IMME : les quatre maux qui étouffent les industriels

La secteur des industries métalliques, métallurgiques et électromécaniques (IMME) n’arrive toujours pas à sortir la tête de l’eau. La disparition d’activités comme le montage de vélos, l’assemblage de tracteurs ou la construction de mobilier de bureau rappellent que celles qui résistent encore ne sont pas l’abri.

«Un secteur sinistré et sérieusement menacé». C’est ainsi que Tarik Aitri, président de la Fédération des industries métalliques, métallurgiques et électromécaniques (FIMME) décrit le secteur qu’il représente depuis septembre 2018.

S’agit-il du discours excessivement négatif et pessimiste souvent cher aux patrons, lequel a d’ailleurs été vertement critiqué par le ministre de l’industrie Moulay Hafid El Alami durant l’université d’été de la CGEM, en octobre 2018 ?

La réponse est négative, si l’on se fie aux chiffres dévoilés par la FIMME durant un meeting organisé sous le thème «IMME au Maroc : entre challenges et opportunités» à Casablanca, jeudi 11 juillet.

Tirés des communications du Haut commissariat au plan (HCP), ceux-ci font état de trois tendances. La première est que le chiffre d’affaires du secteur évolue en dents de scie entre 2008 et 2015. Depuis 2010, si celui-ci ne stagne pas, il recule. La seconde est la baisse drastique des investissements. Ils ont chuté de 3,5 milliards de DH en 2010 à 1,5 milliards de DH entre 2010 et 2016.

Troisième tendance pour le moins insolite : les emplois sont quant à eux passés de 60 000 en 2010 à 90 000 en 2016, malgré la stagnation du chiffre d’affaires durant la même période.

Explications ? «Etant composé de métiers liés à la transformation poussée des métaux, le secteur des IMME absorbe beaucoup d’emplois stables. Peu importe la situation du marché, nous ne pouvons pas laisser tomber des employés que nous avons formé des années durant, et dont le savoir-faire est vital pour nous au même titre que l’outil industriel. Il est moins problématique de payer des salaires à perte en attendant des jours meilleurs que de laisser aller nos ressources humaines. D’ailleurs, les techniciens et les ingénieurs marocains des IMME sont très prisés à l’étranger et peuvent facilement émigrer. Des milliers partent au Canada et en Europe pour des salaires confortables», argue le dirigeant de la FIMME.

Au-delà des chiffres, la situation des fleurons du secteur des IMME – qui sont pour la plupart dans une très mauvaise passe – donnent raison à l’alarmisme de la fédération fondée en 1951. Stroc Industrie, Buzzichelli, DLM, Maghreb Steel sont quatre entreprises qui ont excellé par le passé, mais dont l’avenir est en pointillé…

Des filières qui ont quasiment disparu (vélos, assemblage de tracteurs, mobilier de bureau) rappellent que le spectre de la disparition des filières résistantes à ce jour n’est jamais loin.

Voici quatre clés pour mieux cerner les difficultés que traversent les IMME, ce secteur invisible, puisque composé de métiers inconnus du grand public, mais «incontournable» puisqu’il fournit beaucoup de produits de la vie quotidienne (avions, trains, voitures, bateaux, mobilier, constructions…).

Compétitivité : les industriels paient cher l’acier, mais pas que

Ce qui fait le malheur des industriels marocains des IMME est le prix cher de l’acier plat sur le marché local. Dans la grande famille des aciers plats, il y a énormément de produits dérivés. Il s’agit, entre autres, des tôles laminés à chaud, celles laminés à froid, des aciers galvanisés et pré-laqués. En gros, il s’agit des intrants transformés par les industriels en produits finis ou semi-finis. D’après l’association mondiale de l’acier (WSA, en anglais), plus de 3000 nuances d’acier plat sont produits dans le monde. Un océan de nuances. Au Maroc, il y a un seul industriel spécialisé dans cet acier, à savoir Maghreb Steel. En difficulté depuis des années, celui-ci bénéficie de deux mesures de protection, en vertu de la légalisation nationale et internationale de la défense commerciale. Autrement dit, ses parts de marché sont protégés contre les importations étrangères. A l’évidence, le prix proposé par Maghreb Steel est plus cher que les prix à l’international. Résultat : les industriels des IMME n’ont qu’un seul choix : se fournir chez le groupe.

Pour le président de la FIMME, Maghreb Steel doit être sauvée, mais pas au détriment des 1600 entreprises que comptent les industries IMME. Pour lui, les difficultés de l’entreprise sont liées à des facteurs internes structurels et non pas à la concurrence déloyale de ses compétiteurs étrangers.
Quel est le différentiel entre les prix de l’acier au niveau local et ceux enregistrés sur le marché international ? «Les prix sur le marché international fluctuent tous les jours. Si l’on se réfère aux prix observés ces derniers jours, la différence des prix des produits laminés à chaud et ceux laminés à froid atteint 20% et peut la dépasser parfois», indique Tarik Aitri. D’autres facteurs plombent la compétitivité des industriels marocains, à l’instar du coût élevé de l’énergie, les surcapacités de production ainsi que la logistique.

Faible consommation nationale de l’acier

C’est un fait. Le Maroc ne consomme pas assez d’acier. Son marché est étroit et offre peu de débouchés aux sidérurgistes locaux, par rapport à des pays à niveau de développement comparable. «Au niveau national, la consommation moyenne d’acier par habitant et par an demeure faible et se situe autour de 70 kg, comparativement à l’Algérie(160 kg) et l’Egypte (200 kg)», peut-on lire dans le dernier numéro de «La lettre de l’acier», un magazine publié par l’Association des sidérurgistes du Maroc (ASM), qui est membre de la FIMME. Selon plusieurs observateurs, l’un des facteurs ayant causé la crise de Maghreb Steel est que ses capacités industrielles ont été mal dimensionnées, tablant sur une grosse croissance de la demande nationale. Valeur aujourd’hui, le top management continue de croire que l’issue de la société est dans le soutien à la demande.
Bref, malgré les efforts menés par différents gouvernements pour industrialiser le Maroc, la faible consommation d’acier en dit long sur les résultats limités des politiques industrielles pratiquées jusque-là, à en croire les industriels des IMME.

Frilosité des banques face à l’industrie lourde

Capitalistiques, risqués, cycles longs….. Les caractéristiques des investissements dans les industries lourdes effraient les banquiers partout dans le monde. C’est le cas aussi au Maroc, où les institutions préfèrent financer des activités moins risqués. A cela s’ajoutent les déboires financiers des fleurons marocains des IMME qui ont terni leur image auprès des banques. A elle seule, Maghreb Steel traîne une ardoise de 6 milliards auprès d’un consortium de six banques marocaines. Selon une étude du FMI datant de 2015 relayée par La Vie éco, l’industrie ne représentait que 18,5% de l’encours global des crédits bancaires au Maroc.
«Les investissements se font par du cash mobilisé à partir de capitaux propres de l’industriel ou à travers des prêts aux taux d’intérêt exorbitants chez les banques commerciales. Ces taux avoisinent les 6% pour une marge brute moyenne de 8% dans notre secteur. Que restera-il à l’industriel ? Rien ou presque», s’indigne le chef de file des IMME. C’est la raison pour laquelle les investissements ont baissé de 50% en quelques années seulement. Pour pallier ce frein, les industriels réclament la création d’une banque nationale de développement et de fonds de soutien dédiés au secteur des IMME.

Les industriels peinent à accéder à la commande publique

Les marchés où les industries des IMME sont appelés à fournir leurs produits et leurs services ne manquent pas. Les gros donneurs d’ordre nationaux (OCP, MASEN, ONEE…ect) lancent chaque année plusieurs appels d’offres pour la construction d’infrastructures faisant intervenir les métiers des IMME (fonderie, construction métallique, chaudronnerie, mobilier de bureau). Toutefois, ce sont les multinationales qui remportent ces marchés et les sous-traitent aux PME locales. «L’absence du principe de la préférence nationale, qui est en vigueur sous d’autres cieux, complique l’accès à la commande publique. Pourquoi donner autant de business à des géants internationaux si, au final, les entreprises marocaines sont capables de mener ces projets, et ce au même prix?», déplore Tarik Aitri. Parfois, des litiges commerciaux entre ces multinationales et ses sous-traitants, comme ce fut le cas de Buzzichelli, ou des défauts de paiement y afférents, font des grands projets un vrai casse-tete alors qu’ils sont censés être une bouffée d’oxygène.

Malgré tout, les industriels de l’IMME gardent l’espoir de voir un jour leur part du gâteau préservée par des mesures étatiques qui leur sont favorables, à l’image des avantages accordés aux investisseurs étrangers.

Rappelons enfin qu’à tous ces boulets cités plus haut s’ajoutent les problématiques transverses dont pâtissent beaucoup de secteurs de l’économie marocaine (formation, fiscalité, délais de paiement). Ce qui fait des IMME un secteur à surveiller dans les mois et les années à venir.