La croissance se maintient sans qu’il y ait création d’emplois

Le PIB progresserait de 4,4 % en 2004 et de 4 % en 2005.
L’impact sur la création d’emplois reste négligeable.
En cause, l’archaïsme de l’économie rurale et la faiblesse des performances des secteurs secondaire et tertiaire.

L’économie marocaine semble s’être installée sur une trajectoire de croissance relativement favorable au cours des trois dernières années puisque le taux moyen de progression du PIB sur cette période a été, en effet, de 5 %. Ce dynamisme conjoncturel, prédit le Centre marocain de Conjoncture (CMC), pourrait se maintenir pour les années 2004 et 2005 au cours desquelles la croissance serait respectivement de 4,4 % et 4 %.
L’optimisme du CMC, qui tranche avec la prudence du Haut Commissariat au Plan (3,3 % en 2004 et 2,5 % en 2005), est fondé sur l’hypothèse d’une évolution favorable de l’environnement tant national qu’international. Pour l’économie mondiale, le CMC table sur une progression du PIB de l’ordre de 4 %. L’Euroland, bien qu’en décalage par rapport aux Etats-Unis (4,7 %) et à l’Asie (10 % en Chine, 7 % en Inde et 3 % pour le Japon), enregistrerait un taux de croissance de 2,2 %, soit mieux que ce qui avait été annoncé il y a six mois. Au plan interne, l’agriculture progresserait de 6,5 %, l’industrie de 3,7 %, les activités minières de 2 %, le BTP de 7,5 %, tandis que le secteur tertiaire afficherait une évolution de quelque 2,6 %. C’est, à peu de choses près, dans cette même configuration que devrait se situer la conjoncture, aussi bien nationale qu’internationale, au cours de l’année 2005. Seulement voilà : la hausse du PIB au Maroc ne génère pas d’emplois, ou pas suffisamment. Le CMC parle à cet égard d’une «croissance stérile» en matière de création d’emplois.

Le PIB hors agriculture se maintient à 3 % quel que soit l’état de l’agriculture
Ce n’est pas le moindre des paradoxes de constater en effet qu’entre 2002 et 2003, par exemple, la croissance a gagné 2 points, ce qui est énorme, alors que le chômage, au lieu de baisser corrélativement, a au contraire augmenté de 0,3 point en passant de 11,6 % à 11,9 %. Analysant le phénomène sur trois décennies, le CMC relève que la moyenne des emplois créés sur cette période s’est située autour de 210 000 postes, pour une croissance moyenne de 3,5 %. Il y a donc, comme disent les économistes, une inélasticité de l’emploi par rapport à la croissance économique, et c’est là que réside le principal défi que doivent affronter les pouvoirs publics.
Pour le CMC, cette stérilité de la croissance s’explique d’abord par «la faible capacité de génération» de nouveaux emplois du secteur primaire. En fait, ce secteur génère des emplois, notamment lorsque la récolte est bonne, mais ces emplois sont précaires, occasionnels. Contrairement au milieu urbain où le salariat représente 60 % des actifs occupés, en milieu rural, cette proportion n’est que de 17 %. Comment peut-il en être autrement dans une économie rurale où l’essentiel de l’emploi est constitué des aides familiales (+ de 53 %) souvent non rémunérées, et où l’employeur, au sens moderne du terme, ne représente que 1 % de l’emploi total !
C’est pour briser cet archaïsme qui caractérise l’économie rurale qu’Ahmed Lahlimi, Haut Commissaire au Plan, parle de la nécessaire articulation entre l’agriculture et l’industrie, c’est-à-dire une valorisation plus grande de la production agricole par l’agro-industrie (voir La Vie éco du 18 juin 2004). Il y a donc, pour reprendre l’expression de M. Lahlimi, un problème lié à «la qualité de la croissance» au Maroc. Aujourd’hui, lorsque l’agriculture se porte bien, elle fait gonfler le volume du PIB, améliore le cas échéant l’autoconsommation, mais son effet d’entraînement sur les autres secteurs ne progresse pas. La preuve, le PIB hors agriculture, depuis de longues années, s’est maintenu au niveau de 3 %, quel que soit l’état de la campagne agricole. Et c’est là la deuxième raison qui explique la stérilité de la croissance, selon le CMC: les secteurs secondaire et tertiaire n’évoluent pas à un rythme suffisamment fort pour générer des emplois à la mesure de la demande qui s’exprime chaque année sur le marché du travail.

Au moins 5 % de croissance pour endiguer le chômage
Au total, si la croissance au Maroc ne crée pas d’emplois, ou très peu, c’est parce que, d’une part, le PIB agricole, déjà très volatile, ne génère pas d’effets multiplicateurs sur la formation du revenu, alors que 40 % de l’emploi total se trouve dans l’agriculture, et, d’autre part, les secteurs secondaire et tertiaire, pour de multiples raisons, paraissent comme figés dans leur rythme d’évolution, alors même que, comme chacun sait, ce sont ces secteurs-là qui doivent porter la croissance à l’avenir.
On peut ajouter une troisième raison à cette faible corrélation entre croissance et emploi, et qui est en quelque sorte la synthèse des deux premières : la faible progression du PIB dans un pays comme le Maroc, qui a d’énormes déficits sociaux à résorber, en particulier le chômage. Avec le taux de croissance actuel (4% en moyenne), c’est à peine suffisant pour ne pas aggraver le chômage et le maintenir à son niveau actuel de 11,5 % à l’horizon 2010. Sachant que la pyramide des âges de la population marocaine a profondément changé ces dernières années, avec un accroissement important des personnes en âge d’activité (soit 64 % de la population totale, contre 49,9 % en 1981), et dans l’hypothèse que la population active progresse à raison de 3,2 % jusqu’en 2010, il faudrait, pour réduire le chômage de moitié, réaliser une croissance moyenne de 5,2 % sur cette période, selon les projections effectuées par la DPEG.
Mais de nombreux observateurs estiment que pour espérer maîtriser le fléau du chômage, il faudrait un taux de croissance qui avoisine les 7%. Pourquoi pas 10 % alors ? Le problème est de savoir si les conditions d’une croissance aussi forte peuvent être réunies. Tout un débat