Industrie et commerce : Décalage entre les indicateurs officiels et la perception des opérateurs

Les chiffres officiels sont bons, le discours sur le terrain est plutôt pessimiste. En dehors des secteurs exportateurs, la dynamique du Plan d’accélération industrielle tarde à se faire sentir sur les autres filières. Petite reprise dans le secteur du commerce de gros.

Sous quel ciel évoluent les secteurs du commerce et de l’industrie? Si les données macroéconomiques du 4e trimestre, notamment celles fournies par le HCP et Bank Al-Maghrib, évoquent une légère amélioration de l’activité de plusieurs filières industrielles, sur le terrain le discours est plutôt pessimiste.

D’après la note de conjoncture du HCP de janvier, la valeur ajoutée hors agriculture a connu, au 4e trimestre 2017, une hausse estimée à 2,8%, tirée par le commerce et les services en premier lieu, et l’industrie dans une moindre mesure. L’industrie a contribué de 0,8 point à cette amélioration de la valeur ajoutée (contre 0,6 point en 2016). La croissance des activités non agricoles se poursuivrait au premier trimestre 2018, avec une progression de 3,2%. Toutefois, sur le terrain, les industriels et les présidents des fédérations sectorielles expliquent que plusieurs pans de l’industrie hibernent. Quelques opérateurs font de petites croissances quand d’autres résistent en faisant du surplace. Plusieurs patrons d’entreprises industrielles disent faire face à de sérieuses problématiques sectorielles, d’autres à des contraintes intrinsèques en plus.
A en croire le dernier baromètre de conjoncture de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), basé sur les témoignages des responsables d’associations et de fédérations sectorielles (plus de 600 chefs d’entreprises de toutes les tailles et les secteurs industriels), plus de 3/4 des sondés parlent de conjoncture plutôt difficile. Taux d’utilisation des capacités de production, chiffre d’affaires, stocks, exportations, trésorerie, rentabilité… Une partie infime des industriels qualifient ces indicateurs de bons.

Pour les perspectives, plus de la moitié n’envisagent pas d’amélioration. Plusieurs problématiques transversales

De l’avis des responsables de fédérations, l’incidence des actions du Plan d’accélération industrielle, en dehors de quelques secteurs orientés essentiellement à l’export dont l’automobile et l’aéronautique, tardent à se faire sentir sur la majeure partie des filières industrielles. «La déclinaison régionale du plan vise justement à accélérer la cadence et à pousser vers la concrétisation des projets arrêtés depuis 2014 au niveau stratégique pour en toucher les fruits», rassure un grand responsable au ministère du commerce et de l’industrie.

Outre le ralentissement de la demande, industriels et commerçants évoquent de nombreuses problématiques horizontales. A leur tête figure l’allongement anormal des délais de paiement qui met sous pression les trésoreries des entreprises, notamment les petites structures, et hypothèque leur croissance. D’après les dernières données disponibles pour l’année 2017, les entreprises doivent compter en moyenne 220 jours pour se faire payer. Pour la TPE, l’on dépasse les 270 jours. A côté de cette préoccupation majeure des industriels et des commerçants, la concurrence déloyale et les cas de distorsion du marché, notamment par des pratiques de dumping, reviennent souvent dans les discours des représentants de fédérations. D’autres problématiques liées à l’accès au financement pour quelques filières, la dépendance d’un nombre réduit de donneurs d’ordre (concentration de chiffre d’affaires) et la hausse des cours des matières premières ont également leur incidence sur l’activité.

Round-up de la conjoncture dans les principaux secteurs de l’industrie et du commerce de gros.

Sidérurgie

«Après une très légère amélioration de l’activité chez la plupart des opérateurs, le secteur fera au meilleur des cas du surplace en 2018». C’est le commentaire que font les responsables de l’Association des sidérurgistes du Maroc (ASM) contactés par La Vie éco. Selon la dernière note de la corporation, le secteur est toujours en proie à la problématique des surcapacités (les opérateurs produisent le double des besoins du pays). «La surcapacité est encore perceptible avec une concurrence acharnée qui se traduit par des pratiques anticoncurrentielles», explique Amine Louali, président de l’ASM et directeur général délégué de Maghreb Steel. Pour lui, la consommation d’acier est très en deçà de son potentiel réel. Les capacités installées s’élèvent à 5,5 millions de tonnes en laminage et 2,8 en aciérie. Le Maroc consomme près de 50 kg d’acier par habitant et par an, alors que la moyenne des pays de l’Afrique du Nord tourne autour de 100 kg. Aussi, le secteur continue de pâtir du retard de plusieurs projets publics structurants, sachant que la commande publique représente un gros marché pour les sidérurgistes. En même temps, le ralentissement de la construction s’est ressenti sur les indicateurs des industriels. «Ce ralentissement, observé depuis quelques années, accentue la surcapacité», relève le président de l’ASM.

Au niveau international, les menaces sur les cours persistent malgré la baisse des excédents chinois.

En tout cas, à l’approche de la levée des mesures de protection du secteur de l’acier en 2018 (décrétées en 2014 pour trois ans), les industriels soutiennent que leur reconduction est vitale pour le secteur. Ils estiment que dans un marché excédentaire, la question de la protection ne doit plus faire débat au vu des pratiques adoptées par l’ensemble des pays producteurs. Pour Amine Abrak, directeur général de Sonasid, les surcapacités de production au niveau de pays tels que l’Italie, l’Espagne et la Turquie représentent un réel danger pour les industriels.

Industries métallurgiques, mécaniques et électro-mécaniques (IMME)

Les industriels de ce secteur qui représente 15% de la valeur ajoutée manufacturière sont unanimes : «On n’est plus dans les croissances de 2011 à 2014. Le secteur a vécu en 2017 un passage à vide qui ne va pas se dissiper en quelques mois», explique un membre très bien placé à la Fédération des IMME. Depuis 5 ou 6 ans, c’est la première année de décroissance du secteur. «C’est toute l’industrie qui s’est trouvée pénalisée en 2017 par la baisse des industries IMME», confirme le HCP dans sa récente note de janvier. A en croire les chiffres du Haut-Commissariat, la valeur ajoutée des filières IMME aurait diminué de 2,4%, après avoir marqué une hausse de 2,7% en 2016. Du côté des opérateurs, l’on explique que c’est la contraction des industries du travail des métaux et électriques qui explique essentiellement la mauvaise passe que traverse le secteur, sachant qu’elles pèsent 50% de l’activité. La production des produits métalliques (15% de la branche) se serait contractée dans une moindre mesure. Du reste, les machines et appareils électriques qui pourvoient plus du tiers du courant d’affaires de l’industrie MME résistent tant bien que mal. En 2017, cette filière aurait fait du surplace.

Agroalimentaire

Le ciel de l’agro-business est plus dégagé. Selon Mohamed fikrat, président de la Fénagri, l’activité évolue de manière encourageante à l’export avec une croissance d’environ 9%, à 32 milliards de DH (selon les derniers chiffres de l’Office des changes). Localement, le courant d’affaires d’une bonne partie des industriels se développe mais dans une moindre mesure. Les conditions climatiques caractérisées par les dernières pluies et la neige qui ont profité à toutes les régions plaident pour une bonne année. L’industrie agroalimentaire, qui pèse 35% de la valeur ajoutée industrielle, étant très dépendante des conditions climatiques, notamment dans sa partie amont (agriculture). D’habitude, sur le marché domestique, ces conditions de pluviométrie donnent également de la vigueur au moral des ménages qui peuvent consommer davantage. Par ailleurs, l’on explique à la Fénagri que la poursuite des actions du Plan Maroc Vert explique en partie la bonne performance des différentes filières. Dans ces conditions, les opérateurs sont plus optimistes et semblent avoir plus de visibilité. Ils attendent le déploiement du contrat-programme signé en avril 2017. D’une enveloppe globale de 12 milliards de DH dont 8 milliards de fonds privés et 4 milliards de fonds publics sur 5 ans, il prévoit des projets R&D, de la formation professionnelle, l’installation de nouvelles unités de transformation et la modernisation des unités existantes dans ses grands axes. «Les choses avancent pour sa mise en œuvre incessamment», prévoit

M. Fikrat. Sont concernés, entre autres, les filières des fruits et légumes transformés, l’huile d’olive, biscuiterie, confiserie et chocolaterie, viandes, pâtes et couscous.

Textile et cuir

Les industriels du textile ont signé une bonne année 2017 et appréhendent le futur avec optimisme. Selon les données provisoires de l’Office des changes, les ventes du secteur ont enregistré une hausse de 6% pour s’établir pour la première fois à plus de 37 milliards de DH. La confection qui pèse 62% de l’activité a progressé de 7,5% tandis que les articles de bonneterie ont crû de 4%.
Cette dynamique est à mettre à l’actif du Fast Fashion, segment sur lequel le Maroc a une expertise avérée. A l’Amith, l’on explique que pour la première fois, de grands donneurs d’ordre mondiaux tels que H&M et Primark ont commencé à faire du sourcing au Maroc. Des pays qui n’existaient pas jusqu’ici sur la carte des donneurs d’ordre, tels que l’Allemagne, regardent du côté de la sous-traitance marocaine.
Des centrales d’achat européennes ont commencé à passer leurs ordres à long terme, permettant aux sous-traitants d’avoir de la visibilité sur leur programme de production et le taux d’utilisation de leurs chaînes. Dans le secteur, des opérateurs confient que les capacités de production sont utilisées à plein régime depuis début 2017. Profitant de cette fenêtre, les industriels se positionnent sur le Fast Fashion pour adresser la demande des donneurs d’ordre, notamment européens. D’importants projets sont en cours de réalisation dans ce sens. Dans le cadre du programme d’accélération industrielle (PAI), les mesures de soutien à l’investissement et à la compétitivité ont été consolidées. Toutefois, le marché local pâtit encore de la contrebande, des importations massives, des pratiques de concurrence déloyale et de la sous-facturation, ce qui fait que les opérateurs sur le marché local sont en mauvaise posture. Pour remédier à la situation, l’Amith continue de batailler pour pousser les pouvoirs publics à reprendre les contrôles de tous genres et les actions de régulation de manière plus rigoureuse.

Industries extractives & Chimie-parachimie

Le redressement de la demande étrangère adressée aux minerais bruts (venant des pays de l’Afrique de l’Est et de l’Amérique latine) et la croissance des ventes destinées aux industries locales chimiques ont profité de manière remarquable au secteur. Les anticipations des chefs d’entreprises minières, collectées dans le cadre de la dernière enquête de conjoncture du HCP, sur l’évolution de la production et des ventes extérieures indiquent des améliorations, respectivement, de 13 points et 17 points par rapport à leurs niveaux de l’année passée. Confirmant ces projections, la valeur ajoutée des industries minières a marqué une hausse de 14%, au lieu de 3,7% une année auparavant. Toutefois, la problématique des cours reste toujours évoquée par les industriels, étant donné qu’elle impacte lourdement leur rentabilité sur les dernières années. La branche phosphatée, dont la dynamique est le principal moteur de cette relance, a affiché une croissance de 18,5% par rapport à 2016 en dépit de la poursuite du repli de ses prix de vente à l’export. Au quatrième trimestre 2017, le cours international du phosphate brut a fondu de 19%. Soutenues par la dynamique des activités de transformation de phosphate, les industries chimiques auraient réalisé une hausse de 6,3% de leur valeur ajoutée. De cette manière, ils ont contribué de 1 point à la croissance industrielle globale. «Les autres industries manufacturières, tirées par le redressement des activités de matériaux de construction, notamment le ciment, ont également affiché de légères améliorations», explique le HCP.

Commerce de gros

En général, le secteur tertiaire a continué à soutenir l’activité économique en 2017, grâce notamment à la bonne orientation des activités du commerce de gros et des services non financiers (le taux d’utilisation des capacités de prestations s’est établi à 80% au 4e trimestre 2017).
Dans le commerce de gros spécifiquement, sous-secteur très prépondérant dans les activités tertiaires, la conjoncture devient plus clémente qu’en 2016 et 2015. Les opérateurs sondés, notamment ceux des denrées de grande consommation, rapportent un redressement de l’activité. Un grossiste de l’association Tijara2020, qui représente le secteur structuré, confie que les ventes se sont redressées, notamment au cours de la deuxième moitié de l’année écoulée. A cette date, la consommation domestique aurait retrouvé de la vigueur après deux trimestres successifs de détente. Selon le HCP, globalement, les dépenses de consommation des ménages se seraient accrues de 4,2%, en variation annuelle, au lieu de 3,7% une année plus tôt. La hausse de la consommation domestique aurait été alimentée, entre autres, par un accroissement de 4,5% des crédits à la consommation. Cela dit, le commerce de gros des équipements industriels et des produits alimentaires est largement mieux orienté que celui des biens domestiques et du commerce de gros spécialisé. Pour la plupart des grossistes, les stocks de marchandises sont jugés à un niveau normal et les prix en stagnation.