La Chine, cet atelier du monde qui séduit et inquiète

L’empire du Milieu est une puissance qui monte sans tambour ni trompette.
Un «modèle» unique qui conjugue tradition et modernité.
Le pays est une usine à  ciel ouvert, mais aussi une destination touristique en devenir.

La prédiction de Napoléon, reprise en 1973 dans le livre à  succès de l’académicien et ancien ministre français Alain Peyrefitte, «Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera», est aujourd’hui une réalité : l’empire du Milieu s’est bel et bien éveillé et le monde, à  défaut de trembler, subit chaque jour les contrecoups de cet éveil. Les matières premières flambent ? La croissance économique chinoise en surchauffe (elle est à  deux chiffres depuis plusieurs années) en est la cause. Les usines en Europe licencient à  tour de bras pour aller s’installer en Chine ? C’est la faute au pays de Mao qui offre une main-d’Å“uvre abondante et compétitive. «L’atelier du monde», comme on se plaà®t désormais à  appeler ce pays, ne laisse plus personne indifférent : quand il n’inquiète pas, il séduit.

Il n’y a pas de doute, la patrie du grand timonier, par une sorte d’alchimie qui lui est propre, a réussi, en moins de trente ans – depuis le lancement des réformes économiques par Deng Xiaoping en 1978 -, à  devenir un pôle d’attraction pour les investissements et une machine furieuse de production. Premier acheteur mondial de ciment, de charbon, d’acier, de nickel et d’aluminium, et deuxième importateur de pétrole, après les Etats-Unis, la Chine semble prise d’une boulimie sans fin. Et pour cause, la masse démentielle des travaux d’infrastructures (ponts, barrages, stades pour les Jeux olympiques de 2008 et installations pour l’Exposition universelle de 2010, autoroutes, voies de chemin de fer, aéroports, gratte-ciel, etc.), que tout visiteur de la Chine a le loisir de constater, n’en finit pas de transformer ce vaste pays en un chantier grandeur nature. Déjà  quatrième puissance économique du monde, la Chine, selon certains experts, détrônera les Etats-Unis dans moins d’une trentaine d’années. Grâce à  un tissu dense de «zones économiques spéciales» installées le long de sa façade maritime – à  Suzhou, par exemple, à  une centaine de kilomètres de Shanghaà¯, un immense quartier industriel accueille le tiers des industries de Singapour, et ce n’est pas fini -, la Chine est devenue en moins de temps qu’il n’en fallait une puissance exportatrice qui fait planer le spectre de la faillite sur nombre d’industries dans le monde. C’est déjà  particulièrement vrai dans les secteurs du textile-habillement, de la chaussure, des jouets et des produits électroniques, et ce sera bientôt le cas dans l’industrie automobile. Et, contrairement à  une idée reçue, ce pays ne fabrique pas que du toc, il sait faire aussi dans la qualité et à  des prix défiant toute concurrence.

Le polo supplante la vareuse à  col Mao
Il faut en effet n’avoir jamais mis les pieds en Chine pour continuer de penser que ce pays, si lointain géographiquement et désormais si proche par ses produits qu’il déverse sur le monde entier, fait encore partie de la cohorte des pays du tiers-monde, phagocyté par une idéologie communiste sans relief, ayant habituellement pour seul souci d’assurer le pain et la sécurité. Les temps ont changé en Chine et la rhétorique idéologique a manifestement cédé le pas devant un pragmatisme chaque jour plus conquérant. A Shanghaà¯, Pékin, Nanjing, Hangzhou, Suzhou, les villes que l’agence r’batie Terratour, en coopération avec Air France, a eu l’heureuse idée de nous faire visiter, on s’attendait, munis de quelques clichés tenaces, à  trouver encore des dazibaos à  la gloire de Mao, de la classe ouvrière, du parti unique, on tombe sur des panneaux publicitaires vantant les produits de consommation en tout genre. C’est que le Chinois consomme de plus en plus, et de préférence les produits locaux, aidé en cela par un pouvoir d’achat qui ne cesse d’augmenter, en particulier dans les villes.

Dans les rues larges et propres de ces villes, dont certaines furent naguère des capitales impériales, les Chinois roulent dans des voitures rutilantes, sont constamment accrochés à  leur téléphone portable, ils ont troqué les fameuses vareuses à  col Mao contre des polos et autres tee-shirts «in», ils vivent en somme dans l’air du temps.

Shanghaà¯, la Mecque des investisseurs étrangers
Les maisons traditionnelles à  l’architecture typiquement chinoise s’effacent progressivement, cédant la place à  des tours en verre, dans une course à  la verticalité qui n’est plus désormais le propre de Shanghaà¯, cette mégapole de plus de 20 millions d’habitants qui, clin d’Å“il à  l’histoire, avait abrité le premier congrès du Parti communiste chinois en 1921! Bien que cette ville-province ait toujours eu un statut à  part et se soit initiée aux lois du marché déjà  au temps du communisme triomphant, le slogan «Enrichissez-vous», lancé par Deng Xiaoping, le père des réformes économiques d’après Mao, paraà®t y avoir trouvé l’écho le plus grand.

Devenue la Mecque des investisseurs internationaux (plus de 20 000 entreprises étrangères y sont installées, environ 120 centres de recherche industriels étrangers…), cette cité trépidante, qui s’est payé le luxe de posséder le train le plus rapide du monde et un réseau de transport ultramoderne, s’affiche comme le symbole de la réussite chinoise : 60 hôtels 5 étoiles, 12 000 immeubles de plus de 20 étages, trois périphériques, six lignes de métro en service et 12 autres qui seront achevées en 2008, 1 000 lignes d’autobus, 78 000 taxis, sept tunnels sous le fleuve qui traverse la ville…, Shangaà¯, la perle de l’Orient, n’en finit pas de s’agrandir, de se moderniser, et bientôt les 64 000 km2 que compte la province ne suffiront plus à  contenir ce gigantisme rampant, cette activité fiévreuse qui n’épargne d’ailleurs pratiquement aucune ville chinoise. C’est le cas de Suzhou (2,5 millions d’habitants), la Venise de l’Orient, que le navigateur italien Marco Polo a visitée sept fois ; de Nanjing (près de 6 millions d’habitants), avec ses échangeurs et périphériques ultramodernes, et o๠Alstom s’active à  construire le métro de la ville ; et, bien sûr, de la capitale politique, Pékin, avec ses 14 ou 15 millions d’habitants (les statistiques diffèrent selon les sources), ses 2 millions de voitures, 8 millions de bicyclettes, 5 périphériques, son métro, etc. Beijing, le nom chinois de Pékin, qui signifie «cité du nord», s’étend sur une superficie de plus de

16 000 km2, et il faut pas moins de deux heures pour traverser la ville, et en autoroute pardi ! La Cité interdite, o๠se dressent de majestueux palais impériaux, est bâtie sur 74 ha et il faut près d’une journée pour la visiter. La place Tian An Men, connue à  l’étranger pour les tragiques événements de 1989, est longue de 3 km et large de 800 mètres ; et la Grande Muraille, ce monument célèbre construit pour se mettre à  l’abri des envahisseurs mongols, tient sur plus de 6000 kilomètres de longueur, de la frontière avec la Corée jusqu’au désert de Gobi. En somme, tout, dans ce pays, est à  la mesure de l’immensité du territoire (9,6 millions de km2), le troisième après le Canada et la Russie, de la masse humaine qui le peuple (1,3 milliard d’habitants) et, surtout, de sa profondeur historique (6 000 ans d’histoire). L’ambition de la Chine de devenir une puissance, d’abord régionale (dès les années 60), et aujourd’hui planétaire, n’est donc pas fortuite. Elle est soutenue par des atouts à  la fois matériels (les richesses naturelles, y compris le pétrole), humains et culturels.

Les dogmes, de plus en plus évanescents
Mais, contrairement au grand frère ennemi, l’ex-URSS, qui s’est complètement délesté de ses oripeaux idéologiques du passé, virant sans transition d’un bord à  l’autre, la Chine, elle, est parvenue à  créer un «modèle» original qui fait se côtoyer, dans une harmonie toute chinoise, communisme et marché, spécificité et ouverture. Cela donne un «socialisme de marché», ce cocktail économiquement détonnant o๠la greffe des apports extérieurs, empruntés à  la mondialisation commerciale, a rapidement pris dans une société qui, pourtant, fait encore la part belle à  la collectivité. L’individu, qui est l’alpha et l’oméga du système capitaliste, est, en Chine, encore tapi derrière la «masse», moins d’ailleurs par respect des dogmes, de plus en plus évanescents, que par réflexe de survie. L’idée de «sauver la nation» contre les prédateurs, qu’ils soient externes (la Chine a subi plusieurs occupations étrangères) ou internes (la mémoire collective retient encore les nombreuses guerres entre les dynasties chinoises), réels ou virtuels, est en effet profondément enracinée dans ce pays. De sorte que le socialisme à  la sauce chinoise, du temps de Mao comme après sa mort, paraà®t tenir davantage d’un «nationalisme modernisateur et mobilisateur», comme disent les sinologues, que d’une idéologie prolétarienne, et moins encore internationaliste. Peut-être est-ce là , d’ailleurs, l’explication du miracle chinois : le sentiment d’appartenir à  un monde différent, voire supérieur, que les nombreuses ethnies, religions et langues que compte le pays ne semblent pas remettre en cause.

Quand un pays se revendique encore du taoà¯sme, un courant de pensée qui tient du religieux et de la philosophie célébrant l’insouciance et la spontanéité, et du confucianisme, prônant l’harmonie et la sagesse, il n’y a pas à  s’étonner de le voir ainsi monter en puissance, tout en donnant l’impression de rester toujours «zen». C’est un peu comme ces deux dames semblant deviser tranquillement sur un banc public à  Suzhou, alors que, d’après notre guide, M. Tang, elles étaient en train de se chamailler ferme.

A Shanghaà¯, ville de 20 millions d’habitants, sont installés 20 000 entreprises et 120 centres de recherche industriels étrangers. On y trouve 1 000 lignes d’autobus, 78 000 taxis, 7 tunnels sous le fleuve qui traverse la ville.

Focus
La Chine en chiffres

Le produit intérieur brut de la Chine en 2005 a dépassé les 2 000 milliards de dollars, selon le Bureau national des statistiques (BNS), organisme officiel chinois. Ce qui fait accéder ce pays, pour la première fois, au rang de quatrième puissance économique mondiale, après les Etats-Unis, le Japon et l’Allemagne et devant la France et la Grande-Bretagne.

Le salaire minimum est de 850 yuans, soit quasiment autant de dirhams.
Quelque 900 000 emplois auraient été créés en 2004, et le chômage, officiellement, est de 4,5 % de la population active.
46 millions de touristes étrangers ont visité la Chine en 2005, selon le ministère chinois du Tourisme.
Selon la presse, la Chine a consommé 8 % de la production mondiale de pétrole en 2005.
Avec la forte augmentation de la consommation d’électricité, liée au développement industriel et à  la progression de la consommation domestique (+ 15% en 2003), la part du nucléaire dans cette énergie devrait passer de 1,7% en 2003 à  4% en 2020, ce qui suppose,
selon les spécialistes, la construction de 36 centrales nucléaires sur cette période, soit environ deux centrales par an.
Sur les 1,3 milliard d’habitants que compte le pays, 562 millions de personnes vivent dans les villes et 745 millions dans les campagnes ; 674 millions sont des hommes
(51,5 %) et 634 millions des femmes (48,5 %).
850 entreprises chinoises sont installées en Afrique o๠elles opèrent dans les mines, la pêche, le bois, la téléphonie, etc.
Le gouvernement chinois reconnaà®t officiellement une soixantaine de minorités ethniques, en plus de l’ethnie Han, majoritaire dans le pays.