Jamal Belahrach : L’Etat n’a pas de politique de l’emploi

La formation professionnelle doit être gérée par les entreprises. L’instauration d’une TVA sociale rendrait l’entreprise plus compétitive.

En février dernier la CGEM, à travers sa commission emploi, finalisait ses 20 propositions pour l’emploi, un mois plus tard vous commenciez vos réunions avec le gouvernement en vue de la concrétisation?de?quelques-unes d’entre elles. Où en sommes-nous depuis ?
Une convention a été signée entre la CGEM et le gouvernement qui fixe le cadre de travail dans lequel vont s’articuler les discussions sur le Pacte national pour l’emploi. J’insiste sur le fait que ce Pacte n’est pas la résultante de l’émergence du Mouvement du 20 février. Nous y avons travaillé au sein de la commission emploi pendant plus d’un an et il a été publiquement présenté le 2 février.

Et depuis…
Sur les 20 mesures proposées, deux ont déjà fait l’objet d’un accord. Le contrat d’intégration professionnel qui comporte une phase obligatoire de formation en matière de savoir-être, d’informatique et de langues avant tout autre formation professionnelle, parce que ces lacunes sont de très gros freins à l’emploi. L’autre mesure adoptée est celle de la couverture sociale pour les contrats ANAPEC dès le premier jour de travail. Le tout avec un objectif de 250 000 emplois supplémentaires à créer dans les 5 ans, hormis ceux qui seraient naturellement créés par le jeu de l’offre et de la demande.

Avec du recul, comment jugez-vous les contrats ANAPEC ?
J’ai été contre à l’origine. Primo, ils consistent à «précariser» les jeunes diplômés dès le départ avec une assurance d’embauche définitive qui reste hypothétique pendant de longs mois. Secundo, je pense que l’on a apporté, et ce n’est pas la première fois, une mauvaise réponse à un vrai problème structurel de chômage. L’entreprise, encore une fois, n’a pas besoin de primes à l’emploi, elle a surtout besoin de gens bien formés qui répondent à ses besoins pour faire face à la mondialisation et le défi de la compétitivité. On ne s’est pas attaqué aux vrais sujets, qui sont la formation initiale, la formation professionnelle et l’orientation. Il faut agir en amont au lieu de replâtrer en aval.

Ces contrats ANAPEC ont quand même donné des résultats. En 2010, 40 000 contrats de formation insertion tout de même…
Le problème du chômage est beaucoup plus important. La demande est très élevée et particulièrement chez les diplômés. On revient encore à la question de l’amont, de la formation initiale et de l’orientation.

Le taux de chômage au Maroc tourne tout de même autour de 9%. A priori un bon score quand on voit ce qui se passe dans le monde…
Sur le plan statistique c’est un taux séduisant mais la réalité est tout autre. En milieu urbain il dépasse 15% et chez les diplômés il tourne autour de 30%. De l’autre côté, les entreprises râlent tout le temps parce qu’elles ne trouvent pas de profils capables d’écrire, de parler et, de manière globale, de communiquer correctement. Contrairement à ce que l’on pense, le potentiel de recrutement existe et il est même énorme mais on ne trouve pas de bons profils.

A quoi correspondent alors ces 750 000 emplois créés au cours des 5 dernières années ?
La plupart des postes de travail créés correspondent à des emplois peu qualifiés et ce n’est pas une nouveauté. L’inadéquation poste/profil reste très forte. Ça veut bien dire qu’il y a un vrai problème sur la dimension des «compétences» aujourd’hui alors que de l’autre côté on a lancé des plans sectoriels qui nécessitent des personnes qualifiées que l’on ne trouve pas, du moins en qualité, quand ce n’est pas en quantité. Au final, on s’est même retrouvé avec une inflation des salaires puisque le  peu de compétences qu’il y a est fortement sollicité par le marché. Les investisseurs qui viennent et à qui on a vanté les atouts d’un marché où la main-d’œuvre est compétitive le savent bien. Là où leur business-plan avait prévu un montant de 100 en masse salariale, ils se retrouvent avec 120 à 130. Un cadre marocain est devenu aussi cher aujourd’hui qu’un cadre européen. On peut s’en réjouir pour ceux qui ont trouvé un travail. Mais combien dans ce cas par rapport à ceux qui chôment… En fin de compte, se prévaloir d’un taux de chômage de 9% parce que l’informel et le sous-emploi occupent une bonne partie des actifs ne veut absolument rien dire.

Solution ?
On ne peut plus penser le chômage aujourd’hui avec les réflexes d’hier, avec des mesurettes comme les dispositifs qui existent à l’heure actuelle. Politiquement parlant ça ne tient plus. Il faut repenser le modèle économique de la création d’emplois. Au-delà des mesures en amont, il faut développer le service, la consommation intérieure, de nouveaux métiers. Parmi les opportunités qui d’ailleurs s’offrent à nous, celle de la régionalisation avancée, qui fournira des postes de travail à des cadres et agents territoriaux. Là encore, il faut y réfléchir maintenant et non pas se retrouver à adapter des profils non formés. Il faut réorienter, développer des filières et des cursus de gestion territoriale. Il y a dans la régionalisation un véritable vivier d’emploi. Nous avons d’ailleurs proposé dans le cadre du pacte la création d’un observatoire de l’éducation, de l’employabilité et de l’entreprenariat que les entreprises prendraient en charge et qui ferait, périodiquement, des recommandations, sur les filières qu’il faut arrêter, les nouvelles à mettre en place, les métiers qui commencent à émerger, les besoins… Tout cela n’existe pas aujourd’hui. Aujourd’hui nous traitons le chômage de manière technique, alors qu’il faut le traiter de manière économique. Les réflexions que nous avons aujourd’hui sont déjà caduques par manque de prospective, de recul. Le chômage est traité de manière politique.

Pourtant, avec le développement des stratégies sectorielles et notamment les métiers mondiaux du Maroc ont a bien vu que l’Etat avait agi en amont en prévoyant de former à l’avance des compétences…
Mais cela suffit-il ? Va-t-on répondre à toute la demande en emplois avec les seuls métiers exportateurs ? Va-t-on répondre aux besoins des milliers d’autres entreprises. Bien sûr que non. Il n’y a pas de vision transversale de la problématique de l’emploi. Et même dans le cadre des métiers mondiaux, je vous rappellerais un simple exemple, celui de Renault qui s’est vu contraint d’envoyer ses futurs salariés de Tanger Med se former à l’étranger. Il n’y a pas, au Maroc, une véritable vision, une politique de l’emploi. On procède par retouches et par replâtrage.

Ce qui veut dire…
Que l’on va droit dans le mur. La problématique de l’emploi doit à la fois être traitée en amont et en aval, pour ne pas se retrouver avec des centaines de milliers de diplômés chômeurs d’ici 5 ou 10 ans…

Justement, que pensez-vous de l’initiative prise par le gouvernement, en mars dernier, d’intégrer 4 300 diplômés chômeurs dans la fonction publique ?
D’abord, il faut rappeler que ce sont les entreprises qui créent des emplois. Elles le font  parce qu’elles sont compétitives et, par conséquent, gagnent des parts de marché qui les poussent à créer des emplois pour mieux servir leurs clients.
En tant que citoyen, ensuite, je trouve que c’est une faute car cela donne l’impression que l’Etat peut créer des emplois à volonté et qu’il faut juste un peu de pression et on ouvre la boîte à emploi. Or, nous savons que l’Etat est déjà gros et gras et qu’il n’a pas les moyens de cette politique. Le niveau d’endettement que nous avons est là pour nous rappeler que nous devons être vigilants sur nos dépenses et sur les signes que nous donnons avec nos décisions.
Ce faisant, la seule façon d’inverser la tendance est de mettre sur le marché du travail des jeunes bien formés. Il faut oser repenser le système de formation.

Une formation professionnelle que tout le monde paie mais dont personne ne profite c’est à cela que vous faites allusion ?
Il faut entièrement repenser le système. Aujourd’hui, il est caduc. Nous ne faisons que répondre à une commande du gouvernement, avec de l’argent payé par les entreprises privées. Certes, ces commandes répondent à des stratégies sectorielles mais ce n’est pas suffisant. Il y a également les besoins des autres entreprises. Il faut permettre à l’entreprise, dans le cadre de la formation continue, de former toute l’année des collaborateurs et développer leur employabilité pour fluidifier le marché du travail. Notre système de formation professionnelle doit être repensé. Savez-vous que sur le 1,4 milliard de DH que les entreprises paient chaque année au titre de la taxe pour la formation professionnelle, seulement 300 MDH sont mis à la disposition des entreprises pour leur besoin en formation – le reste allant au fonctionnement de l’OFPPT- et sur ces 300 MDH, 15 MDH seulement sont effectivement utilisés ? Ça n’a aucun sens. Les acteurs économiques doivent prendre en charge leur système de formation comme cela se fait ailleurs et là, ils seront responsables et des formations et des orientations et du résultat.  

Ces acteurs économiques sont bien impliqués dans le système aujourd’hui…
De quelle manière ? En assistant aux conseils d’administration pour voter le budget de l’OFPPT et les ouvertures de centres qui sont financés par les entreprises ! Primo, la taxe de formation payée par les entreprises doit être gérée par ces mêmes entreprises. Secundo, il faut réformer le système des contrats spéciaux de formation (CSF) qui ont fait l’objet de beaucoup d’abus. La CGEM a proposé de reprendre en main la gestion de ces CSF. Un schéma qui a l’aval du gouvernement. Mais dans la pratique, le projet est bloqué au Secrétariat général du gouvernement sous prétexte que la CGEM ne représente pas l’ensemble des acteurs économiques.

Vous militez également, et depuis longtemps, pour l’instauration d’une TVA sociale qui permettrait aux entreprises d’être plus compétitives. Ne croyez-vous pas qu’il faille d’abord renforcer le contrôle ?
Ce débat est devenu un serpent de mer sur l’assiette de cotisation et la lutte contre l’informel. Il y a un contrôle qui est fait et qui de plus en plus montre une certaine efficacité. Mais le poids de l’informel est tel que, par exemple, 2% des entreprises privées paient 80% de l’IS. Il faut travailler sur l’informel pour élargir l’assiette et faire baisser le coût des charges, mais c’est un travail de très longue haleine.
Mais le vrai débat d’aujourd’hui est sur le coût du travail et donc notre compétitivité pour créer plus d’emplois et permettre à des entreprises de rentrer dans le formel. La vertu de la TVA sociale est de permettre un financement de la protection sociale qui va nous coûter de plus en plus si nous voulons un modèle social juste et des financements équitables qui ne pèsent pas que sur l’entreprise. Aujourd’hui, la nouvelle Constitution vient de rendre obligatoire le droit à la protection sociale. Ça veut dire que nous sommes déjà en infraction par rapport à la Constitution, pour les nombreuses, très nombreuses entreprises qui ne paient pas leurs charges sociales. Il faudra un jour ou l’autre ouvrir ce débat sur la TVA sociale. Augmenter la TVA et affecter le surplus de recettes pour baisser le coût du travail, financer la protection sociale, tout le monde s’y retrouve. Demandez aux Allemands, aux pays nordiques, si cette mesure a été efficace ou non ?
 
Peut-on imaginer qu’un jour ce contrôle soit délégué par l’Etat à des entités privées pour plus d’efficacité ?
Je pense que chacun doit rester à sa place. Il appartient à l’Etat de le prendre en charge. Mais, cela dit, la question de l’efficacité se pose très sérieusement. Le vrai débat réside dans la question des sanctions applicables aux entreprises qui ne paient pas leurs charges sociales. Tant que l’on s’en tiendra à des amendes dérisoires, la fraude persistera. Il faut des sanctions pénales, c’est un crime de ne pas offrir la protection sociale aux salariés. En 2011, il y a seulement 1,1 million de personnes déclarées à la CNSS pendant 12 mois consécutifs dans l’année, sur une population active qui frôle les 11 millions.

La question de l’indemnité pour perte d’emploi (IPE) reste en suspens. Jusqu’où les entreprises sont-elles prêtes à aller en termes de cotisation…
C’est une mesure sociale majeure. Disposer d’un revenu, fût-il minime, quand on se retrouve soudain sans travail est capital et on ne comprend pas pourquoi il a fallu attendre depuis 2004, soit 7 ans, pour en discuter de manière sérieuse.  Nous avons donné notre accord pour payer 0,38 % du salaire, ce qui représente environ le tiers des 1 ,1% de la masse salariale qu’il faut payer. Pour le reste le débat est entre les partenaires sociaux et l’Etat. Aux dernières nouvelles, les partenaires sociaux sont prêts à payer 1/3 et l’Etat devrait mettre dans le pot 250 millions de dirhams au départ. La question de la pérennité du système reste posée pour la suite.

Mais ce n’est pas à l’Etat de contribuer au financement de l’IPE ?
Certes, mais la charge étant trop lourde et les syndicats ne voulant pas que les employés paient plus ; c’est Abbas El Fassi lui-même qui a proposé que l’Etat contribue. Maintenant on dispose des 250 MDH mais quid de la suite ? Qui va financer ? Va-t-on revenir encore une fois chez l’entreprise pour payer le deuxième tiers ?
 
In fine, si une entreprise devait s’acquitter convenablement de l’ensemble des charges sociales dues -en vertu de la législation actuelle- à ses employés, quelle est le poids de ces charges dans la masse salariale ?
Ça tourne autour de 21%. Ce qui est énorme pour un pays comme le Maroc. Pourquoi ? Parce que l’assiette des cotisants est très réduite, avec une contribution plus élargie on aurait pu être à 12 ou 13%. L’importance de la délinquance sociale pénalise la compétitivité des entreprises.
 
Dans d’autres pays on trouve des charges sociales nettement plus élevées qu’au Maroc et le problème ne se pose pas. Ne croyez-vous pas que le problème se situe dans la productivité plutôt que dans le coût du travail ?
Ne comparez pas hâtivement. Les modèles sociaux dans les pays sont plus mûres que les nôtres et le revenu est mieux réparti. En ce qui concerne la productivité, elle est liée à la formation, donc au niveau de compétences. Enfin, j’ajouterai que nous compensons  notre faible mécanisation de notre industrie par le nombre de salariés, et cela n’est pas la solution dans une mondialisation qui est à nos portes tous les jours.

En définitive…
L’élan emploi aujourd’hui c’est le privé qui peut le donner, accompagné par l’Etat qui doit créer les conditions nécessaires. Mais, et j’insiste beaucoup là-dessus, si on  ne change pas notre façon de penser on ne s’en sortira pas. Le Maroc aujourd’hui a trop la tête tourné vers le Nord alors qu’il a encore les pieds ancrés dans un système vieux, dépassé par les événements. On ne peut pas faire du neuf avec du vieux.
 
La question de la langue continue de poser problème au Maroc. L’enseignement est arabisé alors que la langue du travail dans le secteur privé est le français…
L’analphabétisme version 2011 c’est quoi ? C’est ne pas savoir correctement parler français ou anglais, non pas parce que ça fait «in» mais parce que c’est le monde du travail qui l’exige. Il faut en finir avec la démagogie ambiante. La langue est un élément fondamental. Comment qualifier le fait que l’on veuille ouvrir l’économie, commercer avec le monde et en même temps avoir ce repli linguistique pour des raisons d’orgueil politique mal placé et suranné. C’est un comble ! L’analphabétisme version 2011 c’est également ne pas savoir utiliser un ordinateur. Un jour nous paierons la facture de tout cela…