La folle journée électorale d’un ex…futur président de la CGEM

La Vie éco a suivi Adnane Debbagh pendant toute la journée du vendredi 20 juin.

Hassan Chami a courtoisement décliné la même proposition.

Debbagh était presque sûr de sa victoire. Il a passé son temps entre téléphone et calculatrice.

Que faire quand vous avez un journaliste aux trousses pendant toute une journée ? Difficile de garder son naturel au début. Mais au fur et à mesure que le temps passe, l’importance de l’enjeu des élections fait oublier la présence dérangeante d’une tierce personne. Adnane Debbagh a accepté le deal. Chronologie d’une journée pas comme les autres.
8 heures Adnane Debbagh, candidat à la présidence de la CGEM, est fébrile. Dans quelques heures, il aura rendez-vous avec les urnes. A la table du petit-déjeuner, qu’il prend en compagnie de son épouse Badia, il ne peut s’empêcher de discuter du sujet du jour : les élections. Même la lecture des journaux sera consacrée aux seuls articles traitant de la CGEM.
8h30 Le petit-déjeuner est terminé, la discussion pas encore. Debbagh fait le point sur la situation définitive des votants : 2 500 inscrits, un chiffre record. Il ne peut pas s’empêcher de (re)faire les comptes: si le taux de participation est de 90 %, il lui faudra assurer 1 125 voix pour passer à la majorité absolue. Pour lui, cela ne relève pas de l’impossible.
Comment se sent-il en cet instant ? Réponse laconique : «ykoune kheir» ce qui, comme chacun sait, n’indique rien de particulier. Debbagh aurait-il peur de se jeter lui-même le mauvais œil ?
8h45 Adnane Debbagh reçoit son premier appel de soutien. Il quitte enfin la table du petit-déjeuner. Direction le siège de la Fédération des PME/PMI. pendant le trajet, il ne lâche pas le téléphone. Que vaudraient des élections de la CGEM sans GSM ?
9h15 Le candidat commence ses appels : patrons de grandes entreprises, de groupes, présidents de fédérations… Tous y passent. Ses collaborateurs s’activent fébrilement pour le suivi des préparatifs.
10 heures Depuis son arrivée, il a passé ou reçu plus de 40 appels. Souvent, c’est le mobile et le fixe à la fois qui sont mis à contribution. Appels de remerciements pour ceux qui le soutiennent et pour rallier ceux qui sont encore indécis. La chasse aux dernières voix se fait de plus en plus pressante.
10h10 Il quitte son bureau pour aller prendre possession d’une procuration pour 70 voix qui lui ont été promises par un président de fédération.
10h20 Premier couac sérieux de la journée. En voiture, il reçoit l’appel d’un collaborateur qui signale des problèmes avec la CGEM. La Confédération refuse de prendre en considération des procurations de vote. Debbagh tente d’apaiser son collaborateur qui est dans tous ses états. Intérieurement, il bouillonne.
10h40. Second couac. Le fameux président de la Fédération ne lui a pas donné les 70 voix promises. Certains votants sont encore dans l’indécision. La personne détenant les procurations est encore en route, elle vient de Tanger.
10h50 Déjà dépité par les promesses non tenues, Debbagh déverse, au téléphone, sa colère contre Mohsine Ayouch, directeur délégué de la CGEM. Il menace de faire un scandale si la CGEM ne prend pas en compte les procurations. «Si Mohsine, ton devoir est de veiller à la bonne marche du processus et de préserver l’institution».
11 heures Retour au bureau et nouvelle séance de phoning. Debbagh est rejoint par Hammad Kessal, son représentant officiel lors du vote (et vice-président de la fédération des PME). Adnane Debbagh sait qu’il n’a plus beaucoup de temps et essaie frénétiquement de rattraper les voix qui risquent de faire défection. Il ne veut pas le montrer, mais il est légèrement plus tendu qu’en début de matinée. Les échos qui viennent du terrain ne sont pas toujours réjouissants.
11h20 Incursion téléphonique chez l’adversaire. Debbagh passe un coup de fil pour s’enquérir de la température dans le camp Chami. Il appelle un chef d’entreprise ami, mais qu’il sait «pro-Chami». Extrait de la conversation : «Je pense que la CGEM ne peut changer qu’avec moi et tout à l’heure, à 20 heures, je pense que je lui (Chami) rendrai un grand service, (…) d’accord, c’est ce qu’on verra ce soir».
11h30 Sur une feuille blanche, Debbagh fait à nouveau les comptes. Il recompte et recommence. Pour s’assurer des chiffres, il prend sa calculette, pianote. La victoire est-elle là ? Esquisse de sourire et réponse prudente: «peut-être».
11h45 L’équipe qui doit représenter le candidat Debbagh aux urnes est en retard. Debbagh peste à sa manière, c’est-à-dire en silence. Il faut les appeler, se réunir avec eux et les briefer. C’est Kessal qui s’en occupera.
12h30 Kessal est parti peaufiner les préparatifs de campagne avec l’équipe. Dans une salle de restaurant du Royal Mansour, Debbagh déjeune seul. Il profite de l’occasion pour appeler un chef d’entreprise acquis à sa cause et dont l’oncle est un textilien influent. Deux coups de fil plus tard, l’affaire est dans le sac. Le textilien votera Debbagh.
14h30 Direction, le Nadi de la Banque populaire où se dérouleront les élections. Debbagh est encore une fois au téléphone.
14h50 Il s’inscrit et s’enquiert du déroulement des inscriptions des voix qui le soutiennent. A l’entrée de la salle principale, il tombe nez à nez avec Chami. Les deux hommes se saluent courtoisement, mais les regards ne trompent pas.
16h30 Les patrons se préparent à l’élection de leur président. Petit séisme dans le camp Debbagh : une personne qui doit ramener des procurations pour 100 voix n’est pas encore arrivée. On tente de la joindre, les téléphones se mettent à sonner. Plus de peur que de mal : elle est quelque part à l’entrée de Casablanca. Debbagh est de plus en plus fébrile.
16h50 Le vote commence. Quatre urnes sont disposées dans la salle et les votants affluent en masse. Debbagh, enfin, prend une chaise et s’assied.
19 heures Le dépouillement des deux premières urnes est terminé. Debbagh dispose d’une confortable avance de 129 voix. Toujours aussi tendu, il se refuse à livrer le moindre commentaire. Mais le soupir de soulagement est là.
20 heures La troisième urne livre son verdict : Chami a grignoté 19 voix. Petit frémissement dans le camp Debbagh. Ce dernier ne tient plus en place. Il s’assoit parmi ses proches, se lève, sort sur la terrasse, revient dans la salle, en fait le tour mais n’ose pas vraiment s’approcher de la dernière urne dont le dépouillement est toujours en cours.
20h45 La dernière urne a livré son verdict :609 voix pour Chami, 489 pour Debbagh. Au total Chami l’emporte avec 19 voix. Stupeur dans le camp Debbagh. Le candidat n’arrive pas à y croire et parle de recompter l’ensemble des voix et même de vérifier la conformité du nombre des inscrits avec celui des votants. «C’est la faute de Mourad Belmâachi (ndlr, le troisième candidat) qui s’est désisté en faveur de Chami», peste-t-il.
21 heures Après moult va-et-vient et un recomptage des voix de la dernière urne, le verdict est confirmé. Debbagh finit par lâcher prise et accepte la défaite.
21h15 La gorge nouée, le candidat perdant balbutie un discours, on voit bien que le cœur n’y est pas. Il a perdu de justesse et n’arrive pas à le réaliser.
21h30 La salle du Nadi de la Banque populaire se vide. Debbagh qui, dans un premier temps, a accepté notre présence, veut qu’on le laisse seul. Rendez-vous dans trois ans ? «Je ne sais pas, on verra d’ici là».
Debbagh a perdu !