SMAP EXPO Bruxelles 2016 : Entretien avec Abdelouahed Mountassir, Architecte et président du Conseil national de l’ordre des architectes

Le logement moyen standing est fait sans prendre en compte un modèle urbanistique ou architectural précis. Les petits projets ne nécessitent plus l’obtention de l’autorisation de construire de la commune.

Abdelouahed-MountassirLa lenteur dont souffre le marché immobilier semble s’éterniser. Où réside le problème selon vous ?

De mon point de vue, je trouve que nous avons submergé un certain nombre de villes d’habitat social alors que le besoin n’était pas fortement exprimé. Le logement social n’est pas question que d’opportunités à saisir, mais de ciblage aussi. Il faut qu’il vise les villes qui présentent un potentiel en terme de création d’emplois, comme Tanger. En 2015, aucun projet de logement social n’a vu le jour dans cette ville pour la simple raison que le marché n’a pas encore absorbé l’offre énorme qui existe. A côté, le secteur des biens immobiliers de moyen standing reste largement porteur. Mais, malheureusement, ce segment n’est pas fait dans les règles de l’art. Les promoteurs adoptent des solutions classiques sans suivre un modèle précis, que ce soit du côté urbanistique ou architectural. En plus de cette difficulté, je cite également le prix du mètre carré. Quand on sait que l’habitat moyen est commercialisé entre 15 000 et 17 000 DH/m2 et peut même dépasser les 20 000 DH/m2 dans certains quartiers, je me demande si ces promoteurs ont une idée objective de la réalité du pays. D’ailleurs, nombre de projets dont le prix a pointé à des niveaux exorbitants ont du mal à s’écouler. A mon sens, l’habitat de la catégorie du moyen standing ne devrait pas dépasser 7 000 ou 8 000 DH/m2.

Certains acquéreurs potentiels peuvent s’offrir ce type de logements. Mais ils restent insatisfaits de l’agencement du lieu d’habitation, qui ne répond souvent pas à leurs attentes. Pour quelles raisons n’y a-t-il pas de créativité dans le modèle architectural ?

Ce problème ne réside pas chez les architectes seulement. Il touche l’ensemble des parties intervenantes dans la décision d’édifier un logement dans tel ou tel endroit. S’i l’on prend le segment social, il est vraiment honteux de monter des milliers d’habitats sociaux avec 2 modèles de plans uniquement. Que ce soit à Oujda, Tanger, Agadir ou Casablanca, c’est le même type plan qui est mis en œuvre.

Le moyen standing ne se démarque pas pour autant de l’habitat social, à une seule différence près qui concerne la surface habitable et peut être quelques équipements comme les sanitaires, le marbre ou autres… Or, la qualité d’une habitation repose entre autres sur son prolongement dans l’espace public. Mis à part la mise en place de quelques voies accompagnées de quelques arbres…, il n’existe pas d’espace de vie à proprement parler, encore moins de lieux de rencontres, de divertissements… Cela revient au fait que l’on manque de recul par rapport à ce qu’on réalise. Si on prend exemple sur des pays d’Europe, dont la France notamment, il faut savoir que les ministères concernés (habitat, urbanisme..) financent des ateliers de recherche et des laboratoires en vue d’étudier l’évolution de l’habitat et de l’architecture auprès des citoyens. Ils invitent tout type d’intervenants comme  les sociologues, les psychologues, les architectes, les urbanistes afin de mener une réflexion sur les pistes d’amélioration, tout en exposant les réalisations, les difficultés, les obstacles. Ce type de réflexion ne porte pas seulement sur les logements de standing mais également sur les HLM. Cette manière de faire n’existe pas ici au Maroc et c’est l’une des raisons pour laquelle l’offre en logements ne correspond pas au mode de vie de la classe moyenne.

Pourquoi ce travail de recherche est quasi inexistant et quel rôle crucial joue le conseil de l’ordre des architectes dans ce sens ?

Ce qu’il fallait faire il y a bien des années, c’est que tous les intervenants dans le secteur immobilier travaillent ensemble pour permettre au secteur de se développer dans de bonnes conditions. Nous avons signé le 14 janvier dernier une convention avec les topographes, la fédération nationale des promoteurs immobiliers, la fédération des ingénieurs et la fédération des producteurs des matériaux de construction pour démarrer une réflexion globale et pour œuvrer à la création d’un laboratoire de recherche sur l’habitat. Mais elle n’a jamais été concrétisée et chacun continue de travailler de son côté sans concertation, sans prendre les avis des uns et des autres.

En parallèle, nous avons travaillé avec le ministère de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire sur la réforme de la loi concernant l’urbanisme. Nous ne pouvons pas continuer à développer une ville à travers des lotissements de terrains. Il faudra « dessiner » la ville, libérer ensuite le foncier, lotir le terrain et le proposer aux promoteurs pour construire, tout en mettant l’accent sur les espaces de vie. Tout cela rentre dans le cadre de la réforme de la vision globale que tous devraient avoir sur le développement de la qualité de la ville et des produits proposés à la vente. En tout cas, cette réforme est en cours et nous donne beaucoup d’espoirs.

Le métier d’architecte est terni par la multiplication des architectes de complaisance. Que faites-vous pour pallier ce phénomène ?

Nous avons dans le cadre du conseil des architectes établi une feuille de route qui comprend les dossiers urgents à traiter. Et parmi les urgences figure la lutte contre les architectes signataires. J’étais moi-même choqué d’apprendre que certains architectes louent leurs cachets et que le nombre de leurs signatures atteint jusqu’à 1600 par an. Ceci constitue un manque à gagner en qualité pour la ville et en moyens de vivre pour les architectes sérieux.

Le texte réglementaire donne la possibilité de blâmer, adresser des avertissements ou même radier des architectes qui versent dans cette pratique de la profession. Toutefois, elle reste conditionnée par la présence d’un conseiller juridique, nommé par le Roi, lors de la tenue des commissions de l’ordre pour valider la décision à prendre à l’encontre de ces architectes de complaisance. Sauf qu’en l’absence de désignation, aucune mesure répressive ne pouvait être adressée à ces professionnels. Et bien des architectes avaient attaqué les ordres régionaux des architectes et ont obtenu gain de cause en raison justement de ce vice de forme.

Cela dit, comme la Constitution a changé et comme le Roi ne se charge plus de la nomination de personnes pour ce genre de postes, cela relève maintenant des compétences du chef de gouvernement. Un amendement de ladite loi est donc en cours et nous attendons sa publication au Bulletin officiel et je peux vous assurer que dès sa publication, nous allons nous attaquer à bras le corps à ce problème car nous avons plein de dossiers dans le pipe.

Il faut savoir que ces signatures concernent souvent et surtout les petits projets. Pour ce faire, le ministère de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire a  proposé une loi concernant l’autorisation préalable. Cette loi devra permettre à l’architecte de réaliser son projet, sans demander à la commune une autorisation de construire, pourvu que le projet soit fait dans un lotissement qui dispose d’un cahier des charges et qui ne dépasse pas une hauteur de R+3. Il suffit donc juste d’adresser un écrit à la commune pour la mettre au courant du projet en question. Chose qui ne se faisait pas auparavant.  C’est donc une vision globale qu’il faut avoir, qui ne peut être concrétisée si les réformes nécessaires ne suivent pas.

Quelles autres avancées peut-on mettre à l’actif de l’ordre des architectes ?

Nous avons eu la chance de faire passer rapidement l’amendement de l’article concernant les sociétés d’architecte. Avant, un architecte  ne pouvait pas constituer une société sous le statut juridique de SA ou SARL. Cela est désormais possible et devra permettre aux jeunes architectes d’exercer dans des sociétés structurées avec des plans de carrières, de lorgner l’international et de pérenniser les cabinets et la réputation du fondateur. On s’attend à ce qu’une centaine de cabinets se constituent en sociétés. En parallèle, un amendement est en cours d’adoption concernant les élections dans les instances de l’ordre. Son objectif est d’interdire les votes par correspondance pour éviter toute fraude de quelque nature qu’elle soit. Par ailleurs, nous avons lancé le 1er festival de l’architecture qui va dans le sens de la sensibilisation, l’amélioration et la valorisation des talents. Nous avons, lors de cette 1ère édition, lancé le musée de l’architecture. Toutes ces actions visent à améliorer la qualité de nos villes et préparer les conditions favorables à l’architecte pour exercer convenablement son métier.

Bien des problèmes sont survenus au niveau des constructions. La dernière en date concerne l’effondrement d’un bien immobilier à Casablanca. Jusqu’à quel point la responsabilité de l’architecte est engagée dans ce genre de situations ?

En général, nous, architectes, avons notre part de responsabilité et je ne le nie pas. Sauf que lors de la construction d’un bien immobilier, un processus est à respecter qui requiert de faire appel à certaines compétences humaines et techniques dont le topographe, les géotechniciens, le bureau d’études ou l’ingénieur spécialisé si on veut reprendre les termes de la loi, le bureau de contrôle et le laboratoire d’études. Si toutes ces étapes sont bel et bien respectées par l’architecte, aucun reproche ne peut lui être fait au cas où un quelconque problème apparaît. Sa responsabilité est fortement engagée dans la mesure où il doit veiller personnellement au respect du déroulement de tout le processus. Il suffit qu’il manque une seule étape pour que toute la responsabilité d’un effondrement par exemple lui incombe.

Mot de la fin…

Un point tout aussi important que je voudrais soulever, c’est celui de la cherté des terrains fonciers. Il faudra mettre à la disposition des promoteurs professionnels ou personnes physiques des terrains fonciers qui ne soient pas coûteux. Vu les prix excessifs du foncier au Maroc, certaines personnes s’adonnent à des pratiques illégales concernant les constructions clandestines. En tout état de cause, les efforts que fournissent toutes les parties prenantes sont présents et louables aussi. Mais la nécessité actuellement est celle de travailler en concertation avec l’ensemble des intervenants. Il faudra que l’autorité, les élus… mènent des rencontres de réflexion fréquemment avec les conseils régionaux. Actuellement, nous nous réunissons tous les vendredis avec les conseils régionaux en vue de discuter, d’exposer les problèmes et de proposer des voies d’amélioration.