La libéralisation du transport aérien, un coup d’épée dans l’eau ?

Publication du référentiel de la régulation, création d’une compagnie nationale low-coast, 69 nouvelles fréquences hebdomadaires… Des engagements pris, il y a huit mois, plusieurs ont été tenus.
Dix nouvelles compagnies aériennes opèrent au Maroc mais, dans de nombreux cas, les lignes mises en place existaient déjà n L’absence d’un organe de régulation crée un climat malsain entre la RAM et les nouveaux-venus.

Huit mois après le lancement de la politique de libéralisation du secteur du transport aérien, plusieurs des engagements pris le 12 février dernier, lors des Assises du tourisme, par une lettre royale, ont été concrétisés. Les chiffres sont là pour l’attester. En effet, la desserte aérienne point à point (ne transitant pas par le hub de Casablanca) a connu, dès les six premiers mois de l’année 2004, un net accroissement. Le pays a enregistré durant cette période une amélioration globale de 12 % de l’activité aérienne. Selon le ministère du Transport, 69 nouvelles fréquences hebdomadaires ont ainsi été créées, dont 64 portent sur des vols réguliers.
Pour accompagner cette libéralisation, le ministère du Transport, qui s’était engagé à mettre en place un cadre réglementaire transparent, a publié le «Référentiel de la régulation du transport aérien au Maroc», un document qui décrit clairement les règles et procédures d’accès et d’évolution dans le ciel marocain pour toute compagnie aérienne.
En outre, et conformément à la lettre royale, une nouvelle compagnie nationale low- cost, spécialisée dans la desserte de destinations touristiques, Atlas Blue, a été mise sur pied. Après un vol inaugural effectué l’été dernier, elle ne commencera réellement son activité commerciale qu’à la fin du mois courant. Jusqu’ici, cette jeune compagnie, avec un seul avion, soit 12 fréquences hebdomadaires, n’était qu’en phase de pré-démarrage technique. Mais elle devrait très vite atteindre sa vitesse de croisière avec 7 appareils supplémentaires. Selon le ministre du Transport, la compagnie devrait se positionner grâce à deux facteurs-clés de réussite, «un adossement à la RAM, qui devrait lui permettre de bénéficier des avantages de la structure, et des coûts réduits comme ceux des compagnies low-cost européennes».

Le ministère du Transport plaide pour l’intégration du ciel marocain à l’espace européen
Parmi les engagements pris par le ministère du Transport, figure également la mise en place d’une approche différenciée par pays cible afin de démarcher les grands opérateurs touristiques et aériens. La mise en œuvre de cette stratégie est entamée. Le ministre du Transport, Karim Ghellab, vient d’ailleurs d’effectuer un voyage à Bruxelles où il a présenté la nouvelle politique aérienne à la vice-présidente de la Commission européenne. Il a, par la même occasion, réitéré la demande d’intégration du ciel marocain à l’espace européen. Cette requête est actuellement sur la table du Conseil des ministres du Transport européen. Des contacts ont aussi été entrepris avec les ministres du Transport de l’Italie, de l’Espagne, du Portugal, de l’Allemagne, de la France et de la Belgique.
La libéralisation est ainsi amorcée. Les objectifs chiffrés portent sur 1 300 rotations hebdomadaires (vols aller-retour) en 2010, contre 591 en 2002. Sur la même période, le nombre de passagers devrait passer de 5,6 millions par an à 15,6 millions.
Des objectifs très ambitieux, et cela d’autant que le chemin reste encore long et tortueux pour convaincre le plus grand nombre d’opérateurs européens de venir desservir le Maroc. La lourdeur de cette tâche ne décourage pas pour autant Karim Ghellab et son confrère du Tourisme, Adil Douiri. Ils précisent clairement que la priorité est donnée à «l’entrée de nouvelles compagnies dans le ciel marocain». Dans le même sens, ils annoncent que «cette année doit être une année de rupture et que la capacité aérienne croîtra grâce à la RAM et à de nouveaux opérateurs». Pour étayer leurs propos, il citent une dizaine de nouvelles compagnies aériennes étrangères qui ont investi le ciel marocain pour prouver, si besoin est, que l’ouverture est bel et bien enclenchée. Un travail rendu possible grâce à la cellule «négo-TO», créée au sein du ministère du Tourisme et comprenant des cadres du ministère du Transport, dont l’objectif consiste à démarcher de nouveaux tour-opérateurs qui possèdent des compagnies aériennes.

Libéralisation ou grand bluff
Il est vrai que le maillage du pays devient plus dense. Mais, en y regardant de plus près, certains se demandent si cette libéralisation n’est pas, en fait, un «grand bluff». «L’annonce de l’arrivée de plusieurs compagnies étrangères n’est que de la poudre aux yeux. Soit la compagnie effectuait déjà des vols sur le Maroc en charter et elle les transforme en régulier en échange d’une subvention du ministère du Tourisme, soit c’est une ligne qui était déjà en activité par la compagnie nationale et qu’on ne fait que transférer vers un nouvel opérateur. Cela n’apporte aucune plus-value et, de plus, cela porte préjudice à la compagnie nationale», détaille un opérateur touristique qui préfère garder l’anonymat. Un constat pas forcément dénué d’arguments.
Prenons le cas de Corsair. La filiale de Nouvelles Frontières a commencé, en décembre 2003, à desservir au départ de Paris, par des lignes directes régulières, les villes de Fès et Marrakech, respectivement avec 2 et 5 fréquences hebdomadaires. La compagnie compte également desservir Agadir à partir de Paris, à compter de novembre 2004. En contrepartie de cet engagement d’activité pris sur le Maroc, le ministère du Tourisme, par le biais de l’ONMT, s’était engagé, en juillet 2003 déjà, à lui verser la somme de 5 MDH pour «l’accompagner dans sa campagne de promotion sur le Maroc».
Ce que l’on sait moins, c’est que Corsair, via Nouvelles Frontières, effectuait déjà deux vols charter hebdomadaires entre Paris et Marrakech. En passant à cinq fréquences régulières par semaine sur cette destination, elle a tout simplement annulé ses vols charters et décidé de transporter ses passagers sur des appareils de plus petite capacité. Résultat, en termes de volume, Corsair ne transporte pas plus de touristes que par le passé en direction de la ville rouge.
Autre exemple, celui d’Air Horizon, qui dessert depuis juillet 2004, à partir de Paris, divers aéroports marocains (Casablanca, Rabat, Marrakech, Oujda, Tanger, Essaouira…) avec une vingtaine de rotations par semaine. En fait, cette compagnie transporte les passagers de l’agent de voyages basé à Paris Safar Tours, spécialisé dans les vols MRE. A la base, cette agence coopérait avec la RAM, mais il y a à peu près deux ans, un désaccord entre les deux parties a entraîné la rupture du contrat. Safar Tour a alors fait appel au nouveau transporteur marocain Mondair, qui a fait faillite un an après. Safar Tour s’est tourné alors vers une compagnie de droit français, en l’occurrence Air Horizon. Ce qui signifie, encore une fois, qu’on a une nouvelle compagnie qui opère sur le Maroc, mais sans apport supplémentaire de passagers.

La RAM ne veut pas perdre ses acquis
Nouvel exemple et non des moindres, celui de la compagnie belge TUI Airlines Belgium, filiale du groupe allemand TUI. La compagnie opère depuis le début de l’année sur une ligne charter entre Bruxelles, Marrakech et Agadir. Pourtant, ce TO organisait par le passé deux vols charters par semaine entre Bruxelles, Marrakech et Agadir avec Sobelair, une filiale de la compagnie Sabena. Ayant pressenti la faillite de cette dernière, TUI Belgique réagit en créant, il y a un an, une petite compagnie basée à Bruxelles. Là encore, il ne s’agit que du transfert d’un opérateur vers un autre. Les vols et le nombre de passagers sont toujours les mêmes.
Dernier exemple : le tour-opérateur italien Alpitour. Le ministère du Tourisme encourage l’opérateur à desservir le Maroc via sa petite compagnie Néos pour des rotations entre Milan et Marrakech, à raison de deux vols par semaine. Or, le tour-opérateur était déjà en contrat avec la RAM qui embarquait ses clients au départ de Milan, Bologne et Verone. Ce qui fait dire à un responsable de la compagnie nationale que «ce n’est qu’un transfert d’activité d’un pavillon marocain à un pavillon italien». La réaction de la RAM ne s’est d’ailleurs pas fait attendre. Non seulement elle a décidé d’augmenter ses fréquences entre Milan et Marrakech, mais elle en outre demandé au tour-opérateur d’effectuer lui-même ses vols au départ de Bologne et de Vérone s’il maintenait sa décision d’effectuer les vols entre Milan et Marrakech via sa compagnie. «Dans un système concurrentiel, notre réaction est légitime puisque nous ne pouvons accepter qu’Alpitour exploite la ligne la plus lucrative et nous laisse les lignes les plus difficiles», explique-t-on auprès de la RAM. Au ministère du Tourisme, on ne l’entend pas de cette oreille. Un responsable proche du dossier souligne que «la RAM ne doit pas voir l’arrivée de nouvelles compagnies comme un danger et que, plus il y a d’opérateurs sur une ligne, plus la croissance est significative».
Il n’en demeure pas moins que le transporteur local compte bien préserver ses acquis, au grand dam du ministère du Tourisme qui veut coûte que coûte multiplier l’arrivée de nouvelles compagnies dans le ciel marocain.
Cet incident rappelle plus que jamais le besoin urgent d’un organe de régulation dans le secteur de l’aérien, comme cela a été fait dans le secteur des télécoms, pour éviter les dérapages et préserver les acquis de chacun.
Alors, libéralisation réelle ou effet d’annonce ? Pour le moment, beaucoup de nouvelles lignes ne constituent qu’un transfert d’activité entre compagnies, même si l’arrivée de nouveaux opérateurs a boosté le trafic. De plus, il n’existe pas réellement d’engouement pour irriguer de manière régulière des destination nouvelles (Ouarzazate par exemple), jugées déficitaires par les TO étrangers. Un déficit que l’Etat n’est pas près de prendre en charge pour le moment. Quoi qu’il en soit, Adil Douiri, lui, est confiant en la démarche adoptée. «Nous encourageons les tour-opérateurs à prendre des risques financiers, notamment en les incitant à utiliser leur propre compagnie, s’ils en ont une. Il s’agit bien d’une rupture historique et cette année nous allons enregistrer 800 000 visiteurs de plus», se défend le ministre. Mais pour que la libéralisation du ciel soit vraiment réussie, il faudra passer à la vitesse supérieure pour attirer de nouvelles compagnies

«Nous encourageons les tour-opérateurs à prendre des risques financiers, notamment en les incitant à utiliser leur propre compagnie s’ils en ont une. Il s’agit bien d’une rupture historique et cette année, nous allons enregistrer 800 000 visiteurs de plus.»

Le démarrage d’Atlas Blue le 1er novembre fera perdre à la RAM 40 % de son activité.