La hausse du carburant affectera la croissance mais allégera les déficits

Les soldes budgétaire et commercial seront améliorés de 0.2 et 0.38 point de PIB en 2012. Hausse de l’inflation, réduction de la consommation des ménages et de l’investissement, pertes d’emplois… Des effets pervers sont attendus.

La récente augmentation des tarifs des produits pétroliers (essence, gasoil et fioul industriel) aura-t-elle un impact sur les prix et l’activité de manière générale ? Pas de façon significative, avait déclaré le ministre du budget, Driss Azami Al Idrissi, il y a deux semaines. Le chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, et son ministre des transports, Aziz Rabbah, qui ont rencontré les transporteurs lundi 11 mai, avaient promis que, s’il le faut, ils prendraient des mesures pour atténuer les retombées de la hausse des prix du gasoil sur le budget du citoyen (voir article).

Les citoyens, eux, n’en ont cure ; ils sont persuadés que ces augmentations, ce sont, en fin de parcours, eux qui devront les payer.
Pour y voir plus clair, le Haut commissariat (HCP) a procédé à une simulation de l’impact de cette augmentation sur les principaux agrégats macroéconomiques (consommation, investissement, solde commercial, solde budgétaire…), et ce, sur la période 2012-2017. Cette simulation, cela va de soi, ne tient pas compte des éventuelles mesures d’accompagnement que le gouvernement pourrait être amené à prendre afin de limiter l’impact de la hausse.

A tout seigneur tout honneur, le premier des impacts de la hausse des produits pétroliers, positif celui-là, puisqu’il est à la base même du réajustement décidé, c’est l’amélioration des soldes budgétaire et commercial. C’est en effet pour réduire le niveau du déficit budgétaire, qui a culminé à 6,2% du PIB en 2011 (et même à 7,2% si on évacue les recettes de privatisation) que ces augmentations ont été décidées ; sachant que ce déficit, et c’est une réalité, est provoqué principalement par les dépenses de compensations, fortement en hausse (plus de 50 milliards de DH en 2011), consécutivement au renchérissement des prix des matières premières sur le marché international. Le déficit budgétaire étant financé par l’emprunt, c’est donc le niveau de l’endettement qui repart à la hausse.

Perte de compétitivité des exportations mais baisse des importations

Quelle amélioration est attendue à ce niveau ? La simulation du HCP situe le gain à 0,2 point du PIB en 2012 (voir tableau). Autrement dit, le déficit budgétaire, prévu pour 2012 à 5,2% du PIB, serait finalement, grâce à cette augmentation des prix des produits pétroliers, de 5%, soit un gain en valeur de 1,7 milliard de DH, sous l’hypothèse que cette année le PIB progresserait de 4,3% et l’inflation de 2,1%. Mais l’impact sera plus important avec le temps puisqu’il atteindra en 2017, horizon de la simulation, 0,75 point en pourcentage du PIB.

L’autre impact positif, comme déjà signalé, consiste en l’allègement du déficit commercial, un effet là encore recherché, en raison de l’aggravation, année après année, du déficit de la balance commerciale et, au bout, du compte courant et même de la balance des paiements. Aujourd’hui, la situation est telle que si la tendance actuelle devait se poursuivre, le Maroc n’en aura bientôt que pour trois mois d’importations de biens et services, un niveau de couverture généralement considéré comme un seuil d’alerte en ce domaine.

Dans sa simulation, le HCP explique que cette amélioration du solde commercial (de 0,38% du PIB en 2012 à 0,75% en 2017) proviendrait d’une combinaison de deux phénomènes : une perte de compétitivité des exportations de 0,2% sous l’effet de la hausse des prix, d’un côté, mais une baisse encore plus importante des importations (de près de 1,4%), en raison naturellement de la baisse de la demande intérieure consécutivement là aussi à l’augmentation des prix, d’un autre côté. En d’autres termes, le léger recul des exportations serait compensé par un recul plus accentué des importations, et donc une amélioration du solde commercial.

Possible pression sur les recettes fiscales

Ces impacts positifs seraient cependant la contrepartie en quelque sorte des effets négatifs que l’augmentation des prix des produits pétroliers aurait sur d’autres agrégats macroéconomiques. D’après la simulation du HCP, en effet, ce réajustement des prix se traduirait par une réaction en chaîne qui, in fine, affecterait l’agrégat principal, à savoir le niveau de progression du PIB : hausse des prix intérieurs, donc baisse de la consommation des ménages, principale composante du PIB. L’investissement serait également affecté, induisant un recul de la croissance ainsi que des pertes d’emplois.

Dans le détail, les prix à la consommation connaîtraient des hausses significatives en 2012 (+1,27%) et en 2013 (+1,90%), avant de ralentir leur progression. Dans son budget économique exploration pour 2013, le HCP a prévu une hausse de l’inflation en 2012 et 2013 de 2,1% et 2,6% respectivement. Avec le réajustement des prix des produits pétroliers, ces niveaux d’inflation devraient donc être revus à la hausse. Nécessairement, et nonobstant ce que le gouvernement décidera ou ne décidera pas sur ce point, le pouvoir d’achat des ménages s’en trouverait affecté. Leur consommation reculerait par conséquent. Mais c’est surtout l’investissement, selon la simulation du HCP, qui baisserait plus substantiellement suite à cet ajustement des prix. Et même si l’emploi au Maroc dépend encore pour environ 40% de l’agriculture, la chute de l’investissement, outre qu’il ralentirait la croissance (voir encadré), occasionnerait également des pertes d’emplois conséquentes (voir tableau).
Même si le HCP n’a pas abordé cette question, on peut néanmoins s’interroger sur le fait de savoir si, dans cette configuration, les recettes fiscales n’en seraient pas, elles aussi, affectées. D’autant que les études du ministère des finances ne cessent de rappeler l’existence, certes encore faible mais s’affirmant de plus en plus, d’une corrélation entre la croissance économique et les recettes fiscales. Si cela était vrai, le recul qu’accuserait le PIB au moins sur la période considérée (2012-2017) s’accompagnerait alors d’autant de baisse des recettes fiscales.

Tout le monde l’aura compris, le sujet est éminemment complexe, c’est presque un choix cornélien qui s’offre à ce gouvernement, et cela explique les hésitations de ses prédécesseurs à s’attaquer à ce dossier. Ne pas ajuster les prix des produits pétroliers, c’est assurément courir le risque de grossir la dette afin de financer des déficits désormais très élevés. D’un autre côté, réduire le niveau de la subvention comme vient de le décider le gouvernement Benkirane, c’est s’exposer aux conséquences décrites plus haut.

L’Exécutif a-t-il les moyens (l’intention, il l’a déjà déclarée) d’adoucir le choc de la hausse des prix des carburants sur les consommateurs ? Une bonne nouvelle pour lui est déjà là : au mardi 12 mai, le cours du brut en dessous de 100 dollars le baril. Si cette tendance se maintient, il pourrait réaliser des économies sur l’enveloppe dédiée à la compensation, puisque, rappelons-le, l’hypothèse retenue dans la Loi de finances sur cette question est celle d’un baril à 100 dollars. Sous cette hypothèse, Benkirane pourrait en effet, comme il l’a déclaré à la profession des transporteurs cette semaine, faire un geste pour atténuer l’impact de la hausse sur les ménages. Mais quel serait ce geste ? Il ne le dit pas pour l’instant. Pense-t-il à la prochaine Loi de finances, celle que ce gouvernement considère comme «sa» véritable Loi de finances ? D’ici là, il a en effet le temps de voir venir afin que, le moment venu, il puisse y introduire des mesures en faveur des consommateurs. Mais de quels consommateurs s’agit-il ? Les plus modestes, ceux qui sont inscrits au Ramed ? Ce serait la continuation, en plus élaborée, de la politique de ciblage (aide monétaire directe conditionnée à la scolarisation des enfants…).

La difficulté de ce dossier, à vrai dire, vient du fait que la subvention ne soulage pas que les classes démunies ; les classes moyennes, celles situées dans le palier inférieur en particulier, en profite également. C’est même grâce à ces subventions qu’elles n’ont pas encore basculé dans la pauvreté.