Immeuble Tulipe : une prouesse technique

Terrain triangulaire, espace amputé de 50% en raison des reculs, il a fallu repenser l’architecture traditionnelle des immeubles.
Façades dissemblables, rythme cassé… L’architecte s’est joué des contraintes et a misé sur l’originalité.

Depuis peu, un bâtiment projette une proue à la jonction du boulevard Massira Al Khadra et de la rue Assad Ibnou Zarara et conclut le cadre bâti de cette zone au cœur du Mâarif. L’Immeuble Tulipe accueille la boutique franchisée de la marque Jennyfer et des plateaux de bureaux destinés à la location. Ce terrain stratégique perd 50% de sa superficie en raison des reculs réglementaires, ce qui augmente sa valeur déjà excessive. Il fallait alors que l’architecte optimise au maximum la surface construite de cette parcelle triangulaire. Les solutions constructives retenues dégagent des espaces ouverts pour l’installation d’un ou deux bureaux de 150 ou 300 m2 par étage. Une structure de poteaux-poutres de grande portée allant de 3 à 9 mètres avec une retombée minimum pour libérer les façades et créer des jeux de volumes intéressants ; un encorbellement de deux mètres et la création de 2 niveaux de sous-sol.
La boutique occupe toute la surface du rez-de-chaussée. Pour donner le maximum de linéaire au magasin, les accès à l’immeuble et les ascenseurs sont regroupés sur la façade du bd. Massira Al Khadra. Légèrement en retrait, l’entrée vitrée, habillée de bois sur les côtés, est protégée par une avancée oblique. Sur sa droite, deux grands hublots en verre dépoli. L’encorbellement marque la transition entre les activités commerciales et tertiaires. En sous-face, toute une géométrie faite de la rencontre des larmiers avec les angles et les arêtes des éléments construits. La façade en béton blanc est ponctuée de sept ouvertures verticales posées sur la ligne d’une surface lisse et en saillie qui s’arrête légèrement au-dessus des baies. La composition se répète sur trois niveaux puis rupture du rythme. Deux horizontales vitrées en alternance avec deux horizontales de béton blanc. La dernière reçoit le garde-corps de la toiture-terrasse. C’est cette surface en relief qui, en se retournant à angle droit, forme une suite de six balcons. A droite, ils prennent fin dans l’alignement de la construction mitoyenne ; à gauche, ils butent sur une arête. De part et d’autre des balcons et sur les cinq niveaux, des panneaux de bois recouvrent, en sur-épaisseur, la façade.

Quatre mois d’étude et cinq à sept versions
En cernant les ouvertures sur trois côtés et en découvrant une allège sur le bas, le parement en étire l’apparence visuelle. Une ligne de fenêtres est ainsi encadrée sur la droite, deux sur la gauche. De ce côté, l’habillage de bois se retourne pour former la façade des balcons et bute sur l’angle du bâtiment. Ce n’est pas réellement un angle, plutôt l’aboutement des deux façades, sans partage d’éléments communs. A leur contact, une arête de béton en légère saillie croît, aux deux tiers de sa hauteur, comme une voile pour se replier à angle droit et couronner, côté Mâarif, la façade sans la toucher. Sous l’équerre, trois nervures verticales accentuent cette dynamique. Le pan coupé presque aveugle est conçu pour devenir un repère dans la ville et accueillir un affichage électronique d’information. Cette deuxième façade, très différente, présente, sur quatre niveaux, les horizontales d’un mur lisse de béton blanc rainuré, en alternance avec des vitrages en bande. Au-dessus, un étage d’attique en retrait est percé de cinq baies. Son habillage de bois se retourne vers la droite, sur le pan coupé pour redescendre jusqu’aux nervures. Un renfoncement entaille la façade jusqu’au faîte, il abrite un jardin intérieur. Comme des passerelles, les allèges du premier et du cinquième étage assurent la jonction avec l’extrémité gauche du bâtiment. Cette partie recouverte de bois contraste avec sa composition verticale, encore accentuée par un percement vitré qui laisse deviner des planchers sur quatre niveaux. Cette baie, toute en longueur, est soulignée d’un ourlet de béton blanc, comme un L inversé. En retrait, le bâtiment prend fin avec une portion de façade aux fenêtres rectangulaires, dans l’alignement de l’immeuble voisin.
Une composition rythmée et des détails sans caractère ostentatoire signent cette conception. L’architecte joue avec les contraintes, rien n’est l’effet du hasard, mais le résultat d’une attention rigoureuse. Abdou Lahlou ne cache pas le plaisir que lui a procuré cette réalisation : «C’est un tel petit bâtiment que j’ai pris le temps de le peaufiner. Quatre mois d’études avec cinq à sept versions. Je souhaitais faire un bâtiment qui puisse vivre jour et nuit, différent des autres, non seulement par la forme, mais également par d’autres aspects.»
On notera aussi l’harmonieux mélange entre matériaux de structure et de natures diverses. Béton, de couleur sable, teinté dans la masse d’une épaisseur de 5 cm, accroché à des tiges d’acier, supporté par une paroi en béton de 15 cm faisant partie intégrante de la structure du bâtiment. Un habillage en Prodéma – bois teinté à haute densité pour un usage extérieur – fixé sur la paroi en béton par des vis en acier inoxydable sur une ossature de chevrons de bois. Menuiseries en aluminium, mur-rideau de type VEC, vitrage en bi Stadip teinté vert garantissant des performances phoniques. Les matériaux sont auto-nettoyants

Qui est Abdou Lahlou ?

Il quitte le Maroc à 14 ans pour s’installer à Montréal où il passe un Bac technique en architecture. Après l’obtention du diplôme DPLG en architecture à Toulouse, il travaille deux ans à Paris chez Paul Chemetov & Huidobro. Cette expérience enrichissante lui donne envie de rentrer au Maroc. En 1997, il rejoint Said Lahlou et Youssef Dereouich au sein de l’équipe d’Archi Design. Lauréat du concours de l’aérogare de Tanger (début travaux été 2005), il a aussi réalisé un ensemble de villas à Casablanca Anfa, l’immeuble Abybrok situé à l’angle Bd d’Anfa et rue Galilée ainsi que les sièges des Banques Populaires de Fès et Taza. Abdou Lahlou est lauréat du concours national (fin travaux 2006)