La fonction publique n’est pas pléthorique, elle est par contre onéreuse

L’effectif des fonctionnaires civils s’élève à 564 548 en 2019, soit 16 fonctionnaires pour 1 000 habitants, au lieu de 72 en Tunisie. Malgré tout, les dépenses de personnel sont élevées, et elles le seront encore plus lorsque, en 2020, on y intégrera les cotisations sociales acquittées par l’Etat. Si l’on tenait compte de l’ensemble des fonctionnaires, indépendamment de leur statut, l’effectif aussi bien que le coût augmenteraient sensiblement.

Apartir de 2020, le poids de la masse salariale dans la fonction publique, relativement à la richesse nationale, va certainement augmenter et, ainsi, interrompre le cycle baissier observé depuis quelques années. Il devrait se situer au-delà de 11% du PIB au lieu d’un peu moins de 10% actuellement. Ce faisant, le Maroc rejoindra, sur ce point, des pays comme l’Espagne ou encore la Belgique.

Cette brusque augmentation du ratio des rémunérations des fonctionnaires par rapport au produit intérieur brut ne sera pas causée par un surcroît de recrutements ou par une nouvelle hausse des salaires, mais simplement par la mise en œuvre d’un des principes édictés par la nouvelle Loi organique des finances (LOF), à savoir l’intégration des cotisations de l’Etat au titre de la retraite et de la prévoyance sociale dans les dépenses de personnel. Ainsi, dans le projet de Loi de finances 2020, la masse salariale prévue s’élève à 119,7 milliards de DH contre 112,2 milliards en 2019. En y ajoutant les 18,4 milliards de DH représentant les cotisations de l’Etat pour la retraite et la couverture santé des fonctionnaires, le montant total des dépenses de personnel grimpe à 138,1 milliards de DH. En supposant que la prévision du gouvernement d’une croissance de 3,7% se réalise et que l’inflation s’établisse à 1%, comme prévue par le HCP, la part des dépenses de personnel dans le PIB monterait à 11,5%. Comment apprécier ces chiffres ? Les dépenses de personnel au Maroc sont-elles trop élevées ? Les organisations financières internationales, le FMI en tête, attirent régulièrement l’attention des autorités du pays sur la nécessité de réduire le poids de cette dépense, en vue de dégager des marges à réaffecter à d’autres dépenses, notamment l’investissement. Et en effet, comparativement au pays de la région MENA, excepté la Tunisie, les dépenses de personnel au Maroc sont élevées. Selon le ministère de l’économie et des finances, elles représentent en moyenne l’équivalent de 10,4% du PIB au cours de la dernière décennie (2009-2019), et ceci hors cotisations sociales de l’Etat. Pour prendre la mesure de ce ratio, il faut savoir que le poids moyen des salaires dans le PIB, observé dans la zone euro et l’Union européenne, se situe autour de 10%, voire moins. En France, où la fonction publique occupe une place centrale avec près de 6 millions de fonctionnaires, la part des salaires, hors cotisations sociales, représente 8,4% du PIB. Avec les cotisations sociales (retraite et couverture santé), les dépenses de personnel en France montent à 12,7% du PIB (chiffres de l’INSEE -2017). Il faut cependant préciser qu’en France les rémunérations des fonctionnaires concernent les trois composantes de la fonction publique : la fonction publique étatique, la fonction publique territoriale et la fonction publique hospitalière. Ce n’est pas le cas au Maroc où la masse salariale prévue dans la Loi de finances ne concerne que les 564 000 fonctionnaires civils exerçant dans les ministères et les services déconcentrés. Ceux des collectivités locales (environ 150 000) ne sont pas concernés ; pas davantage ceux opérant dans les établissements publics à caractère administratif. Du coup, si l’on devait tenir compte des rémunérations de l’ensemble des fonctionnaires, indépendamment de leur statut, la masse salariale publique au Maroc gonflerait considérablement. C’est d’ailleurs le cas en Tunisie où la masse salariale comprend non seulement les rémunérations dans la fonction publique, y compris celles des militaires, mais aussi les salaires servis dans le secteur public (Tunis Air, compagnie tunisienne de navigation, Régie des alcools, etc.). Il en résulte que le nombre de fonctionnaires en Tunisie, pays de 11 millions d’habitants, est quasiment équivalent à celui de l’Allemagne qui, elle, compte 83 millions d’habitants : 800000 fonctionnaires, soit 72 fonctionnaires pour 1000 habitants. Selon le ministre tunisien chargé des Grandes réformes, Taoufik Rajhi, la masse salariale en 2019 s’élève à 16 milliards de dinars (5 milliards d’euros environ), l’équivalent de 14% du PIB. C’est le ratio le plus élevé au monde.

Fonctionnaires a la retraite
Fonctionnaires a la retraite

 

47 fonctionnaires pour 1000 actifs

Mais, encore une fois, si l’on met de côté le cas tunisien – où le nombre de fonctionnaires a considérablement augmenté avec les évènements que connaît le pays depuis 2011 –, le Maroc est le pays de la région où les dépenses de personnel en proportion du PIB sont les plus élevées, y compris par rapport à l’Egypte qui compte près de 98 millions d’habitants et 5 millions de fonctionnaires, soit 51 fonctionnaires pour 1000 habitants (ou 5,1 pour 100). Et ces dépenses sont d’autant plus élevées que, contrairement à une idée reçue, le nombre de fonctionnaires au Maroc n’est pas si élevé que certains pourraient être tentés de le croire. Selon le ministère de l’économie et des finances, l’effectif du personnel civil de l’Etat s’élève en 2019 à 564 549, soit une augmentation de 4% par rapport à 2009. En une décennie, ce niveau de croissance de l’effectif des fonctionnaires civil est tout à fait négligeable (0,4% par an en moyenne). Car, entre-temps, la population du Maroc augmente et à un rythme plus élevé que celui des fonctionnaires. En 2019, la population du Maroc a atteint 35,6 millions d’habitants au lieu de 31,8 millions en 2009, soit un taux d’accroissement de 11,96% entre les deux dates, soit encore 3 fois plus que le taux d’augmentation de l’effectif des fonctionnaires. Il en résulte que le taux d’administration du Maroc est plutôt… modeste : 16 fonctionnaires pour 1 000 habitants, soit 5 fois moins que la France, 4,5 fois moins que la Tunisie, 3,2 fois moins que l’Egypte…Ne parlons pas des pays de l’Europe du Nord où le taux d’administration atteint, dans certains cas (Norvège), 159 fonctionnaires pour 1000 habitants.

Par rapport à la population active, le nombre de fonctionnaires au Maroc est évidemment plus élevé : 47 fonctionnaires pour 1 000 habitants actifs (un actif étant une personne ayant un emploi ou est à la recherche d’un emploi). Mais par rapport à de nombreux pays, ce ratio reste tout à fait modeste. La moyenne de l’OCDE, c’est 150 fonctionnaires pour 1 000 actifs. En Tunisie, pour reprendre l’exemple de ce pays du Maghreb, on n’est pas loin de 200 fonctionnaires pour 1 000 actifs.

Ce que tout cela suggère? Que la fonction publique au Maroc, au regard des normes généralement admises, pèse d’un poids certain sur les finances publiques, mais, en même temps, par rapport à l’effectif de la population et vu le nombre de départs à la retraite prévus sur les prochaines années (voir graphe), elle mériterait probablement d’être renforcée, moyennant toutefois une répartition régionale plus adéquate.

Le salaire mensuel net moyen dans la fonction publique au Maroc a atteint 8 000 DH en 2019, en hausse de 6% par rapport à 2018. Sur la dernière décennie, 2009-2019, le salaire mensuel moyen a augmenté de 32,2%, soit une moyenne annuelle de 2,8%, selon le rapport sur les ressources humaines du ministère de l’économie et des finances accompagnant le PLF 2020. D’aucuns rétorqueront que la moyenne, en général, est trompeuse, il ne faut donc pas trop s’y fier. Ce n’est pas faux, à cette précision près que la moyenne n’est trompeuse que dans les situations où la variable considérée est affectée de fortes inégalités, d’un niveau de concentration élevé. Lorsqu’on observe la répartition des fonctionnaires civils par tranches de salaires, telle qu’elle est établie par les Finances, on se rend compte en fait que le niveau élevé du salaire net mensuel moyen au Maroc ne résulte pas d’une concentration des dépenses salariales sur un nombre réduit de fonctionnaires. Bien au contraire : plus de 60% des fonctionnaires civils de l’Etat, précisent les Finances, perçoivent des salaires mensuels nets compris entre 6 000 DH et 14 000 DH ; 30% touchent un salaire net mensuel compris entre 10 000 DH et 16 000 DH ; seulement 1,75% ont des salaires nets dépassant 20 000 DH par mois, et 9,73% percevant des rémunérations variant de 3 000 DH à 4 000 DH.

Au regard de cette distribution des salaires, la moyenne ici ne cache pas de fortes disparités, comme c’est en effet souvent le cas, notamment dans les pays en développement. Par conséquent, cette moyenne-là rend bien compte de la réalité des salaires servis dans la fonction publique au Maroc.