Industrie : le rapport inquiétant de la Banque mondiale

L’étude vient d’être remise au gouvernement.
Elle ne sera rendue publique que dans quelques mois.
La croissance de l’industrie manufacturière marocaine en deçà  de la moyenne de 30 pays émergents.
Désinvestissement, destruction d’emplois et fuite vers le BTP et les services.
Productivité très faible : l’ouvrier marocain produit deux fois moins que la moyenne et reste très peu qualifié.

Au moment où les réunions se multiplient entre les pouvoirs publics et les opérateurs industriels, notamment ceux du textile et de l’automobile, pour étudier les formes d’aides que pourrait apporter l’Etat aux entreprises en difficulté, des experts de la Banque mondiale viennent de remettre à quelques membres du gouvernement un rapport détaillé sur l’état de l’industrie manufacturière au Maroc. Le rapport – qui fait plus d’une centaine de pages -, encore confidentiel, et dont La Vie éco s’est procuré copie, est le résultat d’une étude menée courant 2007 auprès d’un échantillon de 650 entreprises de divers secteurs, dans le cadre d’une revue périodique que réalise la Banque mondiale au sujet du climat des investissements (Investment Climate Assesment). La dernière remonte à l’année 2004.
Disons-le d’emblée, si la Banque mondiale a dressé un constat peu reluisant, parfois même injuste à l’égard de l’économie marocaine, concernant le volet de l’industrie, les chiffres et le comparatif fait avec des économies émergentes sont d’une importance capitale.

2,4% de croissance pour l’industrie, 10% pour le BTP
Constat majeur, fait par les auteurs du rapport : si la croissance du PIB non agricole est de plus en plus soutenue depuis 2000, une moyenne de 4,6% sur les 7 dernières années et 6% entre 2006 et 2007, ce dynamisme ne se retrouve pas dans l’industrie manufacturière. Cette dernière, en effet, et comme le montrent les chiffres de la comptabilité nationale fournis par le HCP, a réalisé un taux de croissance annuel moyen de 3,5% sur la période 2000-2007. L’étude des 650 entreprises sélectionnées par les experts de la Banque mondiale est venue, elle aussi, corroborer ce constat.
Ainsi, au moment où les entreprises du BTP et des services ont réalisé respectivement des taux de croissance annuels moyens de 10% et 5,6%, entre 2002 et 2005, celles de l’industrie manufacturière, elles, ne faisaient qu’un 2,4% en moyenne. Pire. Lors d’une enquête similaire réalisée par la Banque mondiale, mais en 2004, le taux de croissance annuel moyen des industries était de l’ordre de 8%. Un ralentissement que les experts expliquent, en grande partie, «par les difficultés du secteur de la confection suite au démantèlement des accords multifibres en 2005».
Les performances de l’industrie manufacturière inquiètent davantage quand on les compare avec ce qui se fait dans les pays émergents. Le benchmark auquel ont procédé les enquêteurs de l’organisation fait ressortir que «le secteur manufacturier marocain est l’un des moins dynamiques de tous les pays émergents». On apprend ainsi qu’au moment où la croissance du PIB industriel au Maroc est de 3,6% en moyenne sur 2000-2006, elle est de 6,2% en moyenne pour un échantillon de 30 pays choisis pour les besoins de l’étude : 11% pour la Jordanie, 7% pour la Turquie ou encore 5% pour la Roumanie et l’Indonésie. Les deux concurrents les plus proches que sont l’Egypte et la Tunisie font légèrement mieux, avec 4%.
L’autre caractéristique majeure de l’industrie marocaine, découlant en partie de ce faible dynamisme, est qu’elle ne crée finalement pas assez d’emplois. Là aussi, la comparaison, d’abord avec les autres compartiments de l’économie, est sans appel : entre 2000 et 2007, 95% des emplois créés en milieu urbain l’ont été dans le secteur de la construction et BTP et celui des services, contre seulement 5% pour l’industrie manufacturière. Or, relève le rapport, pour résorber le taux de chômage actuel et pouvoir accueillir les nouveaux arrivants sur le marché du travail, les entreprises marocaines doivent créer au moins 200 000 emplois en milieu urbain chaque année d’ici 2020, contre une moyenne de
100 000 sur la période 2000- 2007. Autrement dit, au rythme où elles le font aujourd’hui, les entreprises marocaines, particulièrement les industrielles, sont incapables de faire face à l’offre de main-d’œuvre sur le marché.
Comment expliquer de telles contre-performances alors qu’en même temps l’investissement privé au Maroc, lui, est nettement supérieur à l’investissement moyen des 30 pays émergents étudiés ? En effet, le Maroc se classe en troisième position sur 30 pays, après la Chine et la Corée du Sud, avec un taux d’investissement du secteur privé de l’ordre de 19,6% du PIB, contre une moyenne de 15,7% pour les 30 autres pays. Le Maroc dépasse largement des pays comme l’Egypte, la Tunisie, la Jordanie et même la Turquie et l’Argentine.

6% seulement des entreprises sont dans l’industrie au lieu de 10% il y a 10 ans
C’est que, justement, et encore une fois, le plus gros des montants investis va essentiellement dans le BTP et les services, l’industrie manufacturière représentant à peine 12,5% (en 2005) du total des investissements du secteur privé. En fait, le volume des investissements manufacturiers est en baisse continue depuis 1993 en raison, notamment, de la montée en puissance du BTP et des services. En clair: le secteur privé marocain investit de plus en plus dans le bâtiment, la construction, la promotion immobilière et les services en délaissant l’industrie.
Résultat logique, ces dernières années, on ne compte plus le nombre d’opérateurs ayant carrément fermé leurs usines pour se reconvertir dans la promotion immobilière. Normal : l’activité offre des marges bénéficiaires plus confortables, un cycle plus court et donc un retour sur investissement plus rapide.
Depuis quelques années, on pressentait cette tendance. L’enquête de la Banque mondiale vient de la confirmer, et, surtout, de la chiffrer. En prenant pour base les entreprises récemment introduites sur le registre central de commerce de l’Office marocain de la propriété industrielle et commerciale (Ompic), le rapport relève que 6% seulement d’entre elles opèrent dans l’industrie alors que cette proportion était supérieure à 10% à la fin des année 90. L’étude va encore plus loin en essayant d’analyser les taux d’entrée (nombre d’entreprises commençant leur production rapporté au nombre total d’entreprises) et de sortie (nombre d’entreprises arrêtant leur production rapporté au nombre total d’entreprises) dans l’industrie à partir de la base de données du ministère de l’industrie et du commerce, pour la période 1996-2006. Là aussi, le résultat est édifiant : le taux d’entrée suit un trend baissier sur les dix années étudiées et s’établissait à 4,2% en 2006 contre 8,9% en 1996 et 13% en 2002. De même, le taux de sortie, lui, est en légère hausse et s’établissait, toujours en 2006, à 7,5% environ. En d’autres termes, le secteur industriel ne se régénère pas. D’ailleurs, le nombre d’entreprises du secteur manufacturier est passé de 7 954 en 2004 à 7 587 en 2006.

Le Maroc classé 21e sur 30 pays émergents en matière de productivité !
Mais il n’y a pas que le volet du retour sur investissement plus long qui échaude nos industriels.
Pour quelles autres raisons le secteur privé marocain délaisse-t-il l’industrie ? L’étude de la Banque mondiale a apporté les premiers éléments de réponse. En tête figure le problème – maintes fois relevé, d’ailleurs – de la productivité des salariés. C’est ainsi que la productivité annuelle d’un ouvrier marocain dans le secteur manufacturier s’élève à 8 000 dollars, alors que la moyenne observée dans les pays émergents est de 15 000 dollars. Sur les 30 pays étudiés, le Maroc est classé 21e, loin derrière des pays comme la Corée du Sud (45 000 dollars), Taïwan (31 000 dollars), l’Afrique du Sud (22 000 dollars) ou encore le Mexique (17 000 dollars). Surprise du classement: le mythe de l’ouvrier chinois hyperproductif s’effondre puisque sa productivité annuelle est inférieure à celle du marocain, atteignant à peine les 7 000 dollars. L’ouvrier marocain fait également mieux que ses homologues égyptien et pakistanais (5 000 dollars), indien (2 500 dollars), le dernier de la classe étant l’ouvrier du Cambodge qui produit à peine 1 500 dollars par an.
En relation directe avec la faible productivité, la qualité de la main-d’œuvre est identifiée par les experts de la Banque mondiale comme l’un des principaux obstacles au changement structurel de l’industrie marocaine. De plus en plus chère mais, surtout, encore peu qualifiée. L’enquête menée auprès des 650 entreprises montre que quasiment 53% de leurs effectifs soit sont analphabètes soit ont seulement le niveau du primaire. Ce taux est de 2% au Chili et de 1,7% en Turquie. A contrario, dans ces deux pays, le taux d’ouvriers ayant le niveau du collège ou du lycée est respectivement de 83% et 78%, contre 38% au Maroc. Et enfin, pour ce qui est des salariés ayant un niveau d’études supérieures, il est de 8,7% au Maroc contre 13,8% au Chili et 19% en Turquie. Ces chiffres se passent de tout commentaire.
Dans la liste des facteurs qui retardent la mutation de l’industrie marocaine, on retrouve également les classiques : le foncier rare et difficilement accessible, l’accès au financement qui, malgré la nette amélioration sur les 5 dernières années, continue d’être considéré comme plutôt difficile, surtout pour les PME, le coût de l’énergie, notamment l’électricité et, enfin, la pression fiscale et le coût des charges sociales.

Des exportations très basiques
Trop contraignante, plus compliquée, moins rentable…, une chose est sûre, l’industrie ne semble plus séduire les investisseurs privés marocains. Mais ce n’est pas le seul problème. Car, même ceux qui s’y aventurent ou qui y restent n’arrivent pas à muter vers une nouvelle génération d’industrie, plus performante. C’est ce que les experts de la Banque mondiale veulent dire en substance quand ils écrivent dans leur rapport : «Les performances du secteur privé marocain, même si elles sont en amélioration depuis quelques années, sont insuffisantes pour initier un processus de convergence vers la moyenne des pays émergents».
Pour illustrer cette faiblesse, deux indicateurs sont mis en évidence : la diversification de l’offre exportable du Maroc et le degré de sophistication technologique.
Ainsi, en terme de croissance des exportations de produits manufacturés entre 2000 et 2006, le Maroc a réalisé une moyenne annuelle de 8%, se classant 26e sur les 30 pays étudiés. Sur la même période, le taux moyen de croissance réalisé par les pays émergents a été de 14,6%, et de 10% en moyenne mondiale.
Autre fait important : l’industrie marocaine exportatrice reste spécialisée dans des segments relativement peu porteurs ou carrément en déclin. En recourant à une analyse croisée entre l’évolution des exportations mondiales pour un bien donné et les exportations du Maroc pour le même bien, l’étude de la Banque mondiale aboutit à un constat édifiant : la majorité des produits qui constituent l’essentiel de nos exportations présentent, entre 2000 et 2006, des parts de marché en régression par rapport aux exportations mondiales. C’est le cas de la confection, des chaussures, du cuir et des engrais. On remarquera aussi que, pour les composants de véhicules, dont la part dans les exportations a augmenté de 2%, la part de marché du Maroc, elle, a doublé, ce qui veut dire que le pays s’est fortement positionné sur un produit qui monte. Et c’est justement ce que recommande le rapport de la Banque mondiale : l’industrie marocaine, particulièrement celle tournée vers l’export, doit impérativement se positionner sur les produits champions.
Ce n’est pas le cas aujourd’hui. L’offre exportable marocaine demeure trop étroite: le Maroc exporte aujourd’hui 1 272 produits différents. La Chine en exporte 4 600, l’Inde 4 000, la Corée du Sud 3 700. Idem pour le rythme de diversification puisque le nombre de produits exportés par le Maroc a augmenté de 25% entre 1995 et 2006 alors que, selon l’analyse des experts de la Banque mondiale, ce rythme aurait dû être de 40% pour s’aligner sur la moyenne des pays émergents.

70% de la valeur ajoutée en produits peu élaborés
Enfin, le rapport met le doigt sur ce qui constitue probablement l’une des plus grandes faiblesses de l’industrie marocaine, à savoir son faible degré de sophistication technologique. Ainsi, les activités de transformation de produits de base (dérivés des phosphates et agroalimentaires) et de basse technologie (textile et habillement) constituent aujourd’hui plus de 70% de la valeur ajoutée du secteur manufacturier. En clair, l’industrie marocaine est encore spécialisée dans les activités à faible intensité technologique. De même, 77% des exportations marocaines sont composées de produits dits primaires, de produits de base transformés ou de produits manufacturés de basse technologie. A titre de comparaison, en Thaïlande, en Malaisie ou au Mexique, plus de 50% des exportations sont réalisées grâce à des produits de forte intensité technologique.
Emergence, offshoring, pole aéronautique, clusters, automotive city, zones dédiées aux activités à haute valeur ajoutée technologique, plateformes logistiques de nouvelles générations…, aujourd’hui, on ne peut pas nier que le Maroc a véritablement amorcé un mouvement de fond pour réorienter ses activités industrielles. Il y a quelques mois, le ministre de l’industrie, Ahmed Chami, annonçait pour 2009, en principe, le lancement d’une nouvelle génération de zones industrielles dites intégrées. Tout cela sera-t-il suffisant pour permettre au Maroc de rejoindre le peloton des pays émergents ?
C’est en tout cas ce que recommande vivement le rapport de la Banque mondiale. «L’accélération du changement structurel de l’économie marocaine, peut-on lire dans le document, est nécessaire pour permettre au Maroc de réaliser un rythme de croissance annuelle de 7% afin d’initier un processus de convergence vers la moyenne des pays émergents».