La Banque mondiale pointe les contraintes qui freinent la croissance

Les fondamentaux sont bons, mais la croissance est historiquement faible.
Les politiques économiques et de marché connaissent des défaillances
majeures.
La banque souligne le rôle fondamental des institutions.

Le rapport sur la croissance au Maroc, que la Banque mondiale vient de rendre public – et qui n’est en fait qu’une version légèrement améliorée de la copie présentée au gouvernement en décembre dernier (voir La Vie éco du 16 décembre 2005) – se distingue sensiblement des précédentes études de cette institution. Et ceci sur trois aspects au moins. D’une part, la banque établit, cette fois, un historique de la croissance pour conclure que la faiblesse de celle-ci «est omniprésente au Maroc» et qu’elle est donc, en partie, un «héritage du passé». D’autre part, les rédacteurs du rapport, édifiés par les expériences observées ailleurs, admettent, ce qui n’est pas rien, qu’il n’existe pas de recettes miracle pour remédier aux contraintes à  la croissance et à  l’emploi au Maroc – et partout ailleurs, pourrait-on ajouter. Enfin, la Banque mondiale, dans son analyse de la croissance, intègre la dimension institutionnelle comme variable pouvant influer grandement sur l’activité économique (voir le point de vue de Larbi Jaidi page 26).

La croissance n’est pas nécessairement liée à  des réformes
L’approche adoptée dans ce rapport traduit, d’une certaine manière, la «nouvelle posture» dans laquelle, depuis un certain temps, et de plus en plus, se place la Banque mondiale : celle de ne plus, se poser vraiment en donneur de recettes (et de leçons, à  l’occasion), mais de partenaire qui peut aider, par ses diagnostics et l’expertise de ses économistes, à  trouver des pistes susceptibles de mettre l’économie sur la voie de la croissance.

En admettant qu’il n’existe pas d’approche simple de la croissance, la Banque mondiale tire les conséquences de ce que ses «recettes traditionnelles» (ouvrir et encore ouvrir le marché…) ne font plus vraiment recette et qu’une certaine dose d’Etat, moyennant une pratique saine de la gouvernance, est désormais nécessaire. Il est significatif à  cet égard – et c’est dans le rapport – que sur 83 pays ayant adopté des processus de libéralisation économique similaires entre 1960 et 2000, 20 % seulement ont ensuite bénéficié de périodes de croissance rapide. Le rapport signale également que des périodes de croissance rapide ne sont pas nécessairement liées à  des réformes, «mais à  des changements ciblés éliminant un certain nombre de contraintes».

C’est partant de là  que ce rapport de la Banque mondiale, appelé «Mémorandum économique pays» (CEM en anglais), le deuxième après celui de 1995, juge que la «problématique de la croissance au Maroc reste [encore] une énigme». Car, rappelle-t-il, le Maroc, à  l’instar d’autres pays, a lui aussi mené des réformes (celles en particulier suggérées dans le mémorandum de 1995) mais n’est pas parvenu à  réaliser des taux de croissance suffisamment élevés et durables pour absorber les déficits qu’il traà®ne. «L’énigme» résiderait donc là  : une situation macroéconomique satisfaisante, un système financier sain, des infrastructures en amélioration sensible, une stabilité politique et sociale reconnue, etc.

Evacuant rapidement l’idée que la faiblesse des taux de croissance pourrait résulter, en partie, de la «vétusté» du système de la comptabilité nationale qui ne mesurerait pas correctement le niveau du PIB (voir article en page 14), le rapport s’attelle à  identifier ce qu’il appelle «les contraintes majeures» qui freinent la croissance au Maroc. Celles-ci sont au nombre de quatre : la rigidité du marché du travail, la forte fiscalisation des bénéfices des entreprises (l’IS à  35 %, contre 20 % en Turquie par exemple) et des ressources humaines (l’IGR à  44 % dans sa tranche supérieure, soit l’un des plus élevés au monde), la parité fixe du régime de change et, enfin, un biais anti-exportation du régime commercial.

Ces contraintes, en gros déjà  pointées du doigt par les opérateurs économiques marocains, mais que ne partage pas dans leur totalité le gouvernement – d’o๠les divergences qu’il a avec la Banque mondiale, en particulier sur le niveau de protection du marché et la rigidité du marché du travail -, sont à  inscrire, selon le rapport, dans le registre des «défaillances des politiques économiques», donc de l’Etat, en quelque sorte.

Formation, information et coordination font défaut
A cet ensemble de défaillances des politiques économiques, le rapport en ajoute d’autres liées, cette fois, au marché. Il s’agit de ce qu’il appelle les problèmes d’externalité (théorie de Romer) et qui ont noms formation, information et coordination. Ces contraintes «sont responsables en partie du faible niveau d’auto-découverte» et d’innovations, toutes choses considérées désormais comme faisant partie des sources importantes de croissance. Combinés avec les défaillances des politiques économiques, ces problèmes d’externalité, estime le rapport, jouent un rôle «néfaste» sur l’investissement, la compétitivité et, in fine, sur le processus de transformation structurelle de l’économie marocaine ; c’est-à -dire sur sa capacité à  passer d’activités à  faible valeur ajoutée vers des activités à  haute valeur ajoutée, en particulier en matière d’exportations.

Dans la mesure o๠ce rapport examine de manière approfondie la problématique de faible croissance au Maroc, on peut s’interroger sur le fait de savoir pourquoi l’agriculture, dont on connaà®t le poids dans le PIB, ainsi que le secteur informel, dont nul n’est encore en mesure d’estimer l’importance, n’ont pas été abordés.

Quelques propositions de la banque

Afin de faire passer le Maroc d’une situation de faible croissance-chômage fort à  une situation de forte croissance-chômage faible, la Banque mondiale propose des mesures prioritaires transversales dont certaines se recoupent avec celles, sectorielles, annoncées par le gouvernement (Plan Emergence et Initiative emploi).

– Mise en place d’un nouveau cadre institutionnel pour la croissance et l’emploi, à  travers la nomination officielle des acteurs-clés (création d’un conseil de coordination de haut niveau avec la participation du secteur privé), l’établissement et l’appropriation de la stratégie du Pacte national pour la croissance et l’emploi et la création d’un observatoire national pour la croissance et le commerce extérieur. Réduire les rigidités sur le marché du travail et la taxation du capital humain. Pour cela, ne pas modifier le salaire minimum réel à  moyen terme et ne pas accepter le SMIG régional, réduire l’IS et l’IGR, simplifier la TVA, éliminer les exonérations fiscales, instaurer un impôt minimum sur les activités informelles et réduire les tarifs douaniers.

– Promouvoir la compétitivité du taux de change : mettre en place un programme d’actions de mise en conformité avec les pré-conditions pour adopter un régime de change plus flexible et développer un mécanisme de ciblage de l’inflation.

– Adopter un processus de sélection concurrentiel, transparent et responsable, d’activités méritant d’être récipiendaires d’incitations, avec des mécanismes de contrôle et d’évaluations annuelles des activités soutenues.