La politique de subventionnement ne suffit pas pour assurer la sécurité alimentaire

Le Maroc importe plus de la moitié de ses besoins en céréales. Allouer 2,8% du PIB à la Caisse de compensation ne suffira pas à neutraliser l’impact de l’inflation générale sur le pouvoir d’achat des ménages. Des réformes structurelles sont recommandées.

La guerre entre l’Ukraine et la Russie est venue s’ajouter à un contexte mondial troublé. Entre sortie des effets de la pandémie, prémices de reprise économique, et propagation de nouveaux variants du virus, les économies mondiales restent toujours hésitantes. Alors que les prix des denrées alimentaires étaient déjà élevés en raison des perturbations des chaînes d’approvisionnement, mais aussi des conditions climatiques sévères, ils ont davantage augmenté, suite à cette guerre. Selon le rapport «La guerre russo-ukrainienne et sécurité alimentaire au Maroc» publié par Policy Center for the News South, les pays de l’Afrique du nord sont parmi les plus exposés aux effets de cette guerre sur les prix alimentaires, et plus encore aux ruptures d’approvisionnement, puisqu’ils importent plus de 25 % de leurs céréales d’Ukraine et de Russie. Le Maroc, lui, importe environ la moitié de sa consommation céréalière au cours d’une année type. Cependant, en raison des faibles précipitations en 2021-22, cette part devrait être beaucoup plus élevée en 2022. Parallèlement, il est fort probable que les prix des céréales et des huiles végétales augmentent encore plus au cours de la prochaine année. L’Ukraine, où de nombreux ouvriers agricoles ont pris les armes et dont les ports et les infrastructures de transport sont effectivement bloqués, produit 3% du maïs mondial et 29% de l’huile de tournesol mondiale. En outre, la saison des semis de maïs en Ukraine est menacée. Les pénuries pourraient donc se prolonger jusqu’en 2023, même si la guerre prend fin bientôt. Par ailleurs, les dernières prévisions concernant le pétrole en 2022 et 2023 font état d’une demande élevée, de faibles stocks et d’une rupture de l’approvisionnement en provenance de Russie.

Dans ces conditions, et conformément aux dernières prévisions du FMI, l’étude rapporte que le revenu moyen des Marocains pourrait rester stable par rapport à 2021, ou diminuer légèrement, au lieu d’une amélioration de 2% prévue avant la guerre. D’autant que les ménages pauvres et vulnérables représentent environ 45% de la population totale, soit environ 17 millions de personnes et dépensent environ 40 à 50% de leurs revenus en blé tendre et autres produits de consommation essentiels. D’où la nécessité d’assurer la sécurité alimentaire des citoyens. Il faut dire que le Maroc est d’autant plus vulnérable aux chocs résultant de la guerre, car il dépend des importations alimentaires. En 2020, le Maroc a importé environ 6,5 milliards de dollars de produits agricoles, tandis que ses exportations se sont élevées en moyenne à 4,2 milliards de dollars (il s’agit bien d’une année de pandémie, l’année de référence habituellement prise en compte par les économistes est 2019). Il est à signaler que dans une année type, le Maroc produit 70 MQ de céréales et importe environ 50 millions (là encore, en termes d’importation de céréales, l’année 2020 a été une année exceptionnelle). Cependant, lors d’une année de sécheresse, à l’instar de la campagne agricole 2019-2020, le Maroc a importé environ 87 MQ, dont 37 millions de blé tendre. Frappé à nouveau par une grave sécheresse en 2021-2022, la production céréalière est estimée à seulement 25 MQ (ce chiffre ne tient pas compte des effets des dernières précipitations), nécessitant au moins 87 MQ d’importations. Cela devrait coûter 2,9 milliards de DH à prix courants, soit la moitié de la valeur des importations agricoles totales. Quand il s’agit de céréales, le pays s’appuie sur des fournisseurs diversifiés. Dans le détail, 33% sont importés de la France, 32% de l’Ukraine, 17% de la Russie, 14% des États-Unis et 4% d’autres pays. Rappelons que le Maroc n’importe que du blé tendre d’Ukraine et de la Russie.

En vue de sécuriser l’approvisionnement en la matière, le pays continue de subventionner cet aliment, à côté du sucre et du gaz butane. En 2021, le total des subventions des trois produits réglementés s’élevait à 1,6% du PIB. En supposant que la hausse des prix du blé tendre, du sucre et du gaz soit respectivement de 52%, 17% et 58%, couplée à une dépréciation du dirham par rapport au dollar de 6%, le budget de compensation publié en 2022 passerait à 2,6% du PIB. Cela dit, compte tenu de toutes les ressources financières débloquées pour faire face au choc climatique, combinées à la flambée des prix internationaux liée au conflit russo-ukrainien et à la reprise économique, le total des subventions pourrait atteindre plus de 3,7 % du PIB en 2022.

Par ailleurs, le déficit budgétaire du Maroc pour cette année était projeté, avant l’éclatement de la guerre, à 6,2% du PIB et la dette publique à 80 % du PIB. Les surcoûts liés à la sécurité alimentaire pourraient ajouter près de 2% au déficit budgétaire en 2022, en l’absence de mesures compensatoires telles que des hausses d’impôts ou des réductions des dépenses courantes et d’investissement. Le gouvernement a déjà annoncé son intention d’allouer environ 2,8% du PIB à la caisse de compensation cette année. Mais «même cela ne suffira pas à endiguer l’impact de l’inflation générale sur le pouvoir d’achat des ménages», révèle l’étude.

C’est dire que, aussi essentielle que puisse jouer cette politique de subventionnement, en particulier lorsque les prix internationaux sont élevés, elle demeure très coûteuse. Non seulement cela, elle reste insuffisante, car, limitée aux produits de base au moment où la hausse des prix touche tous les autres produits alimentaires. Ce qui pourrait entraîner plusieurs personnes dans une situation d’insécurité alimentaire ou encore de malnutrition, dans la conjoncture actuelle. Donc, pour parvenir à cette sécurité, le Maroc doit transformer son système agroalimentaire. Des investissements soutenus sont recommandés tant dans le secteur de l’énergie, la recherche et développement ou encore l’irrigation et la gestion de l’eau. Les réformes structurelles, elles, doivent tourner autour du petit exploitant dont l’accès à la terre et à l’eau doit être mis à niveau et ce, tout en garantissant sa sécurité foncière.