La pêche empêtrée dans ses propres filets

Entre décisions hasardeuses et absence de vision, le secteur fait du surplace depuis six ans.
Forte pression des lobbies et passe-droits prennent en otage une profession qui attend toujours un contrat-programme.
Quatre ministres se sont succédé à la tête du département depuis le départ de la flotte européenne.

«Nous manquons de mo-yens pour la mise en œuvre de notre stratégie de développement pour le secteur». Cette déclaration, directe et sans équivoque, est de Mohand Laenser, ministre des Pêches. Loin de faire référence uniquement aux ressources financières, l’aveu de M. Laenser renvoie plutôt aux intérêts qui déchirent le secteur depuis trois décennies et qui soumettent son département à de fortes pressions. De fait, plus que tout autre secteur, celui de la pêche est la proie de puissants lobbies. Ce qui fait dire à Rachid Benkirane, président de l’Association des armateurs de la pêche hauturière, qu’il faut mettre à l’écart les brebis galeuses (cf. La Vie Eco du 11 mars 2005).
Aujourd’hui, après dix mois passés à la tête du département, M. Laenser semble avoir adopté une stratégie opposée à celle de ses prédécesseurs, Thami El Khyari et Said Chbaâtou. Les mandats de ces deux derniers ont été marqués par une confrontation plus ou moins intense avec certaines catégories de professionnels du secteur. Les deux ministres ont développé chacun une stratégie et cherché à la mettre en œuvre. Dans cette entreprise, ils ont laissé des plumes. La résistance, de l’aveu de leur entourage, était tenace et leur avenir politique en a pris un sérieux coup. M. Laenser semble avoir tiré des leçons de ces deux expériences. Et, en toute vraisemblance, il veut ménager la chèvre et le chou, ce qui amène le secteur à faire du surplace. Le ministre, paradoxalement, le reconnaît. Les performances sont pratiquement au même niveau qu’il y a dix ans. Certes, la production est passée de 760 000 tonnes, à la veille du départ de la flotte européenne en 1999, à 914 000 en 2003, soit un saut de 20%. Or, en valeur, l’augmentation n’a pas été du même ordre. Bien au contraire, un recul de 4% a été enregistré. La valeur des débarquements entre les deux dates est passée de 4,80 milliards de DH à 4,69 milliards.

Le poulpe a focalisé l’attention, le reste
en a pâti
Durant les six dernières années, une seule pêcherie a, au détriment du reste du secteur, concentré l’attention des responsables : le poulpe. L’Etat a commis, dans ce domaine, des erreurs qui continuent à produire leurs effets. En 1992, le ministère de tutelle décrète officiellement le gel de l’investissement dans le secteur. Parallèlement, il ferme les yeux sur la prolifération, dans le sud, des barques artisanales illégales, dont le nombre a explosé entre 1999 et 2000. Le clou sera enfoncé avec l’arrivée du gouvernement d’alternance. Thami El Khyari, ministre des Pêches, accepte de régulariser les barques artisanales 6082 au total. Les congélateurs font alors alliance tacite avec les artisanaux et encouragent leur multiplication. Normal puisqu’ils sont leur principal fournisseur. La pêche artisanale bénéficie en effet de plus de 26% du quota du poulpe, vendu quasi totalement aux congélateurs. En l’espace de quelques années seulement, les unités de congélation poussent comme des champignons à Dakhla, avant d’être frappées de plein fouet par la crise du poulpe suite à l’effondrement du stock à partir de 2001. En quatre ans, de 2001 à 2004, les repos totaliseront pas moins de 23 mois avec un record de 8 mois et demi en 2004.
Ce sera alors la crise de l’industrie de la congélation, qui doit faire face à ses engagements financiers. Plusieurs unités sont menacées de fermeture. Le ministère, pour des raisons principalement politiques, accepte d’aller à leur chevet. Un plan de sauvetage est élaboré et une reconversion dans le pélagique proposée. 21 unités sur les 62 que compte la ville acceptent la reconversion. Elles bénéficieront alors de licences d’affrètement pour la pêche de 200 000 tonnes de sardine. L’accord, qui s’étend sur quatre ans, stipule que 70% des prises devront être congelées à bord contre 30% à terre. Des sources bien informées indiquent que l’accord conclu avec l’Etat est loin d’être respecté par les congélateurs.

L’administration gère mais c’est l’armée qui contrôle
Avec tout cela, le ministère vient d’accorder récemment 679 nouvelles licences pour les barques artisanales dans le segment du poulpe, «dans le but de satisfaire la demande de certains, surtout les autochtones», indique Hassan Talbi, président de l’Association des propriétaires des barques de pêche artisanale à Dakhla. Ceci alors que l’artisanal, rappelons-le, a conclu un accord avec l’Etat selon lequel le nombre total des barques devra être ramené de plus de 7000 à seulement 2500. Ceux qui accepteront d’abandonner l’activité bénéficieront d’une indemnisation de 40 000 DH par barque. Les opérateurs de la hauturière et de la côtière devront mettre la main à la poche. Cette décision s’inscrit en prolongement du plan d’aménagement poulpier, appelé communément matrice de Ghafès, du nom du prédécesseur de Mohand Laenser.
Cependant, les opérateurs s’interrogent : le plan d’aménagement permettra-t-il, à lui seul, de sortir l’activité de son marasme ? Sans un contrôle rigoureux des pêcheries illégales, les bonnes intentions ne suffiront pas pour laisser entrevoir le bout du tunnel. Le ministère est aujourd’hui amputé de la fonction de contrôle au niveau des ports du sud à partir d’Agadir. Cette prérogative, ainsi que celle de l’inspection et de la verbalisation des bateaux de pêche dans cette zone sont du ressort exclusif des Forces armées royales dont certains agents sont accusés par les opérateurs de fermer les yeux sur le trafic illégal de poulpe. Dans une missive incendiaire, dont une copie a été adressée à La Vie Eco, le président de l’Association des propriétaires des barques artisanales note que «la pêche au poulpe ne s’est jamais arrêtée que ce soit en période d’arrêt biologique ou d’empêchement. La contrebande du poulpe et son transport vers Laâyoune et Agadir s’effectue sur une route des plus contrôlées par la Gendarmerie et la Sûreté nationale. De même, les registres d’entrée et de sortie des captures tenus par les unités frigorifiques n’ont jamais été contrôlés sérieusement. L’impunité des responsables, notamment de la Marine royale et de la Gendarmerie royale est aussi derrière cette crise». Accusations reprises d’ailleurs par plusieurs opérateurs mais dont nous n’avons pas pu vérifier la véracité. Une chose est sûre, le trafic illégal existe et le ministère des Pêches le reconnaît.

Code de la pêche et
contrat-programme ? dans les tiroirs…
Aujourd’hui, le moins que l’on puisse dire est que la pêche navigue à vue. L’importance des intérêts dans ce secteur explique, selon des opérateurs, les résistances qui ont été exprimées lors de l’élaboration du code de la pêche. En projet depuis plusieurs années, il avait été réactivé par Thami El Khyari. Puis, plus rien. Le projet a été de nouveau enterré avec le départ du patron du FFD. Les sanctions prévues par le code en cas d’infractions relatives à l’exercice de l’activité de pêche, dans sa version initiale, évoquaient la peine d’emprisonnement en cas de récidive et le montant de l’amende pouvait atteindre 1,5 MDH. On est loin des 50 000 DH qu’ont dû verser les sociétés de pêche dont les bateaux ont été arraisonnés alors qu’ils opéraient dans des zones interdites, dans la région de Dakhla, durant l’actuelle campagne du poulpe ! On comprend alors pourquoi certains font de la résistance à l’adoption de ce code. Le chaos bénéficie à certains.
Cela dit, la pêche ne se limite pas au juteux business du poulpe. Et, là encore, les blocages au développement s’étendent à d’autres branches du secteur qui détient malheureusement le palmarès des plans d’actions étouffés dans l’œuf. Le défunt Abderrazaq El Mossadeq en savait quelque chose. Un plan pour la mise en conformité de la filière avec les exigences de l’Union Européenne avait été élaboré par son département en association avec celui des Pêches. Une batterie d’actions y était prévue, entre autres la mise en conformité des navires côtiers sur le plan de l’hygiène. L’échéance du 31 décembre 2003 avait été retenue. Le plan d’action indiquait cependant qu’une décision serait prise pour le retrait des documents de bord en cas de non-conformité. Une mesure restée sur le papier.
Autre action qui piétine : l’introduction des caisses normalisées pour la manipulation du poisson. Le projet est lancé depuis plus de trois ans par l’Office national des pêches, sous l’impulsion de son département de tutelle. Une convention est conclue avec les professionnels locaux de chaque port pour l’introduction d’un million de caisses en plastique qui remplaceront les caisses en bois, décriées par les inspecteurs européens. En contrepartie, l’administration a apporté son appui à travers la prise en charge de 50 % du coût d’acquisition du parc de caisses en plastique, soit un total de 15 MDH. Le jour de l’entrée en vigueur de cette nouvelle organisation, les opérateurs de certains ports, «notamment ceux de Casablanca», explique-t-on chez les côtiers, ont refusé son application. Le projet est alors resté bloqué alors que l’inspection vétérinaire de l’UE est attendue d’un jour à l’autre.
«L’absence de vision pour le développement du secteur a motivé la confection d’un projet de contrat-programme par les professionnels. Il devait servir de feuille de route. Un projet après 6 mois de travail entre les différents segments», rappelle Khadija Doukkali, présidente de la Fédération des industries de la mer. Le projet couvrait la période 2003-2007. Les objectifs de développement qu’il se fixe sont pour le moins ambitieux : dépasser 1,7 million de tonnes de production, atteindre deux milliards de dollars d’exportation par an en élargissant l’exploitation à de nouvelles pêcheries, augmenter de 100% la consommation nationale de poisson, créer
100 000 emplois et réaliser un investissement de 10 milliards de DH dont 7 milliards par le secteur privé, en flotte et usines à terre. Le projet n’aura pas plus de succès que les autres plans de développement, et continue de dormir dans les tiroirs. Les demandes d’explications formulées à l’attention du ministère sont restées sans réponse. Il faut dire qu’en l’espace de six ans, quatre ministres se sont succédé à la tête du département, privant le secteur de toute continuité dans l’action. Faut-il alors ériger le département des pêches en ministère de souveraineté pour espérer y appliquer une stratégie de développement à long terme ?.

Les performances de la pêche n’évoluent pas : si, entre 1999 et 2003, les tonnages sont passés de 760 000 t à 914 000 t, la valeur des débarquements, elle, a reculé de 4%.