«La clientèle potentielle de la finance participative n’a pas été suffisamment accompagnée»

Le Maroc s’est bien préparé en amont pour réussir le lancement de cette industrie. Un retard est enregistré en termes d’acculturation de la clientèle. Les premières offres seront sur le marché trois à six mois après l’octroi des agréments.

Rachid El Maataoui DG de Financité
Rachid El Maataoui
DG de Financité

L’Institut de formation en haute finance, Financité, organise les 14 et 15 décembre le premier congrès international des professionnels de la finance participative. L’évènement se veut une occasion pour les futurs établissements nationaux de faire un bilan de pré-lancement, après trois ans de préparatifs. 

Pourquoi un Congrès international des professionnels de la finance participative ?

Financité exerce sur le marché de la finance participative depuis cinq ans. Dans le cadre des formations que nous dispensons aux ressources humaines des banques (le cabinet compte actuellement 1 000 personnes en cours de formation interne en finance islamique), nous nous sommes aperçus que les équipes projet en charge du montage des futures institutions participatives au Maroc, après deux ou trois ans de préparation, avaient intérêt à faire un point d’étape, une sorte de bilan de pré-lancement. Et nous pensons que la meilleure manière d’y répondre est de leur amener l’expertise internationale qui a déjà vécu le contexte du lancement de cette industrie à travers notre congrès.

L’expérience internationale peut-elle être réellement profitable, alors que le Maroc semble développer son propre modèle en matière de finance participative ?

L’expérience de la finance islamique ne peut pas être que locale. Si l’on s’intéresse par exemple à la gouvernance, celle-ci est avant tout une question d’expérience. Il est donc enrichissant de rassembler des patrons de banques islamiques de différents pays, ayant des années d’avance en la matière, afin qu’ils racontent leur vécu et qu’ils expliquent l’impact qu’a eu la gouvernance sur le lancement et le développement de leur activité. C’est le propos du congrès qui permettra ce type d’échanges sur plusieurs thématiques. Pour pousser cet esprit, les dirigeants des institutions islamiques pourront s’entretenir en aparté lors d’un sommet qui se tiendra le 15 décembre. Il faut bien comprendre que les experts internationaux ne viennent pas juste en donneurs de leçons mais qu’ils participent aussi pour recueillir des enseignements. En effet, l’expérience marocaine intéresse beaucoup, car à l’inverse de plusieurs pays voisins, qui ont initié une industrie financière islamique sans s’appuyer sur une gouvernance forte, le Maroc a fait le choix de ne se lancer qu’après avoir bien préparé le terrain. Et de l’avis de plusieurs partenaires étrangers, cette préparation en amont, même si elle prend du temps, pourrait aider à faire démarrer cette industrie à plein régime au niveau national.

Quels sont les thèmes abordés lors de l’évènement?

Le congrès abordera entre autres les problématiques de gouvernance, de capital humain et de système d’information. Y seront également développés les produits participatifs sous un angle pratique, pour s’intéresser par exemple à la posture commerciale particulière à adopter pour les vendre. Des professionnels qui ont une expérience de terrain interviendront lors de panels qui aborderont des problématiques précises : l’audit et la conformité, la gestion des risques spécifiques à la finance participative… En fait, les professionnels locaux qui prendront part à l’événement viennent avec 10 ou 15 questions en tête auxquelles ils doivent trouver des réponses. A cet effet, nous ne faisons intervenir que des spécialistes qui présentent un discours précis relevant d’un vécu et qui apportent une vraie valeur ajoutée.

Où en sont aujourd’hui les futurs établissements participatifs dans leurs préparatifs pour le lancement ?

Comme évoqué auparavant, cela fait deux à trois ans que les équipes en charge de créer les futurs établissements participatifs sont à l’œuvre. Ces équipes ont accéléré le mouvement au premier semestre 2016 car l’on s’attendait à ce que les agréments pour ce nouveau marché soient dévoilés fin juin par Bank Al-Maghrib. Mais après le report de cette annonce, on a relâché la cadence. Aujourd’hui, les banques sont quasiment prêtes sur le papier avec des partenariats scellés, des plans de formations arrêtés, des systèmes d’information désignés… Il reste à concrétiser le tout, ce que les établissements ne feront naturellement que quand ils auront obtenu leur agrément, étant à préciser qu’il n’est pas acquis que tous les établissements demandeurs soient autorisés du premier coup. Dans ce sens, je pense que l’octroi des agréments ne sera pas immédiatement suivi par le démarrage effectif des nouveaux établissements. Ceux-ci doivent en effet mettre à exécution tous leurs préparatifs, ce qui devrait prendre en moyenne 3 à 6 mois supplémentaires en fonction du degré de préparation de chaque entité. 

Que manque-t-il encore pour le démarrage de cette nouvelle industrie ?

Les choses sont très bien avancées en termes d’arsenal juridique et nous sommes en train de boucler la boucle. La constitution de l’environnement institutionnel est aussi sur la bonne voie avec des régulateurs définis, des acteurs bancaires dans les starting-blocks… Mais il faut se poser la question si l’on n’a oublié personne. Le grand oublié selon notre analyse est le client qui n’a pas encore été suffisamment accompagné en termes de pédagogie et de formation. S’il peut paraître prématuré d’aborder dès aujourd’hui cette question, il faut aussi garder à l’esprit que l’acculturation de la clientèle prend du temps ! Or, jusqu’à présent, la question reste posée sur qui doit mener cet incontournable travail. Les acteurs sont tellement occupés à se chausser qu’ils ont oublié le terrain sur lequel ils vont marcher. Aussi, la société civile qui peut être un excellent relais ne se positionne pas pour l’instant. Pourtant, c’est précisément la négligence de cet aspect qui a empêché la finance islamique de percer comme il se doit sur des marchés voisins, notamment en Algérie et en Tunisie. Dans ces pays, on a pensé à tort que la migration de la clientèle de la finance conventionnelle vers celle participative allait se faire systématiquement, en partant des fortes attentes exprimées par les usagers. Mais l’insuffisance de l’accompagnement pédagogique a limité le mouvement de façon significative. Il y a donc intérêt au Maroc à s’atteler au plus vite à une véritable acculturation du client en la matière, il s’agit là d’un facteur déterminant pour le retour sur investissement de cette industrie!