La production de céréales avoisinera les 85 millions de quintaux !

Toutes les régions, sauf le Gharb, devront réaliser une excellente moisson.
Des records seront battus dans celles qui sont habituellement les moins productives.
Des pluies sont encore nécessaires pour
le remplissage des grains.

A l’instar de tous les propriétaires de moissonneuses-batteuses, Abdesslam El Ouadi procède aux derniers réglages de sa machine avant de se lancer dans les champs. Et il a encore le temps de tout revoir. En effet, même si la récolte manuelle (faucille) a déjà commencé, c’est dans 15 à 20 jours environ qu’il commence les moissons chez ses clients les plus précoces (régions de Chiadma, Abda et Doukkala) avant de migrer progressivement vers le Nord : le Gharb et le Saïss. M. El Ouadi sait que la campagne promet d’être chargée et longue. En effet, au cours de sa tournée préliminaire, il a constaté que la production sera l’une des plus importantes de ces dernières années et ce, dans toutes les régions. Celles qui sont habituellement moins productives pourraient même battre leur propre record.

Le ministère de l’agriculture partage cet optimisme, mais estime qu’il est encore trop tôt pour avancer un chiffre (habituellement, les prévisions sont annoncées vers la mi-mai après la collecte des prévisions régionales). Les seules données qui circulent sont du Haut commissariat au plan (HCP) qui a tablé au départ sur une production de 75 millions de quintaux pour les 4 principales céréales d’automne (blé dur, blé tendre, orge, maïs), avant d’annoncer, courant mars, près de 100 Mq.
Ce chiffre -le Maroc ne l’a approché qu’en 1995-96 et 1993-94 avec respectivement 99,8 et 94,4 Mq-, paraît très optimiste. Un rendement de 85 Mq environ serait plus plausible. Cette barre n’a été franchie que 5 fois en 39 ans.

Seulement 56% des stocks de semences sélectionnées utilisés
Soulignons que l’irrigué qui pourrait tirer la production à la hausse ne couvre que 400 000 ha environ, soit moins de 8% de la superficie totale en céréales, et que son rendement par hectare reste en deçà des potentialités avec une moyenne approximative de 30 q/ha. Ce qui permet de réaliser autour de 18% de la production nationale en année moyenne.
La prudence s’impose, d’abord  parce que la saison n’est pas totalement bouclée. Les agriculteurs espèrent encore quelques précipitations complémentaires en avril, même si les réserves du sol sont abondantes, et craignent la survenue des vents violents ainsi que des fortes chaleurs qui risquent d’affecter le poids spécifique en raison de l’échaudage.

Dans la Chaouia, par exemple, ces pluies sont nécessaires pour favoriser la pleine maturité du grain et indispensables pour les semis tardifs, explique Abdelilah El Amile, un producteur de la région.
Outre ces facteurs exogènes, les bonnes pratiques agricoles et l’utilisation des intrants sont déterminantes pour une bonne  production, sachant que la pluie est tombée en abondance. C’est ainsi que les retards accusés par les agriculteurs dans quelques travaux (semis, désherbage) et la faible utilisation de certains intrants sont susceptibles de tirer la production vers le bas. A ce propos, certains observateurs relèvent que 55,8% seulement des stocks de semences sélectionnées (plus d’un million de quintaux) ont été utilisés et moins de 10 % de la superficie totale emblavée en semences certifiées à haut potentiel productif. Les mêmes sources font savoir que malgré la subvention de l’Etat, les prix des semences ont, en général, augmenté de plus de 50% pour le blé dur et 11% pour le blé tendre par rapport à la précédente campagne.
Les engrais azotés et les fongicides ont également été peu utilisés en raison de leurs coûts élevés, ce qui risque, en année pluvieuse (l’excès d’eau entraîne le lessivage de l’azote), de limiter les rendements chez la plupart des petits producteurs. D’ailleurs, ceux qui n’ont pas procédé à ces apports à temps (manque de moyens, flambée des prix, terrains non accessibles, …) ont constaté une croissance moins bonne de leurs cultures.

Dans le Gharb, 25 à 30% des superficies touchées par des maladies cryptogamiques
Autre problème favorisé par l’humidité élevée, les attaques de maladies cryptogamiques. Toujours faute de moyens, la plupart des petits producteurs n’ont pas traité leurs cultures. Ces maladies ont également atteint sérieusement l’avoine (fourrage) et certains champs de fève (légumineuse) qui sont complètement noircis.
Le phénomène est d’ailleurs très visible dans le Gharb qui assure autour de 12% de la production céréalière nationale en année moyenne et qui a souffert d’inondations sérieuses ayant affecté, d’après les chiffres du ministère, plus de 80 000 ha, dont 75% de céréales. Selon Wadiî Krafess, un agriculteur de la région, les zones sinistrées ont été labourées de nouveau et les céréales remplacées par d’autres cultures. Les champs non inondés, pour leur part, ont connu une amélioration grâce aux dernières pluies de mars. Sur ces parcelles non touchées le rendement devrait atteindre 35 à 45 q/ha, soit un niveau égal ou légèrement supérieur à une campagne normale. Cependant, les fortes précipitations et la rétention par le sol de quantités importantes d’eau ont été parmi les facteurs qui ont favorisé une attaque exceptionnelle de maladies cryptogamiques. Ainsi 25 à 30% des champs ont été fortement touchés puisque les traitements n’ont pas toujours été effectués à temps, alors que les conditions de cette campagne ont nécessité deux traitements au lieu d’un seul normalement.  

En dépit de tous ces problèmes, l’essentiel est sauf. L’espoir d’une bonne récolte incite donc les agriculteurs à s’interroger sur les conditions de  commercialisation. Quel sera le prix de référence ? Comment seront organisés le circuit de collecte et le système de commercialisation ? Les sociétés de coopératives agricoles marocaines (Scam) vont-elles fonctionner ? Autant de questions qui demeurent pour le moment sans réponse. L’inquiétude des agriculteurs tient au fait qu’ils comptent sur les rares bonnes campagnes, comme la présente, pour renflouer leur trésorerie, tenter de résorber leur endettement chronique et réinvestir.