Jamal Belahrach : « Le code du travail doit s’adapter à  la réalité économique et non le contraire. »

Il appartient à  l’Etat de développer une politique volontariste pour lutter contre la non-conformité sociale. C’est le moment d’organiser un sommet pour définir les contours du nouveau contrat social pour les générations futures. La loi sur le droit de grève doit voir le jour cette année.

L’IPE démarre cette année. Visiblement, on a choisi d’y aller prudemment, d’autant plus que certains, particulièrement à la CGEM, mettent en garde contre les dérapages en termes de coûts. Quelles sont les garanties données par le gouvernement que le système ne constituera pas un gouffre financier ?

 Tout d’abord, il faut que nous nous félicitions tous d’avoir enfin mis en place un dispositif permettant à des salariés qui perdent leur emploi d’être pris en charge financièrement pour au moins six mois et de pouvoir être accompagnés pour retrouver un nouvel emploi. Cet accord est né d’une relation de confiance installée avec les syndicats auxquels je rends hommage et d’un esprit de responsabilité du gouvernement. Cela veut dire que nous avons conscience que nous devons être vigilants pour éviter de tomber dans un régime qui soit déficitaire à moyen terme. C’est dans ce sens que nous avons demandé que le gouvernement soit totalement impliqué pour au moins trois ans, faire un bilan à terme et, s’il y a lieu, repenser le mécanisme financier. Aujourd’hui, cela coûte 0,38% à l’entreprise. C’est une charge supplémentaire dans le coût du travail qui est déjà élevé au Maroc par rapport à notre modèle économique où l’informel sévit puissamment. La CGEM a assumé ses responsabilités et sa vision qui est d’allier progrès économique et progrès social.
 
Est-ce que vous êtes du même avis que ceux qui pensent qu’un système d’allocations chômage au Maroc ne peut fonctionner correctement tant que nous n’avons pas un dispositif statistique permettant de cerner de manière juste la population éligible ?

 Il faut que notre pays vive avec son temps et surtout que nous ne prenions pas de retard sur les bouleversements que connaissent les sociétés et la vitesse à laquelle notre écosystème économique évolue. À force de mettre en avant ce type d’argument, on sclérose et on inhibe une société et ses citoyens militants. Notre ambition est de faire avancer note pays et de créer les conditions d’exécution de nos décisions et non de bâtir des murs pour nous dire que nous ne pourrons pas les escalader. Nous avons pris beaucoup de retard sur notre développement économique et social. L’IPE est une avancée sociale majeure et doit bien évidemment être pilotée pour éviter tout dérapage.
 
D’autres pensent que l’IPE peut aussi donner lieu à des pratiques qui vont à l’encontre de l’éthique comme les fausses déclarations, les dossiers fictifs…

Il nous faut parier sur les gens honnêtes qui, Dieu merci, existent et font avancer tant bien que mal notre pays. Il est clair que les process et processus qui devront être mis en place devront éviter toute forme de dérapage pour ne pas pénaliser cette avancée sociale dans notre pays.
 
Cela fait presque dix ans que le Code du travail est entré en vigueur. Des avancées ont certes été notées. Mais de nombreuses dispositions du code restent inappliquées parce qu’inapplicables. Si on vous demandait de nous citer trois ou quatre d’entre elles qui vous semblent aujourd’hui les plus urgentes à mettre en œuvre ce serait lesquelles ?

Plus largement, le code du travail doit s’adapter à la réalité économique et non le contraire. Il faut tordre le cou à des postures qui sont un frein à toute forme de réformes. L’entreprise n’est pas l’ennemi des salariés ou des syndicats ou de l’Etat.
Le monde a changé et le Maroc aussi. Les entrepreneurs prennent des risques tous les jours pour créer des richesses et ils doivent être reconnus pour cela et non montrés du doigt. Rappelons des choses élémentaires : sans entreprises il n’y pas de créations de richesses et donc pas d’emploi et par conséquent les caisses de l’Etat seraient vides.
Aujourd’hui, nous devons installer une confiance et de la responsabilité sur la manière dont l’entreprise doit être traitée. Le code du travail n’a pas vocation à bloquer le fonctionnement de l’entreprise mais au contraire doit lui faciliter la tâche. Le pendant de cela est bien évidemment la protection des salariés qui doit être garanti par les conventions collectives et la démocratie sociale dont les syndicats et la CGEM doivent être les acteurs. Nous devons définir la nature du modèle social que nous voulons pour notre pays.
 
La loi sur le droit de grève semble s’acheminer vers un dénouement. Le patronat et les syndicats ont-ils fini par se mettre d’accord sur les points en suspens comme par exemple l’obligation de préavis ?

Le droit de grève est garanti par la Constitution et c’est heureux. La liberté du travail et d’entreprendre aussi. L’urgence aujourd’hui est d’organiser ces droits. Les syndicats sont conscients de cela et savent que ce texte doit voir le jour car ils ne peuvent faire le déni de réalité. Il est dans leur intérêt que de lutter contre la fragmentation syndicale (plus de 35 syndicats dans notre pays). La CGEM a proposé un texte très équilibré et il semble que le gouvernement soit allé dans ce sens et nous nous en félicitons. Nous devons travailler avec nos partenaires sociaux pour lever les éventuels obstacles dans le cadre de notre pacte social et ensuite nous espérons que 2014 soit une année historique pour ce texte qui attend depuis plus de 40 ans… Ce texte doit voir le jour cette année car, après, nous entrons dans un cycle de rendez-vous électoraux et cela sera impossible. Ce signal est attendu par toute la communauté d’affaires, aussi bien nationale qu’internationale. Le chef du gouvernement s’y est engagé personnellement en 2012 puis en 2013. L’heure de vérité est arrivée car notre économie ne peut plus être l’otage de l’irrationnel. Ce texte responsabilisera aussi les opérateurs économiques qui doivent et devront respecter la législation du travail à la lettre. Bref, ce texte sera fondateur d’un nouvel ordre social et nous en avons besoin.
 
Aujourd’hui encore, de nombreuses entreprises, pas seulement les PME, ne sont pas toujours socialement conformes. Défaut de déclarations à la CNSS, conditions de travail ne répondant pas aux normes les plus basiques, dépassement des quantums horaires sans contrepartie en heures supplémentaires, non-respect des libertés syndicales…

Cela existe malheureusement. L’informel pénalise les opérateurs qui sont dans le formel et aussi l’Etat dans ses rentrées sociales et fiscales. Il appartient à l’Etat de développer une politique volontariste pour lutter contre ce fléau. Les outils existent et il faudra certainement en créer d’autres. C’est le courage politique qui manque aujourd’hui. Je suis convaincu que sans une mobilisation nationale conduite par l’Etat, l’informel continuera de sévir et de se structurer davantage et par voie de conséquence de pénaliser la compétitivité des entreprises socialement et fiscalement responsables qui respectent les règles.
 
Le patronat demande toujours beaucoup de concessions à ses partenaires. Mais que fait la CGEM de son côté pour faire en sorte que ses membres et le privé, de manière générale, respectent de plus en plus la législation ?

La CGEM ne demande pas de concession, elle se bat pour créer et développer les conditions de l’entreprenariat et de l’investissement pour que notre pays soit compétitif et crée de la richesse. La présidente a toujours été claire sur le sujet : la CGEM représente avant tout les entreprises qui respectent les règles et condamne énergiquement et fermement toute forme de violation des règles. En tant qu’organisation représentant le tissu économique national et partenaire du gouvernement, la CGEM est porteuse du progrès économique et social et cela sans dissociation. Le pacte social avec les syndicats est historique et montre bien que notre organisation est dans la co-construction et dans la coopération pour bâtir un modèle économique et social durable où chaque partie prenante a droit de cité. N’oublions pas que dès 2009, le Souverain a invité tous les acteurs à créer un nouveau contrat social pour notre pays. C’est le moment ou jamais de prendre nos responsabilités et d’organiser un sommet social pour définir les contours de ce nouveau contrat social pour les générations futures.