Inigo Serrano : «Il faut savoir ce que nous voulons faire du secteur»

Déjà  50 000 lignes dans le fixe,
y compris la publiphonie.
Pour la 3G, le patron de Méditel ne s’attend pas à  des
miracles.
Il envisage le recours à  l’ANRT pour le litige avec IAM au sujet
du trafic international.

Inigo Serrano Directeur général de Méditel
«Aujourd’hui, les opérateurs télécoms au Maroc ont créé un secteur qui représente déjà  plus de 5% du PIB du pays.
Ce n’est pas rien. Et l’Etat nous demande de payer des redevances qui, à  mon sens, ne sont pas cohérentes.»

Depuis un an à  peine au Maroc, o๠il dirige Méditel, Inigo Serrano semble bien connaà®tre le système. Textes de loi et réglementation, l’ANRT, les enjeux du secteur, ses problèmes…, il en parle comme s’il avait toujours été là . Pour ce jeune polytechnicien (40 ans à  peine), qui a dirigé le développement de Telefonica en Asie, le Maroc ne recèle pas moins de potentiel. Pour lui, il reste encore à  faire. Les relations avec l’opérateur historique ne sont pas toujours faciles, l’ANRT doit développer davantage une réflexion stratégique sur le devenir du secteur. Comment compte-t-il s’attaquer au fixe, à  Internet et à  la 3G ? Confidences du patron de Méditel.

La Vie éco : Vous êtes DG de Méditel depuis environ un an. Qu’est-ce qui a changé au sein de l’entreprise ?
Inigo Serrano : Il y a eu des changements au niveau des projets de l’entreprise. D’une entreprise qui se concentrait sur le mobile, nous sommes aujourd’hui engagés sur d’autres fronts comme le fixe et Internet. Elle offre une solution globale à  ses clients, notamment pour les entreprises mais aussi pour tous les segments de marchés tels que les résidentiels ou les PME/PMI.

Pourtant, on a l’impression que le fixe de Méditel n’a pas encore trouvé sa voie…
Nous parlons plus de nos clients que de technologie. Nous avons préparé des solutions adaptées à  chaque segment. Nous avions déjà  préparé des solutions en publiphonie pour faire face à  la concurrence de Maroc Telecom. Donc, nous étions déjà  présents sur le segment pour les particuliers/résidentiels. Ensuite, nous avons lancé «Tilifoun dial dar» pour les personnes qui voulaient avoir un téléphone à  la maison sans payer d’abonnement mensuel ou qui voulaient une solution prépayée mais néanmoins résidentielle. Ce sont près de 50 000 lignes que nous comptons aujourd’hui dans ce segment. Ce qui correspond à  une part d’environ 3,5 ou 4% du marché résidentiel.

Méditel n’est-il pas handicapé sur le fixe par rapport à  l’opérateur historique ?
D’abord, il faut savoir que le fixe est un marché à  faible croissance. Etre présent sur le fixe était d’emblée synonyme, pour Méditel, d’une présence sur le segment de la publiphonie. Celle-ci représente près de 15 000 lignes. Nous avons atteint nos objectifs dans ce sens. Avec cela nous réalisons de fortes croissances en plus de l’offre «Tilifoun dial dar» qui a été, d’ailleurs, bien accueillie. Les clients ont pris du temps pour en comprendre les avantages, mais ils apprécient le fait de ne pas avoir à  payer d’abonnement, surtout les particuliers. Les entreprises, clientèle très importante pour nous, prennent leurs décisions de manière différente. Elles doivent lancer des appels d’offres, les comparer et réfléchir aux installations. Le cycle de commercialisation étant plus lourd, prendre des parts de marché sur ce segment est plus difficile.

Y a-t-il encore de la place, à  votre avis, pour d’autres opérateurs dans le mobile au Maroc ?
Je pense qu’un troisième opérateur aurait plus de difficultés pour s’installer. Cela l’a déjà  été pour un deuxième opérateur, en l’occurrence Méditel, et le sera davantage encore pour un troisième. Il nous a fallu six ans pour devenir rentable, mais c’est un challenge que nous avons remporté. Pour un troisième opérateur dans la téléphonie, avec les investissements lourds que cela comporte, il sera difficile d’établir un business- plan qui tienne la route. Il faudra de plus en plus réaliser des investissements lourds pour capter les clients à  travers les réseaux de distribution, la publicité… Ce n’est pas évident. A sa décharge, le troisième opérateur aura à  payer, pour la licence, un prix beaucoup moins élevé que Méditel.

Pour Internet, on a l’impression que Méditel ne s’y est pas trop investi et qu’elle ne dispose pas réellement d’une offre précise, bien communiquée…
Absolument pas. Nous avons déjà  notre offre Internet pour les entreprises. Nos clients sont satisfaits et nous avons chaque jour plus de demandes. Nous sommes déjà  présents sur le marché et notre base de données clientèle est bien fournie. Il faut dire que nos premières offres Internet n’ont été lancées sur le marché qu’à  partir de mai 2006. La licence a été attribuée en juillet 2005 mais le décret n’a été signé qu’en avril 2006. Nous ne sommes donc actifs que depuis 4 à  5 mois. Pour le moment, notre absence dans le paysage est due au fait que n’avons pas besoin de communication. Nous avons fait le choix de nous concentrer sur nos clients qui sont déjà  présents à  travers notre force de vente directe et notre réseau de distribution.

Que préparez-vous pour la 3G ?
Je pense qu’il est un peu prématuré de parler de la 3G aujourd’hui au Maroc. Même en Europe, l’ampleur de la 3G n’est en rien comparable à  la 2G. Sur le marché marocain, il ne faut pas, à  mon avis, tabler sur des centaines de milliers d’abonnés dès le début. Les chiffres des opérateurs au Maroc devraient être moins optimistes. C’est un projet à  long terme comme nous l’a prouvé le cas de l’Europe o๠la pénétration de la 3G en est encore à  sa phase d’installation.

O๠en êtes-vous sur les aspects relatifs à  l’interconnexion qui avaient donné lieu au début à  des frictions avec l’opérateur historique ?
Nous avons aujourd’hui une relation cordiale avec l’opérateur historique et chacun essaie de faire de son mieux pour gagner des clients. Au niveau de l’interconnexion, nous avons des accords d’interconnexion pour le fixe, datant du début de l’année 2006. Aujourd’hui, il existe toujours des problèmes. C’est le cas du transit international (appels internationaux acheminés par Méditel vers l’opérateur historique), o๠Maroc Telecom refuse de nous octroyer la capacité de transmission souhaitée. Nous espérons que cela s’arrangera, sinon on devra aller vers l’autorité de réglementation, l’ANRT, pour régler nos différends comme cela se fait partout.

Justement, avec du recul, et après une expérience de huit années de libéralisation au Maroc, comment jugez-vous le rôle de l’ANRT ?
A ses débuts, l’ANRT devait naturellement passer par une phase de résolution de problèmes entre opérateurs surtout avec l’ouverture du marché du mobile. Je pense que l’ANRT doit jouer, aujourd’hui, un rôle de protection du secteur des télécoms. Il y a, par exemple, des cas de fraude à  l’international sur le marché marocain par des gens qui font du transit IP, qui transforment du trafic à  l’international en trafic national, ce qui représente une perte de valeur pour tous les opérateurs. L’ANRT doit se pencher sur la question.
D’un autre côté, elle devrait, à  mon sens, réfléchir à  faire des télécoms au Maroc un secteur à  égalité avec les autres secteurs de l’économie marocaine. Aujourd’hui, les opérateurs télécoms ont créé un secteur qui représente déjà  plus de 5% du PIB du pays. Ce n’est pas rien.
De plus, l’Etat nous demande de payer des redevances qui, à  mon sens, ne sont pas cohérentes. Par exemple, il nous faut débourser 1% de notre chiffre d’affaires pour la formation et recherche et développement alors que d’autres secteurs ne le font pas. Sans oublier les 2% que nous payons au titre du service universel, une redevance de plus de 1% pour l’utilisation des fréquences radio et, bien entendu, toute la partie relative aux recettes fiscales. L’ANRT doit nous aider à  ouvrir un débat constructif avec les différents acteurs concernés pour savoir si ces dépenses sont justifiées et ce que, finalement, nous voulons faire du secteur.
L’agence est un organisme de réglementation, certes, mais elle doit aussi nous aider à  nous développer. Il faut que les redevances soient plus logiques dans un secteur aussi important que celui des télécoms.

O๠en est votre projet d’introduction en Bourse, initialement prévue pour 2006. Le pacte d’actionnaires, lui, prévoit une introduction dès que l’entreprise sera bénéficiaire. Aujourd’hui, elle l’est. Alors ?
Si les actionnaires décident de faire une entrée en Bourse, ils sont souverains sur leurs décisions. Le management de Méditel appliquera et accompagnera les résolutions du conseil d’administration.

Vous avez eu à  gérer des équipes en Chine et ailleurs, qu’elle est votre appréciation sur les équipes marocaines ?
Je suis très satisfait des équipes de Méditel, qui sont très jeunes et qui ont contribué à  fonder l’entreprise. La moyenne d’âge est de 32 ans et les employés ont souvent commencé à  travailler juste après leurs études. Il y a donc une adhésion très forte à  l’entreprise et une grande motivation.
Les cadres et les techniciens de Méditel sont performants et compétents. Certains d’entre eux sont présents sur les sites 24h/24 en cas de problème. Je voudrais, ici, leur rendre un hommage appuyé. La prouesse commerciale et technologique que Méditel a réalisée mérite d’être saluée à  sa juste mesure, d’autant qu’elle participe à  la diffusion de ce que Méditel a de plus précieux : sa mémoire commune.