Ingénieurs, commerciaux, financiers, la demande est encore forte au Maroc

La formation technique n’est pas suffisante, le marché de l’emploi demande des profils qui ont, en plus, un savoir-être, une bonne présentation, une bonne maîtrise des langues.

Qu’ils soient lauréats de l’enseignement supérieur privé ou de l’enseignement public, c’est le marché du travail qui juge en dernier ressort de la qualité des milliers des candidats à l’embauche qui postulent chaque année pour leur premier job. Les écoles supérieures privées sont souvent citées par les recruteurs comme étant des établissements qui réussissent, ou qui essayent au moins de réussir, à s’adapter à un marché du travail de plus en plus exigeant, de plus en plus diversifié, souvent à la recherche de l’excellence. Les universités publiques marocaines essayent, elles-mêmes, de faire de leur mieux, en offrant à leurs lauréats depuis la réforme de 2002 des formations professionnalisantes adaptées aux demandes de ce marché. Les licences professionnelles et les masters spécialisés proposés par les universités en partenariat avec le monde de l’entreprise sont une des réponses à cette demande.

Mais ce sont les grandes écoles d’ingénieurs publiques qui raflent la mise ; les diplômés d’écoles comme l’EMI, l’EHTP, ou l’INSEA n’ont pas de difficultés à trouver un emploi dès la première année de la fin de leurs études, qu’ils soient ingénieurs Génie civil, industriel, électrique, mécanique, informatique, en génie des procédés, génie minéral…

En effet, «les ingénieurs sont très demandés, notamment en génie civil, en système d’information», insiste Essaid Belal, DG du cabinet Diorh. Cette demande s’explique : il y a d’abord ces grands projets de construction automobile et immobilière que le Maroc a lancés ces dernières années, mais il y a aussi les compétences techniques dont ces ingénieurs font preuve et par lesquelles ils s’imposent sur le marché. Normal que ces profils soient demandés, justifie Souad Zandy, responsable de recrutement au sein de Manpower Maroc : «Il y a de la demande dans l’industrie, le secteur de l’automobile qui explose, dans les BTP, les grands travaux routiers dont plusieurs projets sont lancés».

Le marché est demandeur de commerciaux rodés aux techniques de l’import-export

Les pouvoirs publics ont beau multiplier les efforts pour rattraper le retard en matière d’ingénieurs, ils n’ont pu satisfaire le marché. Le plan lancé en 2006 pour former 10 000 ingénieurs a été atteint, mais ce nombre s’est révélé insuffisant et a été revu à la hausse : on voudra former désormais pas moins de 15 000 ingénieurs et assimilés chaque année.
Il y a une forte demande d’ingénieurs, mais il y a aussi celle de profils généralistes : commerciaux, financiers, gestionnaires. «Ceux-là, on peut les trouver aussi bien dans les écoles supérieures privées que publiques, genre ISCAE, ENCG…». Ce sont des profils qui ne se contentent pas de la simple théorie, mais, «les stages aidant, ils acquièrent généralement une formation pratique qui les rend vite opérationnels sur le marché du travail», confirme Mme. Zandy.
En matière de commerciaux, ajoute M. Belal, la demande est encore trop forte, mais les plus sollicités sont ceux qui sont formés aux techniques de l’import-export. Il y aurait même un manque grave dans ce domaine. «Les commerciaux sont une denrée rare, d’autant avec l’industrie automobile qui se développe et le secteur immobilier qui, malgré la crise, résiste bien. Généralement, on cherche une double compétence, technique et commerciale», insiste Mme. Zandy.

Autres profils très demandés : les financiers. Depuis le comptable, ou le contrôleur de gestion, jusqu’au directeur financier, affirment tous les recruteurs. Même constat pour les cadres en ressources humaines, qui prennent, selon eux, de plus en plus d’importance, «depuis le chef du personnel jusqu’au DRH», confirme M. Belal. S’imposant de plus en plus en matière de formation, les écoles privées essaient de former ce genre de profils, par preuve que les filières classiques comme le marketing, la finance, la comptabilité-contrôle-audit… «sont toujours aussi sollicités», confirme Yasmine Benamour, administrateur de l’école HEM. Et d’ajouter que d’autres filières, un peu plus récentes, s’y ajoutent, «tels que le management international et la logistique».

Mais s’il y a une chose sur laquelle tous les cabinets de recrutement mettent l’accent, c’est l’effort personnel du candidat pour  savoir s’affirmer, s’adapter à l’environnement, savoir communiquer, au-delà des compétences techniques qu’il peut acquérir. Et sur ce point, il y a une différence entre les écoles supérieures privées et les écoles publiques, ajoute Mme. Zandy. «Les premières font un effort d’apprentissage de la langue et dispensent à leurs étudiants des cours de communication durant tout le cursus supérieur. Ces étudiants sont mieux encadrés, ils ne sont pas abandonnés à leur sort. Mais je ne cesse d’insister sur ça : qu’ils soient issus du public ou du privé, l’effort personnel du lauréat compte beaucoup». C’est dire que la compétence technique ne suffit pas, le «savoir-être» est un atout majeur aux yeux des recruteurs et du marché.

Des candidats qui ont un savoir-être, c’est-à-dire «des personnes capables de s’adapter à l’environnement où ils vont évoluer, au stress du travail, et, surtout, savoir prendre des initiatives», conclut-elle. Et nombre de ces recruteurs reprochent justement  aux universités cette incapacité d’inculquer à leurs lauréats ce savoir, et de former en eux ce côté relationnel sans lequel il n’y a point d’adaptation. Mme. Zandy y met beaucoup l’accent, et connait par expérience les défauts du candidat au travail dès le premier entretien. Elle reçoit nombre de candidats issus des universités, confirme t-elle, mais elle constate souvent une différence de formation entre eux et les autres. «On les trouve en finance, comptabilité, administration, mais à ces profils il manque le côté relationnel, et une bonne préparation dans le domaine qui passe par une formation à la communication et par la maîtrise des langues. Résultat, ces profils, quand bien même ils ont une formation théorique et technique non négligeable, se vendent difficilement», tranche t-elle.

Le taux de chômage de longue durée frappe surtout les diplômés du supérieur

Cette façon de voir est très réductrice, accusent les responsables des universités publiques. Selon eux, ces dernières ne contribuent pas moins, au même titre que les écoles supérieures privées, à pourvoir en cadres compétents le marché du travail. Jaâfar Khalid Naciri, président de l’université Hassan II de Casablanca, cite, pour étayer ces dires, l’un des rapports de la Banque mondiale concernant le taux de chômage des diplômés de l’enseignement supérieur. Celui-ci, rappelle t-il, est de 17% pour 2010 au Maroc, contre un taux de 22% pour la Tunisie et de 25% pour l’Egypte pour la même année. «Ceci signifie que 83% des diplômés de l’enseignement supérieur dans notre pays sont en activité ou en poursuite d’études. Ces chiffres, qui certes sont à améliorer, ne permettent pas objectivement de porter des accusations contre les universités sans avoir auparavant pris connaissance des résultats réels atteints. D’ailleurs, les étudiants et les familles marocaines ne s’y trompent pas, et accordent à l’obtention de diplôme de l’enseignement supérieur une grande importance».
Une chose est en tout cas sûre si l’on se réfère aux statistiques officielles : si à la fin du 31 mars 2012 le Maroc comptait 1,13 millions de chômeurs (9,9% de la population active), ce sont surtout les diplômés du supérieur (près de 80% d’entre eux) qui sont victimes du chômage de longue durée. La durée moyenne chez cette catégorie de chômeurs est de 40,2 mois, au lieu de 34,1 mois pour les diplômés de niveau moyen, et 23,6 mois pour les non diplômés. (Voir La Vie éco N° 4661 du 22 juin 2012).