La filière oléicole peine à  décoller alors que la demande mondiale s’accroît

Superficie plantée très limitée, faible rendement, producteurs peu spécialisés, transformation dominée par les pratiques artisanalesÂ… La filière accumule un grand retard.
Les difficultés d’accès au financement ont pendant longtemps
inhibé le désir d’investir.
La concurrence mondiale s’accroît : l’Australie, l’Argentine
et la Nouvelle-Zélande s’y mettent aussi.

Pour une fois, les producteurs d’huile d’olive et d’olive de table se frottent les mains. Les difficultés conjoncturelles de la filière en Espagne, leader mondial dans ce domaine, leur permettent de réaliser sans doute l’une de leurs meilleures campagnes d’exportation de ces dernières années. Cette satisfaction ne saurait cependant cacher des regrets : faute de pouvoir fournir de grandes quantités, les opérateurs n’ont pu profiter pleinement de l’aubaine. Dans la filière oléicole, le Maroc reste encore un nain.

L’oliveraie n’y couvre que 600 000 ha représentant 6,3 % de la superficie destinée à  cette culture dans le monde, localisée principalement autour du bassin méditerranéen. Le pays est classé 6e après l’Espagne (2,5 millions d’ha, soit 25 % de la superficie mondiale), l’Italie, la Grèce, la Tunisie (1,6 million d’ha) et la Turquie. La superficie exploitée au Maroc est largement inférieure aux potentialités estimées par une étude de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) à  8 millions d’ha. Ce dernier chiffre est toutefois jugé surestimé par Hassan Benabderrazik, ancien secrétaire général au ministère de l’Agriculture – il est intervenu lors de la journée d’études sur le thème «L’oléiculture marocaine : quel modèle suivre», organisée fin janvier à  Casablanca -, qui le situerait raisonnablement entre 3 et 5 millions d’ha. En tout cas, on est loin du compte, malgré le lancement en 1999 du PNO (Plan national oléicole) visant à  atteindre un million d’ha à  l’horizon 2010 (voir encadré en p. 27).

Moins de 25 % des superficies plantées sont dans les zones bour favorables
Selon Mohammed Berrichi, chef du service arboriculture à  la DPV (Direction de la protection des végétaux, ministère de l’Agriculture), la majeure partie des superficies est cultivée en sec sur des collines et en zones montagneuses avec prédominance de la micropropriété (1 à  5 ha) et plusieurs parcelles par exploitation. L’olivier irrigué ne représente que 37 % des superficies, soit en appoint, soit en irrigation pérenne. Cette dernière représente 40 000 ha

(7 %), éparpillés dans toutes les zones de production (Haouz, Tadla, Moulouya,Â…). De même, les superficies d’olivier implanté dans les zones bour favorables représentent moins de 25 % du total.
Le niveau relativement modeste de la superficie cultivée explique en partie celui de la production, qui est de l’ordre de 600 000 t, en moyenne, répartie entre la trituration, pour 450 000 tonnes, et la conservation, pour 150 000 tonnes. Globalement, le Maroc ne produit que 50 000 tonnes d’huile (2,2 % de la production mondiale), dont une bonne partie d’huile vierge lampante (taux d’acidité supérieur à  3 %), alors que le marché mondial est demandeur d’extra-vierge (acidité maximale 0,5 %). Il reste donc à  la traà®ne loin derrière des pays de l’Union Européenne qui réalisent 80,5% de l’offre mondiale, qui totalise 2,7 millions de tonnes, dont 28 % pour l’Espagne. Le Maroc est aussi devancé par la Syrie (5,3 %), la Turquie (4,8 %) et la Tunisie (4,6 %).
En revanche, avec une moyenne de 68 000 tonnes, il est le 2e exportateur mondial d’olive de table derrière l’Espagne.
Le Maroc est sixième producteur mondial d’olive mais deuxième exportateur
L’oléiculture marocaine a du mal à  décoller et ce pour plusieurs raisons. D’abord, nombre de producteurs ont été, pendant longtemps, confrontés à  l’inaccessibilité au financement. La cause est que, très souvent, ils ne disposent pas de titre foncier, réclamé pour la garantie. Et même quand ils disposent de documents en bonne et due forme, ils rechignent à  donner leurs terres en hypothèque, surtout s’ils ne sont pas convaincus de la rentabilité de la culture.

A noter aussi la difficulté d’obtenir la prime à  l’investissement dont les réalisations, de l’aveu même du ministère, n’ont guère dépassé 2 000 ha/an.
Ce n’est pas tout. Peu d’agriculteurs bénéficient de la subvention pour acheter des plants, car ils doivent impérativement s’adresser à  des pépiniéristes agréés, qui ne peuvent pas satisfaire la demande, surtout en nouvelles variétés (plants plus chers : 20 DH par plant importé, non subventionnés).
Autre gros problème, l’oliveraie marocaine est peu productive. Le rendement moyen est de 1t/ha environ, alors qu’en Espagne la moyenne dépasse 15 t/ha et peut aller jusqu’à  20 t/ha. Certes, les nouvelles variétés introduites au Maroc, cultivées dans de bonnes conditions (irrigation pérenne, bon suivi des opérations d’entretien, Â…), ont permis d’obtenir des rendements pouvant atteindre 5 à  10 t/ha, mais les superficies plantées restent négligeables. Pour la quasi-totalité des exploitations restantes, le rendement dans le meilleur des cas ne dépasse guère les 2 t/ha. Ainsi, la rentabilité est largement mise en cause comme frein à  l’extension des superficies. De même, lors de la mise en place de nouvelles exploitations, les pertes occasionnées par les premières années non productives et qui nécessitent de lourds investissements.
Selon Hamid Benchaà¯b, du groupe éponyme bien connu dans la région de Berrechid, la mise en place d’un hectare en moyenne densité (550 plants/ha) reviendrait à  plus de 42 000 DH et les charges annuelles dépassent 10 000 DH (non compris l’amortissement du matériel et la récolte). Avec un rendement moyen de 5 t/ha et un prix moyen de 3 DH/kg, les recettes avoisinent 15 000 DH pour un champ en pleine production (stabilisation à  partir de la 7e année).
Toutefois, il est important de souligner que le coût d’un hectare d’oliviers est variable selon le type de plant, la densité adoptée, l’itinéraire technique retenuÂ… La maà®trise de tous ces paramètres techniques n’est pas évidente, alors que la plupart des producteurs ne sont pas spécialisés dans l’olive.
L’organisation professionnelle est déficiente
Ils restent sur l’idée d’une plante (moubaraka) qui peut tout supporter. Et si la culture est mal conduite (pas de travaux de taille, manque d’entretien Â…), elle donne de mauvais résultats, entraà®nant son abandon.

La faible compétence des agriculteurs est aggravée par le manque d’encadrement et de transfert de technologie.
Par ailleurs, le petit agriculteur marocain vit plus d’élevage et les quelques hectares dont il dispose sont utilisés pour son alimentation familiale et celle de ses animaux. Pour l’encourager, il faudrait trouver une solution pour les 4 ans non productifs de l’oliveraie (aides pour survivre).
Que faire pour sortir le secteur des sentiers battus ? Les pouvoirs publics ont annoncé, il y a quelques semaines, des mesures vigoureuses pour relancer le plan national oléicole (voir encadré). Ils suggèrent de remplacer la céréaliculture là  o๠elle est quasiment improductive puisque l’oléiculture est plus rentable dans de nombreuses régions (montagne, bour défavorable).
Quoi qu’il en soit, il y a aussi un aspect essentiel à  ne pas négliger : l’organisation de toute la filière (organisation professionnelle, intégration production-transformation-commercialisationÂ…). Ceci commence par le groupement des oléiculteurs, ce qui permet le suivi de la culture, la rationalisation des achats d’intrants, l’organisation des récoltes et l’approvisionnement des huileries.
Cependant, les agriculteurs gardent une mauvaise impression des expériences passées des coopératives de la réforme agraire, dont il faut éviter de répéter les erreurs.
Sur le plan technique, de nombreuses questions restent à  résoudre, comme le choix des variétés selon l’utilisation qu’on veut en faire, selon leur adaptation régionale, le mode de conduite adéquat (plantation, taille, entretien Â…). De même il importe de sensibiliser, encadrer, informer les concernés (ministère, chambres d’agriculture, etc.) et développer la recherche sur les différents aspects concernant toutes les étapes de la filière.

Concernant la transformation, la trituration est dominée par les mâasras (pressoirs traditionnels) au nombre de 16 000, contre 80 petites unités modernes, 266 unités à  grande capacité.
Même à  l’export, les ventes se font principalement en vrac, d’o๠une faible valeur ajoutée et un «label marocain» qui gagnerait à  être plus connu. Par conséquent, l’outil de transformation devrait également être modernisé plus rapidement afin de mieux respecter les normes internationales en termes de qualité et de traçabilité, qui risquent de devenir des barrières non tarifaires pour les exportations marocaines.
De même, les notions de régionalisation et de terroir devraient être développées pour en faire des atouts supplémentaires aussi bien pour le marché national qu’à  l’étranger.
Agir vite pour contrer

les nouveaux concurrents
En dépit de tous les goulots d’étranglement, les exportateurs sont confiants dans l’avenir. Avec la mondialisation, la libéralisation des échanges et, dans l’UE, la disparition des subventions européennes (réalité des prix), ils considèrent que les produits marocains sont promus à  une meilleure compétitivité. Ils estiment aussi que les prix de l’huile d’olive se maintiendront entre 25 et 40 DH le litre à  l’intérieur et 25 à  50 sur le marché international en année normale. Pour eux, le Maroc n’aura jamais de problème de débouchés.

Reste qu’il faudra agir d’urgence pour contrer les grosses pointures qui se lancent dans l’oléiculture avec des moyens colossaux. On peut citer notamment l’Argentine, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, encouragées par les accords de libre-échange, ou les Etats-Unis, désireux de satisfaire une demande intérieure d’huile d’olive très soutenue.

Que cultive-t-on au Maroc ?

L’olivier cultivé au Maroc est dominé à  96 % par la variété «Picholine marocaine». C’est une variété qui donne une huile de bonne qualité, mais présente certains inconvénients. Ainsi, d’après les producteurs, elle donne une bonne production tous les 6 à  7 ans et une production moyenne les autres années avec un fort indice d’alternance. De même, elle est sensible à  de nombreuses maladies et trop vigoureuse (difficulté de récolte). Cependant, sous la dénomination «Picholine marocaine» sont cultivés plusieurs génotypes différents d’o๠une hétérogénéité très marquée.
Le choix des bonnes variétés qui s’adaptent aux différentes régions et climats est une priorité absolue pour le développement de l’oléiculture. Il est erroné de penser à  une variété valable pour toutes les régions. De même, pour toute nouvelle implantation, il faut d’abord choisir entre variétés à  huile ou conserve.

De nombreuses autres variétés ayant fait leurs preuves dans les autres pays méditerranéens (Espagne principalement) sont à  l’essai. On peut citer la Picholine du Languedoc, la Manzanille, la Picual, l’Hojiblanca, l’Arbequine, l’Ascolana dura, la Frontoio et la Gordal.
Certains producteurs n’ont pas attendu les résultats de ces recherches et se sont lancés dans leur propre expérimentation et sont arrivés à  des résultats satisfaisants. Un exemple notoire est celui du groupe Hamid Benchaà¯b. Parmi la vingtaine de variétés qu’il a testées, Arbequina (variété à  huile) s’est avérée la plus prometteuse. Ainsi, son verger est constitué à  60 % d’Arbequina, 30 % de Koroneiké et 10% de Picholine marocaine. Arbequina donne une huile de qualité très demandée aux USA

Le rendez-vous manqué du plan national oléicole

Encomparant les potentialités et la réalité, il est clair qu’il y a beaucoup à  faire. Un plan national oléicole a été lancé en 1999 afin d’améliorer la production et la compétitivité du produit marocain et atteindre un million d’hectares à  l’horizon 2020. Pour atteindre ces objectifs, il était prévu, sur le plan de la production, d’accroà®tre les superficies et d’améliorer la productivité des plantations existantes qui ne dépasse pas la moyenne de 1,5 t/ha pour le bour et 3 t/ha en irrigué. La prépondérance de la variété «Picholine marocaine» qui, comme le souligne Noureddine Ouazzani, professeur à  l’ENA (Ecole nationale d’agriculture) de Meknès, est un ensemble de génotypes (clones), contribue à  l’irrégularité de la production, puisque la fluctuation peut passer du simple à  plus du double d’une année à  l’autre (voir encadré en p. 26).
Sur le plan de la transformation, il s’agissait de moderniser les moyens de production et d’améliorer la qualité de la production oléicole, dominée pour 80 % par l’huile d’olive lampante (alors qu’en Espagne elle n’atteint même pas 10 %).
Cependant, et de l’avis général, le PNO n’a pas atteint les objectifs qu’il s’est fixés. Ainsi, les extensions n’avancent pas à  la cadence voulue. Pour atteindre l’objectif, il faudrait planter 400 000 ha/an en 14 ans, soit près de 29 000 ha par an alors que les réalisations n’atteignent que le tiers environ. A cette cadence, il nous faudrait encore 40 ans ! L’amélioration des rendements n’est pas non plus au rendez-vous, les agriculteurs continuant à  utiliser les mêmes techniques archaà¯ques pour la conduite de leur verger. La faible rentabilité (rendement faible, alternance, prix bas) n’encourage pas les petits producteurs à  adhérer au programme.
Dans le cadre du PNO, le ministère signale la mise à  la disposition des coopératives et associations, disposant d’un centre de collecte et d’une superficie supérieure à  200 ha, de petites unités de trituration (capacité inférieure à  5 t/j). Ainsi, 64 unités ont été acquises et 5 sont prévues pour 2006.
Il faut rappeler que la valorisation de la trituration par sa modernisation et l’augmentation des capacités se reflètent positivement sur l’amélioration de la qualité. De même, la récolte au Maroc est étalée sur 4 à  5 mois alors qu’en Espagne elle est concentrée sur 2 mois.

Côté financement, le Crédit Agricole se dit prêt à  soutenir toute la filière oléicole. Pour les petits agriculteurs, la banque propose un crédit couvrant aussi bien les frais de création que d’entretien. Le déblocage se fera en tranches couvrant la phase non productive (5 ans) et le remboursement ne commencera que 3 ans après la phase productive.
Dans le cas des vergers industriels, l’approche se fait au cas par cas sur la base des conditions spécifiques à  chaque projet, en prenant en considération l’investissement, le fonctionnement, les opérations avec l’étranger.