Koutoubia : la saga d’un boucher entreprenant

En 1993, l’entreprise vendait 20 tonnes par an, aujourd’hui elle en
vend 8 millions

L’effectif est passé de 6 à 250 salariés

Koutoubia est certifiée Iso 9001-2000 et a engagé un processus
d’intégration.

Comment une minuscule entreprise de charcuterie artisanale a-t-elle pu se transformer en dix ans en une grosse PME qui approvisionne aujourd’hui 75% du marché avec ses 8 millions de tonnes par an ? Une entreprise qui, de surcroît, vient d’obtenir la certification ISO 9001, version 2000 ? Derrière ce succès un autodidacte : Tahar Bimezzagh, le PDG de Koutoubia. S’il refuse de parler chiffres, faisant sien l’adage «pour vivre heureux, vivons cachés», sa saga n’en demeure pas moins une fulgurante aventure où travail, flair et patience sont synonymes de réussite. Bien entendu, il doit également son exploit à des hasards heureux. Mais, que peut la chance si l’on ne sait pas la saisir ?
L’histoire de Koutoubia commence, en 1985, par l’installation d’un MRE à Mohammédia. Belghiti Khennoussi Mohamed ne revient pas définitivement au pays. Mais, riche d’une expérience de fournisseur de matières premières en charcuterie en France, il crée une unité de la même marque, Koutoubia, au pays. Partagé entre le Maroc et l’Hexagone, il confie la gestion de l’entreprise à un Français. Au bout de quelques mois, des difficultés de commercialisation, ajoutées à la forte présence des produits de contrebande, ont raison de son esprit d’entreprise.
L’histoire aurait pu s’arrêter là et l’usine de production n’aurait alors été qu’une autre unité désaffectée, comme il s’en trouve du côté du port de Mohammédia.

La campagne d’assainissement a permis d’élargir les parts de marché
C’est là qu’intervient un deuxième larron qui ne se contentera pas de jouer les seconds rôles. Tahar Bimezzagh est boucher, charcutier au quartier de Benjdia et il se trouve qu’il était un des meilleurs clients des débuts fringants de Koutoubia Mohammédia. Des vagues discussions sur les déboires des uns et des autres naîtra une association où la parole donnée tient lieu de contrat devant notaire. Et ce n’est qu’en 1993 que le deuxième épisode de l’histoire de Koutoubia commence à s’écrire.

Un abattoir de dindes qui traite 1200 unités/heure
Tahar Bimezzagh n’a pas fait de longues études, mais a cultivé, à côté du savoir-faire d’un métier hérité de père en fils dans la famille Agourram, un flair à toute épreuve et une démarche de fonceur. Il s’installe donc sur le tiers des 3 000 m2 de l’unité de production à l’arrêt et fait tourner hachoirs et fours… Il commence avec 6 personnes sur l’espace qui fera aussi office de lieu de gîte et de couvert de fortune. Les temps sont durs et l’entreprise n’arrive à écouler que 500 à 700 kg de produits par semaine, sur lesquels il y a souvent des méventes, d’ailleurs, explique Tahar Bimezzagh. Ceci, alors que la capacité de production est de 3 tonnes par jour. «Mais comment voulez-vous placer un produit qui vous revient entre 8 et 10 DH, alors que la contrebande l’offre à 7 DH».
La troisième vie de l’entreprise commence en 1995, avec le lancement de la campagne d’assainissement. Et là, on apprend qu’en raison d’un cortège de malheureuses victimes, elle a été un moment décisif, celui où le destin de Koutoubia a été scellé. Les produits de contrebande vont accuser un tel recul que la charcuterie de Tahar Bimezzagh et Belghiti Khennoussi va opérer la percée que les deux compères appelaient de leurs vœux. La conjonction de deux autres facteurs va assurer la pérennité de l’entreprise : la charcuterie se fait une place dans le panier de la ménagère et la tendance est relayée par l’arrivée des grandes surfaces qui en démocratisent la commercialisation. Laiterie, boucherie et supérettes sont, aujourd’hui, autant de présentoirs pour les produits de charcuterie. Cependant, plus que tout, c’est au moment de la période des intoxications alimentaires par la mortadelle que les dés seront jetés. En effet, les accidents intervenus ont sonné le glas de toutes les petites sociétés artisanales et peu structurées du secteur de la charcuterie. Dès ce moment, les jeux sont faits et le consommateur va irrémédiablement opter, une fois pour toutes, pour la qualité.
Aujourd’hui, Koutoubia revendique un taux de pénétration de près de 75 % sur le marché des produits du genre. Elle fabrique pas moins de 60 produits différents. Ses équipements (hachoirs, poussoirs, fours, chambres froides..) ont été soit renforcés soit modernisés. L’entreprise s’étale sur 30 000 m2 et 60 à 80 MDH ont été investis dans deux pôles : l’abattage et la découpe de la volaille et la charcuterie, la salaison et les conserves de viande. Un abattoir de dindes a été acquis pour le traitement de 1 200 unités par heure. La capacité de production, elle, a été portée à 50 tonnes par jour. Le personnel est passé des 6 employés, souvent désœuvrés, au départ, à 250 permanents, avec des pointes de 320 en été, et Koutoubia est en train de prospecter le marché à l’export. «Nous serons dès la fin 2003 sur les étals des supermarchés des pays du Moyen-Orient et je me félicite que mon banquier m’ait suivi dans la longue marche entre la production artisanale de départ et l’activité industrielle, conquise de longue haleine».
Aujourd’hui, après avoir réussi l’intégration verticale en créant, par exemple, des fermes spécialisées, séparées de son activité de base, Koutoubia songe à l’étape ultérieure. Il s’agit de produire des plats cuisinés. «Réussir, c’est anticiper», tel est le mot d’ordre de l’équipe dirigeante. Dans tout cela, Tahar Bimezzagh, le PDG, n’a qu’un seul regret, celui de s’être séparé de son associé en 1996.