La productivité du travail s’améliore à un rythme très faible

Pour 1 heure travaillée et payée 13,46 DH, le Marocain produit 35,50 DH. Les salariés travaillent, en moyenne, plus de 2 000 heures chacun par an. La compétitivité de l’économie marocaine à l’export stagne depuis longtemps.

Malgré des avancées réalisées dans des domaines divers et variés, l’économie marocaine souffre de la faiblesse de sa compétitivité. Pratiquement toutes les organisations internationales spécialisées, la Banque mondiale en tête, le rappellent dans leurs rapports. La quasi-stagnation de ses parts de marché à l’export depuis une quinzaine d’années environ en est l’illustration. On peut même dire que la part du Maroc dans les exportations mondiales a chuté puisqu’elle est aujourd’hui de 0,13% contre 0,15% en 1999. Au même moment, les pays concurrents ont vu leur part progresser de manière substantielle.

Dans un rapport de 2014, la Banque mondiale explique cette faible compétitivité de l’économie marocaine principalement par le fait que la productivité globale des facteurs (PGF) «est en retard sur celle des pays» à économie comparable.

Au début de cette année, le HCP a publié une étude sur le rendement du capital physique au Maroc où il note que la productivité du capital demeure faible.

Qu’en est-il alors de l’autre composante de la PGF, à savoir la productivité du travail? Elle est également faible. Sa croissance en termes réels, selon nos calculs, serait inférieure à 3% en 2015, contre 1,65 % en 2014 et 2,6% en 2013. Sur une longue période (2001-2014), sa progression était en moyenne de 3,4% par an au lieu de 0,8% entre 1983 et 2000, selon le HCP. Ailleurs, chez les principaux concurrents du Maroc, la productivité du travail augmente en moyenne de plus de 4% par an.

La durée légale de travail au Maroc est supérieure à celle de la majorité des pays de l’UE

Est-ce que les Marocains, sous-entendu les actifs occupés, ne travaillent pas assez? En termes de volume horaires, la réponse est négative. Dans le code du travail de 2004, le législateur a fixé pour les salariés opérant dans les secteurs non agricoles un volume horaire global de
2 288 heures par an (à répartir éventuellement sur l’année suivant les besoins de l’entreprise), soit 44 heures par semaine. Auparavant, la durée de travail dans les activités non agricoles était de 2 496 par an, soit 48 heures par semaine. Dans les activités agricoles, la durée du travail a été réduite dans le code du travail de 2004 de 2 700 heures à 2 496 heures par an (là encore à répartir sur l’année par périodes en fonction des nécessités des cultures).

Vue sous cet angle, la durée légale de travail au Maroc est largement supérieure à ce qui est pratiqué dans une très large majorité (plus de 60%) des pays de l’Union européenne. En Chine et en Roumanie par exemple, elle est de 40 heures. Mais en Jordanie et en Egypte, elle est de 48 heures.

Ce qu’on oublie souvent de dire, cependant, est que cette durée légale du travail au Maroc s’applique seulement aux salariés du secteur privé, aux entreprises et établissements à caractère industriel, commercial ou agricole relevant de l’Etat et des collectivités locales, aux coopératives, aux syndicats, aux associations et groupements de toute nature. Dans la fonction publique, en revanche, la durée de travail hebdomadaire est de 37,5 heures. Bien plus, la décomposition de la durée de travail suivant le statut professionnel des actifs occupés montre que, dans la réalité, celle-ci est loin d’être uniforme. Une enquête du HCP sur l’emploi du temps au Maroc, réalisée en 2012 (c’est une enquête de structure, donc qui ne se renouvelle que tous les 10 ou 15 ans), révèle en effet que les salariés travaillent 7h 27mn par jour, les indépendants 6h 35 mn, les employeurs 6 h 57 mn et les aides familiales 4 h 55 mn. Cela fait une moyenne de 6h 39 mn pour l’ensemble des actifs occupés. Sur cette base, et à supposer même que l’ensemble des actifs occupés (au nombre de 10 680 000 à fin 2015) accomplissent une semaine de six jours, ce qui est loin d’être le cas, le volume horaire annuel par travailleur serait de 1994 heures, au lieu des 2 288 fixées dans le code du travail. On s’en doute bien, cette durée effective du temps de travail annualisée est tirée vers le bas, principalement par les aides familiales (4 h 55 mn par jour) mais aussi, probablement, par l’importance des jours fériés au Maroc. On en compte une quinzaine, contre 9 en Tunisie, en Espagne et en Allemagne, environ 12 jours dans les pays de l’Union européenne. Autre élément à prendre en considération dans la baisse de la durée légale de travail, la faiblesse du salariat. Certes, les salariés travaillent 7 h 27 mn par jour, soit près de 40 heures pour une semaine de 5 jours et demi (ce qui est une pratique courante), mais, on le sait, la part des salariés dans la population active occupée ne représente que 45%. Dans les pays développés, elle atteint, voire dépasse les 80% comme en France.

Le coût de la main-d’œuvre est à peu près le seul facteur sur lequel est bâtie la compétitivité

Malgré tout, avec une moyenne de 1 994 heures par an et par actif occupé et 2 080 pour les salariés, le Maroc dépasserait 27 des 28 pays de l’Union européenne, même si on ne tenait compte que du travail à temps complet (le temps partiel, qui se développe fortement en Europe, tirant vers le bas le volume global des heures travaillées). Seuls les Roumains travailleraient davantage que les Marocains : 2 093 heures par an et par travailleur. Selon le Centre d’observation économique et de recherche pour l’expansion de l’économie et le développement des entreprises, COE-Rexecode, qui fournit ces chiffres -et dont on dit qu’il est proche du patronat français- les salariés à plein temps de l’Hexagone travaillent 1 661 heures par an et ceux à temps partiel 993 heures, soit pour l’ensemble 1 536 heures par an. Il faut préciser cependant qu’il n’y a pas de consensus sur la méthode de calcul des heures de travail, et du coup on peut rencontrer une flopée de chiffres, si éloignés parfois les uns des autres.

Mais quoi qu’il en soit, être présent sur les lieux du travail 7 ou 8 heures par jour est une chose, produire en quantité et en qualité en est une autre. Et là, la comparaison avec les pays de l’hémisphère nord, et même de nombreux pays en développement, n’est plus soutenable.

Bien évidemment, le travailleur marocain est productif, mais cette productivité demeure insuffisante. Selon les calculs de La Vie éco, chaque actif occupé a, en moyenne, produit 74016,80 DH en 2015, au lieu de 71 034,70 DH l’année précédente, soit une hausse de la productivité du travail de 2,9% en termes réels (c’est-à-dire en ne tenant pas compte de l’inflation). Dans un pays qui se construit, où les marges de progression sont par conséquent très élevées, ce niveau de productivité est jugé insuffisant par tous ceux qui ont eu à analyser l’économie marocaine. Il est resté à peu près à ce niveau (3%) depuis 1999 d’après la Banque mondiale.

On peut néanmoins considérer que le problème n’est pas tant le taux de progression de la productivité apparente du travail (après tout, 3% ce n’est pas si mal que ça), que le contenu même des produits et services réalisés. Si un travailleur parvient à fabriquer 100 pantalons de qualité moyenne par jour, par exemple, au lieu de 80 l’année précédente, la progression est de 25%. Un autre travailleur qui fabrique 20 ordinateurs au lieu de 18 l’année d’avant réalise, lui, un gain de productivité de 11,11%. Est-ce qu’on peut soutenir, pour autant, que le premier est plus productif que le second ?
L’analyse de la productivité suppose par conséquent de considérer cette variable à l’échelle des secteurs et des branches, d’une part, et de tenir compte du contenu, de la qualité des produits fabriqués, d’autre part. Sur ce dernier point, le Maroc a un grand retard à rattraper. Jusqu’ici, le coût de la main-d’œuvre est à peu près le seul facteur sur lequel est bâtie la compétitivité, donc la productivité au Maroc. Or, et c’est presque un truisme que de le rappeler, la qualité des ressources humaines, des équipements et de l’organisation du travail sont beaucoup plus précieux pour réaliser des gains de productivité que la seule variable salaire. Sans oublier que la compétitivité passe par une amélioration de la productivité globale des facteurs et non plus seulement par celle de la main-d’œuvre.

En moyenne, un travailleur marocain a produit 32,35 DH par heure en 2015 (35,50DH courants) pour un SMIG horaire de 13,46 DH (depuis le 1er juillet seulement). L’année précédente, la productivité horaire était de 31,44 DH (34DH courants) pour un SMIG de 12,85DH. La progression de la productivité du travail est d’un peu moins de 3%, celle du SMIG de 5%. Il y a une différence dans ces taux de progression, mais ceci est à mettre surtout sur le compte du dénominateur. Dans tous les cas, ce que l’on observe, sur le plan statistique, c’est que depuis dix ans, au moins, la productivité de la main-d’œuvre par heure travaillée est presque invariablement 2,4 fois supérieure au SMIG horaire.