La croissance 2004 sauvée par l’agriculture et le tourisme

La hausse de la facture pétrolière, le renchérissement de l’euro et la sous-facturation ont eu des effets négatifs sur les industries de transformation.
En dehors des phosphates, les exportations d’autres produits ont été en baisse.

L’année 2004 n’a pas été finalement aussi mauvaise qu’on le craignait, mais pas non plus aussi performante qu’on l’aurait souhaité. On s’attendait à 3 % de croissance (prévision de la Loi de finances), on clôturerait l’année avec un demi-point de plus. Exit les 4,4 % de progression du PIB prévus par le Centre marocain de conjoncture (CMC) en juillet dernier, dans l’euphorie des annonces concernant notamment les résultats de la campagne céréalière.
Malgré tout, avec un taux de croissance de 3,5 %, on est, à quelques points près, dans la moyenne enregistrée ces cinq dernières années ; ce qui n’est pas rien, bien sûr, même si cela demeure insuffisant par rapport aux énormes déficits à rattraper.
Eu égard à un certain nombre de contraintes qui ont pesé sur l’activité économique, la situation aurait pu cependant être beaucoup moins satisfaisante qu’elle ne semble se présenter.
On peut relever, grosso modo, trois grandes contraintes: le renchérissement du cours du pétrole, la hausse de l’euro et son corollaire, la baisse du dollar, et, last but not least, le développement des phénomènes de sous-facturation et de contrebande.
Premièrement, l’augmentation du prix du pétrole : l’impact le plus important et le plus visible de cette contrainte se présente sous la forme d’une hausse considérable des importations (+ 13,5 %) par rapport à des exportations qui n’ont progressé que modestement (+ 2,8 %). Il en résulte, selon l’Office des changes, un recul du taux de couverture des importations par les exportations de 5,9 points, et une augmentation du déficit commercial de 31,1 %. Pour bien situer l’impact de la hausse de la facture pétrolière (+ 72,9 %) et, à un degré moindre, l’impact de la facture céréalière (+ 48,8 %), il faut savoir que, hors ces deux produits, le reste des importations n’a progressé que de 8,4 %, soit beaucoup moins qu’en 2003 (+ 10,2 %), année de forte croissance économique (5,2 %).

Les exportations pénalisées par l’envolée de l’euro
Mais, et c’est le deuxièmement, la contre-performance de la balance commerciale est aussi sans doute liée au comportement de l’euro, dont la hausse semble avoir affecté la compétitivité-prix des produits marocains, au grand bénéfice des entreprises asiatiques qui, outre les gains de productivité énormes qu’elles réalisent d’une année à l’autre, profitent évidemment de la baisse du dollar, monnaie de leur facturation. Conséquence : en dehors de l’OCP, dont le chiffre d’affaires à l’export a atteint 11,4 milliards de dirhams, soit une hausse de 13,1% contre une baisse de 10,1 % en 2003 – et ceci bien que facturant en dollars mais achetant ses équipements dans la même monnaie -, pratiquement tout le reste a évolué à la baisse (ces baisses s’entendent en valeur). C’est le cas notamment des produits électriques et électroniques, des vêtements confectionnés et des articles de bonneterie, de la tomate fraîche (- 49,5 %), des agrumes (- 18,5 %) et de la pêche.
Quand on sait que le commerce extérieur du Maroc est fortement tourné vers l’Europe (76 % des exportations et 65 % des importations), ces développements ne surprennent ni n’étonnent plus personne.
Troisièmement, la contrebande et la sous-facturation. Le phénomène affecte le secteur industriel de manière générale et les activités de l’industrie agroalimentaire de manière particulière. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les rayons des grandes surfaces, des magasins d’alimentation générale pour constater la quantité énorme de produits (confiserie, biscuiterie, jus, etc.) en provenance de l’extérieur. «Nous terminons l’année difficilement», avoue Hammad Kessal, DG de Rayane, société qui opère dans l’agroalimentaire. «Songez que dans un pays comme le Maroc où l’agriculture occupe une place centrale, 75 % du jus d’orange proviennent de la contrebande et des circuits informels, en plus des quantités qui passent par la douane et dont les valeurs déclarées n’atteignent même pas le prix des matières premières», se désole M. Kessal. La fermeture de Frumat, et elle n’est pas la seule, est à cet égard significative des difficultés que traverse ce secteur. «La douane a fait un effort, certes, mais il faut des actions soutenues pour contrer ces phénomènes. L’application des instruments juridiques existants, comme la loi sur la concurrence et les prix, le Conseil national de la concurrence est absolument indispensable», insiste le DG de Rayane.
En tout cas, les derniers chiffres de la direction de la Statistique confirment bien que le rythme de progression des industries de transformation, en particulier l’agroalimentaire et le textile, s’est essoufflé. Même le BTP, pourtant très dynamique ces dernières années, a reculé : les ventes de ciment, indicateur-clé de cette activité, n’a en effet évolué, sur les dix premiers mois de cette année, que de 3,5 % contre 9,7 % en 2003.
Dans ces conditions, comment la croissance pourrait alors atteindre 3,5 % de progression ? Eh bien, c’est grâce à l’agriculture (83 millions de quintaux, soit + 6,8 %
par rapport à la campagne précédente), au tourisme (+ 22,5 % de touristes étrangers et + 12 % de MRE qui ont regagné le pays) et aux transferts des MRE (31,2 milliards de DH, soit + 6 %). S’ajoutent à cela la bonne orientation de la consommation des ménages, suite au raffermissement de leurs revenus (en liaison avec la bonne campagne agricole et la revalorisation des salaires dans l’administration), et le dynamisme, tout relatif, de la demande des entreprises en biens d’équipement, notamment.
Au total, c’est grâce aux secteurs primaire (agriculture) et tertiaire (tourisme et MRE) que l’année 2004 a tiré son épingle du jeu. Il faut à peine s’en féliciter : pour qu’elle devienne pérenne, la croissance doit être principalement portée par le secteur secondaire.