La pêche s’enfonce dans le marasme après quatre années sans stratégie

Plusieurs projets structurants sont depuis quatre ans en stand-by.
Le plan pélagique bloqué par les divergences entre les professionnels
des différents segments de la pêche.
Les captures de céphalopodes en chute libre.

Q ue se passe-t-il dans le secteur des pêches ? Bloqué au stade des négociations, le fameux plan pélagique semble être mort-né. Pour la pêche hauturière se pose toujours le problème de la ressource et de la mauvaise gestion par les pouvoirs publics. Le secteur se retrouve au stade o๠il était il y a des mois, et les professionnels font part de leur déception quant au passage de Mohand Laenser à  la tête du département en charge du secteur. Déception d’autant plus grande qu’à  son arrivée, l’optimisme était de mise eu égard aux qualités de l’homme.

Les professionnels pointent du doigt leur ministre de tutelle
A son arrivée, M. Laenser a trouvé sur son bureau plusieurs projets que ses prédécesseurs n’avaient pu faire aboutir en raison des profondes divergences qui marquent le secteur. Il lui aurait suffi de donner un léger coup de pouce pour que ces chantiers aboutissent, estiment certains opérateurs, citant le cas des contenants normalisés qui devaient se substituer aux caisses en bois et être généralisés à  tous les ports du pays. Un grand travail avait été fourni par les équipes de l’ONP (Office national des pêches) afin de sensibiliser les armateurs sur ce point. La santé du consommateur local, mais surtout l’avenir des exportations marocaines, aussi bien pour le poisson frais qu’en conserve, en dépendent en raison des règles sanitaires de plus en plus sévères en Europe et aux Etats-Unis. Les divergences d’intérêts entre armateurs et surtout l’absence de mobilisation politique ont fini par avoir raison de cette initiative. Aujourd’hui, seule une partie des opérateurs de Casablanca et d’Agadir ont adopté les caisses en plastique.

Or, l’opération des contenants normalisés devait s’inscrire dans une vision globale, celle de la modernisation de la flotte côtière, régulièrement décriée en raison de l’état de vétusté qui frappe la majorité de ses bateaux. La création d’un fonds de modernisation semblait être la mieux appropriée, d’autant plus que le secteur traà®nait une mauvaise image auprès des banques en raison d’expériences malheureuses avec le segment hauturier. Ce projet date d’au moins cinq ans et il est régulièrement reconduit à  chaque conseil d’administration de l’ONP, son chef de file. En principe, il devrait répondre aux besoins de modernisation de la flotte côtière à  hauteur d’un milliard de DH. Des banques avaient montré leur intérêt pour une prise de participation dans le tour de table estimé à  200 MDH, et le dossier allait être bouclé avec la signature d’un accord de pêche avec l’Union européenne réservant 14 millions d’euros à  la modernisation du secteur. Ce projet, objet de négociations il y a quelques mois, est passé à  la trappe. D’ailleurs, l’ordre du jour du prochain conseil d’administration de l’ONP prévu pour les semaines à  venir n’en fait pas mention. Mais ce n’est là  qu’un des ratages que le secteur a accumulés au fil des changements de ministres.

Transformation des produits de la mer : un potentiel non exploité
Pourtant, il y a à  peine un an et demi, le secteur semblait surfer sur la bonne vague, d’autant que le segment industriel avait été identifié parmi les huit métiers mondiaux du Maroc dans le cadre du plan Emergence. D’ailleurs, le benchmarking sectoriel effectué avec un groupe de pays concurrents dans le cadre du rapport Mac Kinsey avait clairement positionné le secteur des produits de la mer comme unique sous-branche o๠le Maroc détient un net avantage par rapport aux autres compétiteurs. Ce rapport écrivait noir sur blanc que «le secteur de transformation des produits de la mer dispose d’un potentiel de développement important à  travers la valorisation du petit pélagique notamment par une optimisation de la transformation et un accroissement des volumes traités».

En octobre 2005, le ministre des pêches, réunissant les représentants des différentes branches, présente le fameux plan pélagique. Une première pour le secteur. Ce projet de plan d’aménagement porte sur la principale ressource halieutique du Maroc (plus de 80 % des débarquements). Les enjeux sont grands notamment au niveau du stock C, au sud de Boujdour, dont le volume d’exploitation est fixé à  un million de tonnes. L’adoption de ce plan était imminente, selon les membres du cabinet ministériel. «Une question de semaines, le temps d’atteindre le consensus autour de la proposition», affirmaient-ils. Aujourd’hui, un peu plus d’un an après sa présentation, le plan n’a toujours pas été adopté en raison de grandes divergences entre les différents segments de la pêcherie pélagique. Et le ministre ne semble pas être parvenu à  trouver un consensus.

Par ailleurs, le ministère semble aussi construire sa stratégie autour de deux espèces. Le pélagique et les céphalopodes. Si la première demeure encore une inconnue tant que le plan n’est pas définitivement adopté, la seconde, elle, est en perte de vitesse. D’ailleurs, la dernière campagne poulpière a été désastreuse, particulièrement pour la flotte hauturière qui n’a réalisé que 45 % de son quota. Idem pour la côtière dont le volume de pêche autorisée n’a été réalisé qu’à  hauteur de 34,2%. Seule l’artisanale a tiré son épingle du jeu en réalisant 101% de son quota. Là  aussi, Mohand Laenser n’a apparemment rien apporté. «Il a tout simplement reconduit la matrice Ghafès, du nom de son prédécesseur, dont le passage n’était pas, avec du recul, aussi catastrophique qu’on l’avait écrit à  son départ», analyse un industriel.

Faute d’autorisation, le thon échappe aux bateaux locaux
En définitive, à  force de vouloir plaire à  tout le monde, Mohand Laenser a fini par ne plaire à  personne. «Le poids politique mais surtout ses ambitions de ministre et celles de son parti, qui devaient initialement bénéficier au secteur, se sont finalement transformés en une force d’inertie jouant en sa défaveur», commente un directeur de la chambre maritime.

L’épisode de la pêche au thon en est une parfaite illustration. Cela s’est produit avant les vacances d’été. Sur 30 demandes introduites auprès de ses services, le département avait accordé huit autorisations de pêche au thon avant d’annuler cette décision suite aux pressions des soumissionnaires dont les demandes n’avaient pas été satisfaites. Sur la liste des huit bénéficiaires, des ténors du secteur. C’est le cas de Hassan Derhem, Hassan Sentissi, Bouazza Ikken, Zebdi et Hammad Brahim qui ont obtenu chacun un quota de pêche de 150 tonnes. Un volume que certains d’entre eux avaient jugé insuffisant pour rentabiliser leurs opérations d’autant plus que l’accès à  cette ressource a été subordonné au paiement d’un ticket d’entrée d’un MDH en plus d’une caution de 200 000 DH. Et le thon, une espèce migratrice à  haute valeur commerciale, a fini par traverser les eaux marocaines sans aucun bénéfice pour l’économie. L’avis du ministre n’a pas pu être recueilli. A l’heure o๠nous mettions sous presse, Mohand Leanser restait injoignable.

focus
Un manque à  gagner de plus d’un milliard de DH pour le pélagique

En un an d’hésitations, le Maroc a fini par rater un chiffre d’affaires de près de 1,15 milliard de DH, l’équivalent de la partie du stock C non exploitée (valorisée selon le prix de vente du poisson à  la halle). Le ministère semble faire bouger doucement ce dossier et vient de transmettre aux différentes chambres maritimes, pour consultation, le draft définitif de la «Décision portant sur le plan de gestion de la pêcherie des petits pélagiques en Atlantique». La principale nouveauté apportée porte sur la création d’un fonds d’aménagement «qui a pour mission le financement des actions d’accompagnement, de suivi et d’évaluation de la pêcherie des petits pélagiques du stock C». Ce fonds, précise le projet de loi, sera alimenté par une contribution annuelle versée par les opérateurs autorisés à  accéder à  cette pêcherie. Les contributions iront de 250 000 DH à  un million de DH par navire en fonction de la taille du chalutier, de sa nature (congélateurs, RSW…), de son appartenance (national ou affrété) et des options prises par les armateurs d’approvisionner ou non les industries existantes.

En plus de ces contributions, une ponction de 7 % sera opérée sur la valeur des captures pour alimenter le fonds. Ce prélèvement ne touchera pas, toutefois, les bateaux modernes nationaux (RSW) qui se limiteront au ticket d’entrée (250 000 à  500 000 DH selon les options). Seuls les senneurs côtiers modernes seront totalement exonérés.

Toutefois, ce projet de loi semble mal parti. Dans une missive adressée au secrétaire général du ministère, Lahcen Bejdiguen, président de la Chambre maritime d’Agadir et de la Confédération de la pêche côtière, a exprimé sa réticence par rapport à  plusieurs dispositions du projet. Parmi les aspects critiqués, il cite les affrètements. «Les effets dévastateurs des bateaux affrétés ont été décriés par les professionnels et les scientifiques à  maintes reprises. Le pays doit privilégier le développement d’une flotte nationale capable d’alimenter les industries de transformation et le marché intérieur par ses prélèvements sur le stock C», a-t-il écrit en substance.