Influence digitale, le nouvel eldorado

Le Maroc figure parmi les pays qui comptent le plus de créateurs de contenus dans la région, trois fois plus que la Tunisie.

Le nombre d’influenceurs explose au Maroc. De 1 400 en 2018, ils ont atteint aujourd’hui les 60 000. Stories à la pelle, réactions, clashs, et bad buzz, tout est bon pour gagner en visibilité sur la toile. Le jeu en vaut la chandelle. Le secteur est l’un des plus lucratifs et une véritable omerta l’entoure. Immersion.

«Je comprends que la situation économique soit délicate, elle l’est pour moi aussi. Imaginez, je dépense près de 5 000 DH par mois en carburant pour ma voiture que j’ai achetée à près de 800 000 DH. Aussi, je laisse pas moins de 4 000 DH à mon chauffeur pour le carburant de mon autre voiture. C’est trop». Les propos émanent d’une célèbre influenceuse marocaine (2,6 millions de followers sur Instagram), spécialisée dans la mode et le lifestyle, lors d’une récente interview.
Fière, elle étale, dans un exercice de provocation gratuite, sa richesse vestimentaire : Collier à 150 000 DH, montre à 500 000 DH, bracelets à 45 000 DH l’unité, sac à main à 150 000 DH, bague 5 carats à un million de DH, t-shirt Louis Vuitton à 8 500 DH… Près de 2,6 millions de DH. Rien que ça. Sa source de richesse : Instagram.
Comme elle, des milliers de Marocains se sont improvisés du jour au lendemain «influenceurs» dans la mode, le gaming, la gastronomie, les voyages et même la religion. Alors qu’ils ne dépassaient pas les 1 400 en 2018, les créateurs de contenu digital frôlent aujourd’hui les 60 000 au Maroc, selon l’agence marocaine Influencia. Le Maroc figure parmi les pays qui comptent le plus de créateurs de contenus dans la région, trois fois plus que la Tunisie. Un véritable phénomène de société qui attire énormément de jeunes, 75% parmi eux étant âgés de 18 à 34 ans.

Des chiffres qui donnent le tournis
Si l’influence digitale attire de plus en plus, c’est que ce secteur est extrêmement lucratif. Les prix varient en fonction de la communauté, du positionnement et de l’image de marque de l’influenceur. Pour une story sur Instagram de 20 à 30 secondes, les tarifs peuvent aller de 1 500 à 50 000 DH, la moyenne étant de 20 000 DH. Pour les plus célèbres, les tarifs peuvent atteindre des records : De 200 000 à 400 000 DH le passage de quelques dizaines de secondes sur une vidéo Youtube.
Flairant le bon filon, des dizaines d’agences spécialisées en marketing d’influence ont poussé comme des champignons. Les annonceurs s’intéressent de plus en plus à ce marché où les taux d’engagements sont beaucoup plus intéressants que les médias classiques, générant plus de trafic. L’influence figure désormais dans le mix média des annonceurs et des budgets conséquents sont alloués à ce qui est devenu un véritable canal média. Un grand opérateur télécoms alloue 25% de son budget communication digitale aux influenceurs. Et cette tendance est amenée à se renforcer les prochaines années, le Marketing d’influence n’étant qu’à ses débuts au Maroc. Rien qu’en une année, le nombre de publicités par publications a plus que doublé, augmentant de 120% par rapport à 2021.

Le bad buzz paie !
L’écosystème Annonceur-Agence-Influenceur se professionnalise pour le plus grand bonheur des créateurs de contenus. Ces derniers sont très nombreux à investir le digital en s’improvisant influenceurs. Et puis les success-stories favorisant cette ruée sur les réseaux sociaux ne manquent pas. Une influenceuse qui a fait parler d’elle ces deux dernières années en est le parfait exemple. Partie de rien, d’une modeste coiffeuse vivant avec sa belle-famille, puis déménageant dans une petite chambre sur le toit d’un immeuble, elle a pu amasser en l’espace de 2 ans une véritable fortune. Aujourd’hui, elle partage sur les réseaux sociaux, non sans fierté, ses voitures de luxe, sa luxueuse villa et son grand salon de coiffure qu’elle a ouvert à Kénitra. Son secret tient en un seul mot : Bad buzz. Pour atteindre un nombre considérable d’abonnées, elle diffusait à longueur de journées des dizaines de stories et de vidéos sur Instagram et Youtube. Le contenu peut sembler inutile et médiocre, selon certains, mais la formule est gagnante. C’est culturel, les Marocains aiment les ragots, les disputes et les faits divers. Et notre influenceuse les rassasiait, surtout à l’encontre de sa belle-mère qui, à son tour, a joué le jeu et a créé sa propre chaîne Youtube. Des mises en scènes sont scénarisées et des disputes sont créées. Les centaines de milliers de vues par vidéo génèrent des sommes astronomiques, de 200 000 à 300 000 DH par mois grâce seulement aux vues. Des montants qui peuvent au moins tripler grâce aux publicités et aux collaborations avec les marques. Et plus le bad buzz est amplifié, plus les revenus sont astronomiques.

Alternatives à «Routini Lyawmi»
«Je ne suis pas pour ou contre ce genre de contenus et d’influenceurs. Ils disposent d’une communauté qui les suit dans leur quotidien. Routini Lyawmi est un phénomène de société qui a pris de l’ampleur ces dernières années mais qui a aussi connu certains dérapages par la suite», nous déclare le Youtubeur Mustapha El Fekkak, Aka Mustapha Swinga.
«Des centaines de chaînes Youtube ont vu le jour pendant la période du Covid-19. Les créateurs de ces chaînes sont à l’affût du clic, produisent plusieurs vidéos par jour et génèrent beaucoup d’argent. Le problème c’est qu’il n’y a pas d’autres alternatives à ce genre de contenus. Mais je reste optimiste. Le contenu utile et qui élève le niveau intellectuel commence à se frayer du chemin», ajoute celui qui compte 1,1 million de followers sur Instagram.
La formule est simple : Plus tu produis de vidéos polémiques, tu entretiens le bad buzz, tu génères des centaines de milliers de clics et de vues, plus tu gagnes en visibilité, en argent et en collaborations avec des marques.
Une très célèbre chanteuse marocaine avait confié un jour que si ça ne tenait qu’à elle, elle se retirerait du chant, ses revenus en tant qu’influenceuse «polémique» dépassent de très loin son activité déjà très lucrative en tant que chanteuse. Elle est d’ailleurs la seule influenceuse marocaine figurant toujours dans la catégorie Tendances au Maroc. On fait souvent appel à elle pour des inaugurations de salons de coiffure, de restaurants, de magasins de prêt-à-porter… pour une durée d’une heure facturée entre 40 000 et 50 000 DH en moyenne.
Ce nouvel eldorado digital attise toutes les convoitises. Des cadres supérieurs comme Douja Belkhayat (banquière), Ihssane Rihani (cadre chez Procter&Gamble) ou encore Leila Boulkaddat (commerciale dans l’immobilier), se sont converties dans l’influence et ne regrettent pas leurs choix. Elles ont, en revanche, bien travaillé leur image de marque et leur crédibilité et se positionnent sur des segments haut de gamme.

La fraude fiscale bat son plein
Autre attrait, et non des moindres: le secteur est particulièrement opaque, non réglementé et informel. Les centaines de milliers de dirhams engrangés chaque mois par les célèbres influenceurs échappent au Fisc (voir ci-contre). Certaines agences paient les créateurs de contenu au noir. Ce n’est donc pas fortuit si la plupart des influenceurs amassent une grosse fortune en si peu de temps, et peuvent se permettre d’acquérir des villas, des maisons secondaires et des voitures de luxe, en cash !
«Je connais un influenceur très connu qui en seulement 4 ans s’est fait un argent fou. Il a changé de voiture, il roule maintenant dans le dernier modèle de Mercedes, s’est acheté deux propriétés luxueuses à des millions de centimes, dont une somptueuse villa dans la périphérie de Casablanca, a lancé une affaire qui lui rapporte gros aujourd’hui et l’argent coule chaque jour à flots grâce aux collaborations et aux contrats de publicité», nous confie un proche de cet influenceur qui, jusqu’à aujourd’hui, fuit le Fisc. Et puisque l’Office des changes contrôle les rentrées de devises transitant via Youtube, et à cause d’une traque fiscale qui s’accentue, notre influenceur aurait fait appel à un cabinet d’avocats pour la création d’une société offshore dans un paradis fiscal. Il investit dorénavant dans la promotion immobilière à l’étranger. Bienvenue dans le monde des nouveaux riches du digital.

 

Tout ce qu’il faut savoir sur l’influence digitale au Maroc

• Le Maroc compte à peu près 60 000 influenceurs, soit 46 fois plus qu’il y a 5 ans.
• 50% ont moins de 30 000 followers et 5% dépassent les 500 000 abonnés.
• 74% sont âgés entre 18 et 34 ans
• 46% sont basés à Casablanca.
Ils représentaient 80% en 2017.
• Les tarifs proposés sont négociables en fonction du profil et de l’audience. Ils sont généralement compris entre 1 500 et 40 000 la story ou le reel sur Instagram.
• Sur Youtube, les revenus proviennent des vues à raison d’un dollar par 1 000 vues, mais aussi des placements de produits dont les tarifs diffèrent de 15 000 à 300 000 DH.
• Un influenceur peut négocier un lot de quatre stories sur Instagram à 5 000 DH la story.
• Les reels sont facturés plus chers car ils restent sur le mur du profil, alors que la durée de vie d’une story est de seulement 24 h. Un concept de reel avec un script dédié est facturé à partir de 20 000 DH en moyenne.
• En trois ans, un bon influenceur qui produit une énorme quantité de vidéos par jour, et génère des centaines de milliers de vues par vidéo, peut cumuler une véritable fortune qui dépasserait de dix fois ce que gagnerait un smicard durant toute sa vie.

 

Combien vaut un Marocain sur Youtube ?

Un centime. C’est ce que vaut une vue d’un Marocain sur Youtube. Pour qu’elle soit comptabilisée, l’internaute doit regarder la vidéo au moins 30 secondes. Le CPM marocain, le coût payé par un annonceur pour 1 000 impressions, figure parmi les moins intéressants au niveau international. «Il se situe, en moyenne, entre 0,85 et 1 dollar pour 1 000 vues. En France, il est de 3,5 à 4 dollars et aux Etats-Unis, marché le plus lucratif pour les Youtubers, il atteint 6 dollars, soit le CPM le plus élevé au monde. Pour la région Mena, la moyenne est de 3 à 4 dollars», nous confie Safaa El Harti, Lead Stratégie chez l’agence TNC-thenext.click. Tout dépend, par ailleurs, de l’origine de l’audience. Un Youtubeur marocain peut par exemple cibler l’audience américaine, émiratie, française… en adaptant son contenu afin de générer des revenus plus intéressants. Toutefois, le chiffre d’affaires réalisé par l’influenceur grâce aux vues sur Youtube a considérablement baissé ces dernières années à cause de la concurrence de la plateforme TikTok. «Chez cette dernière, les rémunérations ne sont pas importantes, mais ça prend de l’ampleur. Pour le moment, les Marocains peuvent gagner de l’argent grâce aux dons effectués lors de diffusion de leurs vidéos, et qui peuvent atteindre 500 dollars par vidéo. Instagram n’a jamais rémunéré de manière directe les influenceurs. Les créateurs de contenu au Maroc peuvent ainsi compter sur les collaborations avec les marques pour rehausser le niveau de leurs revenus. Tout dépendra du volume de productions, du nombre de followers, du taux d’engagement et du positionnement», nous explique Safaa El Harti.