La croissance au Maroc change-t-elle de configuration ?

La demande intérieure, dans ses trois composantes, accuse un fort ralentissement.
Inversement, les échanges extérieurs contribuent plus significativement à  la croissance du PIB. S’agit-il d’une simple «correction» ou d’une tendance de fond qui s’amorce ?

Y a-t-il une inflexion dans les éléments qui tractent la croissance économique marocaine ? Les dernières statistiques du Haut commissariat au plan (HCP) publiées dans les comptes nationaux du deuxième trimestre 2014 laissent penser que les composantes de la demande globale qui tirent la croissance connaissent quelques réaménagements encore timides et qui restent surtout à confirmer.

Selon les données du HCP, en effet, la demande intérieure n’a crû que de 1,7% au deuxième trimestre au lieu de 2,1% à la même période de 2013, ce qui ramène sa contribution à la croissance à 0,4 point au lieu de 1,9 point au deuxième trimestre de l’exercice précédent. Il est significatif que toutes les composantes de la demande intérieure ont accusé un ralentissement dans leur progression, voire une baisse pour ce qui est de l’investissement. Ainsi, la consommation des ménages, qui pèse près de 60% du PIB, s’est accru de 2,7% au lieu de 3,2% un an auparavant et sa contribution à la croissance ressort à 1,6 point contre 1,9 point. La consommation des administrations publiques (moins de 20% du PIB) a pour sa part augmenté de 2,9% contre 3,9% un an auparavant et sa contribution à la croissance s’est limitée à 0,5 point au lieu de 0,8 point. L’investissement brut (FBCF + variations des stocks), dont le poids dans le PIB est d’environ 30%, a, lui, carrément baissé : -0,7% au lieu de +0,9% auparavant, avec une contribution à la croissance négative de 1,7 point au lieu de +0,8%.
Sur l’ensemble des six premiers mois de l’année, la demande intérieure (calcul de La Vie éco) a augmenté de 2%, ce qui est tout de même légèrement en dessous de la tendance de long terme. Bref, ce principal moteur de la croissance qu’est la demande intérieure, en particulier ses deux composantes essentielles, la consommation des ménages et l’investissement, semble légèrement s’essouffler. Est-ce un effet de la conjoncture économique très morose, pour le moins chez les principaux partenaires du Maroc, ou une tendance de fond ? L’évolution future de cette variable nous le dira. En attendant, ce que l’on constate, et c’est positif au moins sur le plan macroéconomique, c’est que le ralentissement de la croissance de la demande intérieure est quelque peu contrebalancé par une évolution positive de la demande extérieure. En effet, aussi bien au premier qu’au deuxième trimestre de 2014, les échanges extérieurs de biens et services ont contribué positivement à la croissance économique, respectivement de 1,4 point et de 1,9 point. Cela constitue en quelque sorte une confirmation du redressement de cette variable, puisqu’en 2013, et pour l’ensemble de l’année, le solde commercial des biens et services a contribué pour 1,6 point à la croissance économique.

Une contribution négative de 0,5% en moyenne sur près de 20 ans du solde commercial des biens et services

Cette configuration de la croissance, il faut bien le dire, est en rupture avec celle des années précédentes où les échanges extérieurs, pendant six années consécutives ou presque (de 2007 à 2012, à la notable exception de 2010) ont été négatifs à la croissance. Sur une plus longue période, la contribution du solde commercial des biens et services à la croissance du PIB a été négative de 0,5 point en moyenne annuel entre 1995 et 2012. L’explication du retournement qui se produit semble évidente : l’amélioration des échanges extérieurs, en termes de solde, serait la résultante, au moins en partie, de l’essoufflement de la demande intérieure. On pourrait parler en effet d’une relation presque mécanique entre les deux variables : lorsque la demande intérieure fléchit, sous l’effet notamment du ralentissement des activités hors agriculture et de la consommation des ménages, comme c’est le cas présentement, les importations qui nourrissent cette demande s’accroissent moins vigoureusement. D’où l’amélioration du solde commercial des biens et services. Les données disponibles permettent de conforter ce constat : la croissance au premier trimestre de 2014 a été de 1,7% au lieu de 3,8% un an auparavant ; et au deuxième trimestre de 3,2% contre 5% à la même période de 2013. Sur l’ensemble du premier semestre, le PIB a progressé de 2%, au lieu de 4,5% un an auparavant. Parallèlement, les importations, en termes réels, ont progressé de 3,1% contre 4,8% à la même période de l’année dernière.

Cela dit, il faut sans doute légèrement nuancer ce constat pour au moins trois raisons. La première est que les importations ont certes vu leur rythme ralentir, en particulier s’agissant des biens d’équipement qui ont carrément baissé (-3%) et des demi produits dont la valeur a stagné (voir La Vie éco de la semaine dernière, article sur le déficit extérieur). Mais dans le même temps, les exportations se sont très bien comportées, enregistrant une hausse en termes réels (c’est-à-dire hors inflation) de 10,2% au lieu de 1,8% un an auparavant, selon le HCP. Notons au passage que cette amélioration est le fait en particulier du secteur automobile dont les expéditions en valeur ont augmenté, à fin juin, de 35,9%, à 21,14 milliards de DH, du textile et cuir avec une hausse de 3,8%, à 17,5 milliards de DH, de l’électronique qui a crû de 26,1%, à 4,34 milliards de DH… Autrement dit, l’amélioration du solde des échanges extérieurs de biens et services ne provient pas que du ralentissement des importations, elle est aussi le résultat de l’amélioration des exportations.
La deuxième raison de ce ralentissement des importations, il faut également la chercher dans l’accalmie que connaissent les prix des matières premières sur le marché international, notamment les produits énergétiques, avec désormais un baril de pétrole très largement en dessous de 100 dollars (il a clôturé à 91,82 dollars le mardi 7 octobre). La troisième raison, enfin, est liée aux mesures de défense commerciales mises en place par le gouvernement.

Dans la mesure où il est difficile (pour l’instant) de hiérarchiser les impacts produits par ces trois facteurs, on dira simplement que ce sont leurs effets combinés qui sont à l’origine du reflux des importations. Mais ce point reste important, car le connaître permet d’apprécier la nature de l’amélioration en cours du déficit extérieur : qui de l’amélioration des exportations et du ralentissement des importations a été le plus décisif ?

Au-delà des chiffres, il est clair que le pays traverse en ce moment une période que certains opérateurs qualifient de «calme». La question est néanmoins de savoir s’il s’agit d’un calme significatif de déprime, de morosité, ou tout simplement d’une sorte de «correction», d’un retour à des niveaux de consommation et d’investissement conformes aux possibilités du pays.