernier, tant il comporte des enjeux immenses en termes de santé et de vie sociale.

Le second indicateur introduit par le HCP dans son enquête sur l’emploi, les NEET, est en fait une manière de jeter une lumière crue sur une partie de la jeunesse (les 15-24 ans) restée jusqu’ici en dehors des projecteurs de la statistique. Cet indicateur recense non plus seulement les jeunes en chômage mais aussi ceux qui sont en éducation, formation ou stage. C’est donc un spectre assez large de la jeunesse désœuvrée. Dans certains pays, comme ceux de l’Union européenne par exemple, cet indicateur est introduit dans les statistiques officielles sur l’emploi depuis 2010 déjà. Et le but est d’aider à l’élaboration de politiques publiques s’adressant spécifiquement à la jeunesse.

Au Maroc, ces jeunes NEET représentent 28% au niveau national ; 45,1% parmi les jeunes femmes et 11,4% parmi les jeunes hommes. Sachant que la population marocaine âgée de 15 à 24 ans est de l’ordre de 6 millions de personnes, ce sont donc 1,7 million de personnes de cette tranche d’âge qui ne sont ni en emploi (donc au chômage), ni en éducation, ni en stage. Et si on met de côté les jeunes comptabilisés comme chômeurs et qui sont au nombre de 400 000 personnes environ, il reste donc quelque 1,3 million qui n’appartiennent à aucune catégorie statistique, ou alors à celle des «ni ni» (ni en éducation ni en formation).

La disponibilité de cet indicateur, il faut le dire, est précieuse car elle devrait permettre, moyennant les améliorations que le HCP compte lui apporter, de mieux cibler les politiques publiques pro-jeunes, notamment en matière d’éducation et d’emploi. Il faut souligner à cet égard que le chômage, comme partout ailleurs du reste, est principalement un phénomène qui touche les jeunes, et tout particulièrement les jeunes citadins. En 2015, en effet, 39% des jeunes âgés de 15 à 24 ans résidant en milieu urbain sont au chômage. Plus généralement, l’enquête du HCP montre que 80,5% des chômeurs recensés sont des citadins et près des deux tiers (63,5%) sont âgés de 15 à 29 ans.

GRAPH-OUV-ECO

L’enquête du HCP montre qu’au terme de l’année 2015, près de 8 travailleurs sur 10 ne bénéficient toujours pas d’une couverture médicale. L’information n’est pas nouvelle, sa persistance interpelle néanmoins. La proportion est extraordinairement élevée en milieu rural (94%), elle ne l’est pas moins à vrai dire en milieu urbain (65,2%). Même les salariés n’y échappent pas (59,1%), qu’ils appartiennent au milieu urbain (50,4%) ou rural (82,2%). Ne parlons pas des actifs occupés n’ayant pas bénéficié d’un contrat de travail : 63% des salariés, et sans doute bien davantage pour les non salariés, ne disposent pas de contrat de travail. C’est dire si la qualité de l’emploi laisse encore à désirer; un constat à mettre en rapport avec la distribution sectorielle de l’emploi, comme évoqué plus haut.