La croissance économique au Maroc est-elle soutenable à long terme ?

Le niveau de la richesse augmente sans que cela compromette l’avenir des générations futures. Toutefois, l’épargne nette ajustée, bien que toujours positive, est sur un trend baissier. Depuis 2013, l’Etat a réorienté sa politique dans le sens d’une maîtrise des dépenses de consommation.

Le rapport que vient de rendre public le Conseil économique, social et environnemental (CESE) sur la richesse globale du Maroc est intéressant à plus d’un titre. Non seulement il fournit une indication sur la valeur monétaire de cette richesse et des différentes composantes qui la constituent (capital produit, capital naturel, capital immatériel et avoirs extérieurs nets), mais en plus il interroge le processus de création de cette richesse au moyen d’un concept relativement nouveau, développé par la Banque mondiale, celui de l’épargne nette ajustée (ENA).

A travers ce concept, le CESE a, en fait, voulu savoir quel était le degré de soutenabilité des cycles de production de la richesse nationale. En termes simples, il s’agissait d’évaluer les risques, en termes de destruction du capital naturel et d’atteinte à l’environnement et à la biodiversité, que pouvaient engendrer les dynamiques de croissance économiques et, plus généralement, de développement.

En comptabilité nationale, l’épargne nationale brute est la partie du revenu national brut disponible (RNBD) non consommée par les agents économiques et destinée à l’investissement. Si la consommation évolue plus rapidement que le RNBD, l’épargne ralentit ou baisse carrément, faisant alors apparaître un besoin de financement de l’économie plus ou moins important.

Pour mesurer la soutenabilité du processus de création de richesse, il est fait appel précisément à l’épargne nationale brute de la comptabilité nationale, mais celle-ci, cette fois, est ajustée par soustraction des altérations du capital fixe et naturel, d’un côté, et ajout des dépenses d’éducation, de l’autre côté. Habituellement, ces dernières sont comptabilisées comme dépenses de consommation, mais en l’occurrence elles sont considérées, à juste titre d’ailleurs, comme des dépenses d’avenir. Et à ce titre, elles changent de nature pour devenir de l’épargne.

Chaque génération laisse aux suivantes plus que ce qu’elle a elle-même reçu des précédentes

En un sens, et quelles que soient les limites que peut revêtir un modèle ou un concept économiques, mesurer ou évaluer l’épargne nette ajustée, cela revient à se demander si le processus de création de richesse répond ou ne répond pas à l’impératif du développement durable, un autre concept, relativement récent lui aussi (une trentaine d’années).

Après ce détour par la définition et l’explication, quel est maintenant le niveau de l’ENA calculée par le CESE? Elle est en moyenne de 17,4% du revenu national brut (RNB) sur la période étudiée, soit 1999-2013. Ce taux d’épargne nette ajustée est non seulement positif, mais il est en outre relativement élevé. Selon la littérature économique qui traite de cette variable qu’est l’ENA, un tel taux d’épargne indiquerait que le niveau de la richesse augmente sans que cela compromette l’avenir des générations montantes. Bien plus, une ENA positive, comme c’est le cas ici, signifierait que chaque génération laisse aux suivantes plus que ce qu’elle a elle-même reçu des précédentes. A l’inverse, une ENA négative serait synonyme d’une décroissance du stock de richesse, parce que les ressources naturelles exploitées ne sont pas remplacées par des investissements en capital matériel et en capital humain. Selon la Banque mondiale, une quinzaine de pays, parmi ceux pour lesquels elle dispose de données, ont une ENA négative en 2015. Plus de deux tiers de ces pays sont africains, au sud du Sahara. Un seul pays européen, la Grèce en l’occurrence, a une ENA négative en 2015.

Un bémol, toutefois à propos de l’ENA du Maroc : sur le long terme, tempère le CESE, la dynamique de croissance au Maroc «n’est pas soutenable». Pourquoi ? Parce que, explique-t-il, l’épargne nette ajustée, tout en étant positive et même, pour l’instant, à deux chiffres, se trouve depuis quelques années sur un trend baissier : de 24,1% du RNB en 2006, elle tombe à 14,8% en 2013.

Cette évolution à la baisse de l’ENA s’explique, en partie, par le fléchissement de l’épargne nationale brute à partir de 2009, soit l’année où les effets de la crise économique et financière internationale, apparue un an auparavant, ont commencé à atteindre le Maroc. En effet, au cours des années 2009, 2011 et 2012, l’épargne nationale brute avait baissé à la fois en valeur absolue et en proportion du PIB (et également par rapport au revenu national brut disponible – RNBD). Les données du Haut Commissariat au Plan (HCP) montrent en effet que le taux d’épargne nationale brute, après avoir culminé à 33% du PIB et à 30,4% du RNBD en 2008, tombe respectivement à 26,6% et 25,2%, en 2013. Plus généralement, tout au long des années allant de 2001 à 2007, on pouvait encore entendre des responsables se plaindre parfois que l’épargne, en relative abondance, était peu mobilisée pour l’investissement, ce qui se reflétait, du reste, dans les excédents réalisés dans le compte courant de la balance des paiements durant cette période.

Rétablissement progressif des équilibres macroéconomiques

Cette baisse de l’épargne (-9% en 2009, -1,8% en 2011 et -5,5% en 2012) était due à une croissance plus rapide de la consommation finale par rapport à celle du revenu RNBD. Selon le HCP, en effet, les dépenses de consommation finale (en particulier celles des ménages) ont enregistré une croissance annuelle moyenne de 6,6% entre 2007 et 2012. Sur la même période, le RNBD (ou le RBD – revenu brut disponible) a, lui, progressé à un rythme annuel moyen de 4,8%. Clairement, on consommait davantage que ce que l’on gagnait. Et alors, mécaniquement, l’épargne décroche. Tout le monde se rappelle sans doute les énormes déficits qui ont été enregistrés en 2012 : 7,4% de déficit budgétaire et 9,5% de déficit courant. Cela explique qu’à partir de 2013, des mesures ont été prises dans le sens d’une plus grande maîtrise des dépenses, notamment les dépenses de consommation, dans l’objectif clairement affiché de rétablir progressivement les équilibres macroéconomiques. Et de fait, dès 2013, des améliorations ont commencé à apparaître. Même si le compte épargne/investissement demeure encore déficitaire, le niveau de ce déficit s’est extraordinairement rétracté. C’est que l’épargne, suite à ces mesures ainsi qu’au retournement à la baisse des prix du pétrole depuis la deuxième moitié de 2014, s’est mise à croître pour représenter en 2016 près de 29% du PIB et 27,2% du RBD (voir les comptes nationaux provisoires du HCP).

Malgré cette amélioration de l’épargne, le taux d’investissement demeure encore important, se situant à plus de 30% du PIB (33,1% en 2016 au lieu de 30,8% en 2015). Evidemment, personne ne se plaindra que le niveau de l’investissement soit important.

Encore faut-il que celui-ci génère de la croissance, ce qui n’est pas tout à fait le cas aujourd’hui, comme l’a relevé le HCP dans son étude sur le rendement des investissements.

En même temps, le même HCP ne recommande pas de ralentir le rythme des investissements, considérant que le rendement de ceux-ci ne commence véritablement à se manifester qu’à partir d’une certaine taille : pour que l’investissement impacte positivement la croissance et l’emploi, il faudrait, dit le HCP, que le stock de capital physique atteigne l’équivalent de 5 fois le PIB.

Ceci ne devrait toutefois pas faire oublier que ces investissements, il faut bien sûr les financer. Lorsque l’épargne est insuffisante, que faire d’autre sinon recourir à l’endettement ! D’où la nécessité fortement soulignée de mieux cibler les investissements et leur assurer une bonne gouvernance.

La richesse globale du Maroc, telle qu’évaluée par le CESE, était de 12 000 milliards de DH en 2013, à prix courants, au lieu de 6 700 milliards en 1999. Elle a donc crû de 4% par an en moyenne sur la période considérée. Le capital immatériel, dans ses dimensions humaine, sociale et institutionnelle, en constitue la principale composante avec une part moyenne de 73% sur la période 1999-2013. Chaque composante de cette richesse globale a fait l’objet d’un examen approfondi par l’équipe qui a rédigé le rapport du CESE, et des recommandations ont, ensuite, été formulées pour corriger les dysfonctionnements et/ou les insuffisances constatés. Le rapport met un accent particulier sur l’insuffisante exploitation du principal gisement de la richesse globale qu’est le capital immatériel. D’où la troisième et dernière partie du rapport intitulée : «Pour une création de richesse globale au bénéfice de tous les citoyens».