«Il faut prévoir une catégorisation fiscale spécifique aux prestataires logistiques»

• La crise sanitaire actuelle a montré des fragilités qui risquent de s’inscrire sur le long terme.
• La moitié des professionnels enquêtés reste incertaine quant à la relance du marché du transport et de la logistique, 31% sont optimistes contre 18% qui estiment le contraire.
• Au Maroc, le taux d’externalisation reste encore faible, se situant à 14% pour les prestations d’entreposage.

• L’impact du Covid-19 sur le secteur de la logistique au Maroc a été très important. Pourtant, dans le secteur, on aime dire que ce dernier a été plutôt d’une certaine résilience face à la crise. Qu’en pensez-vous ?
Rachid Tahri : Cette sensation que le secteur de la logistique a une certaine résilience face à la crise sanitaire actuelle est acquise généralement par l’état de l’approvisionnement assez satisfaisant qu’a connu notre pays pendant la période de confinement et qui a permis de satisfaire les besoins de la population d’une manière efficace et sans rupture de stock sur l’ensemble des produits de première nécessité. Sur ce point, je tiens à rendre hommage à tous les intervenants dans cette chaîne, notamment les conducteurs. Par contre, la crise sanitaire actuelle a montré des fragilités qui risquent de s’inscrire sur le long terme et menacent directement la capacité des chaînes logistiques à faire preuve de résilience face à des chocs pareils. A ce niveau, les entreprises de petite taille, qui constituent la majorité du tissu national des opérateurs logistiques au Maroc et dont la faiblesse financière a été pas mal de fois signalée, ne résistent probablement pas à la crise sanitaire actuelle, et ce, malgré les mesures d’atténuation de ses effets sur cette catégorie d’entreprises.

• Peut-on chiffrer cet impact du Covid-19 sur le secteur ?
A l’instar des autres secteurs économiques, le secteur de la logistique a subi des effets causés par la propagation du Covid-19. A ce niveau, l’Observatoire marocain de la compétitivité logistique a mené une enquête d’évaluation d’impact du Covid-19 sur le secteur de la logistique au Maroc sur le 1er semestre 2020. L’objectif escompté de cette enquête est de quantifier les impacts causés par cette crise sanitaire sur le secteur. En se basant sur les entreprises ayant répondu à notre questionnaire, on constate que le chiffre d’affaires a connu une chute au premier semestre 2020. Il a, en effet, baissé de 22% par rapport au premier semestre 2019. Au niveau de l’emploi, ces entreprises ont baissé leurs effectifs au premier semestre 2020 de 4% par rapport à la même période en 2019.

• Aujourd’hui, après la sortie du confinement et l’amélioration de la situation épidémiologique au Maroc, peut-on dire que le secteur peut espérer une relance ? Et quelles seraient les bases de cette relance ?
Oui, effectivement, les impacts économique et social de la crise sanitaire sur le secteur de la logistique, vu le caractère transversal de ce dernier qui dépend bien évidemment des autres secteurs constituant ses donneurs d’ordre, sont fortement corrélés à l’impact de la crise sur le tissu productif national. A cet effet, une relance de ces activités économiques aura un impact encore plus positif sur le secteur et c’est ce qui a été bien confirmé par l’enquête que nous avons réalisée auprès des prestataires logistiques. Bien que la moitié des professionnels enquêtés reste incertaine quant à la relance du marché du transport et de la logistique, 31% des professionnels enquêtés sont optimistes quant à la relance du marché, contre seulement 18% qui estiment le contraire.

• Parmi les facteurs pouvant booster ou relancer le secteur il y a l’immobilier logistique. Comment analysez-vous l’accès à cet immobilier aujourd’hui ?
Au Maroc, une avancée importante a été réalisée ces dernières années dans le développement des infrastructures de transport et de la logistique dont notamment l’immobilier logistique qui représente une composante relativement récente du patrimoine des entreprises. Ces dernières années ont permis d’observer une transformation en termes de maturité des opérations logistiques exigeant une flexibilité et donc des infrastructures modernes et adéquates. La stratégie nationale pour le développement de la compétitivité logistique vient accompagner cette transformation et rendre l’offre adéquate à la demande, notamment au niveau de l’immobilier logistique. A ce jour, le développement de l’immobilier logistique se heurte principalement à la cherté du foncier. Sur le périmètre urbain, c’est encore pire, le foncier se fait de plus en plus rare et cher. L’essor de ce maillon logistique reste tributaire d’une forte et réelle implication des acteurs publics et privés avec un réel appui de l’Etat pour garantir l’investissement privé dans le développement de l’immobilier logistique.

• L’Observatoire de la logistique a décidé de réaliser un recensement de cet immobilier. Où en est l’opération aujourd’hui ?
Compte tenu des enjeux importants liés à la production des données statistiques sur l’immobilier logistique, l’Observatoire marocain de la compétitivité logistique a inscrit dans son plan d’action la réalisation d’une enquête sur l’immobilier logistique au Maroc. Cette enquête est lancée pour une 1ère fois en 2016 sous forme d’un recensement exhaustif ciblant les unités logistiques de plus de 1 000 m2 sur les trois grandes régions Casablanca – Settat, Souss Massa et Tanger – Tétouan – Al Hoceima. Cette 1ère expérience malheureusement n’a pas réussi, vu les grandes difficultés rencontrées sur le terrain. Nous avons alors revu ce projet important en profondeur pour le lancer la 2e fois en 2019 sous forme d’une enquête par échantillonnage ciblant 1 000 entreprises (prestataires de services logistiques et chargeurs).
L’enquête a trois objectifs majeurs. Il s’agit de quantifier et caractériser l’immobilier logistique en exploitation pour compte d’autrui et pour compte propre et d’évaluer la contribution du maillon de l’immobilier logistique au développement économique et social (emplois, accès aux revenus, création de valeur, coûts …).
Après la finalisation des premières phases du projet visant la réalisation d’un cadrage globale, la préparation du plan de sondage et les outils d’enquête, le déroulement de l’enquête a été marqué par la propagation de la pandémie du Covid-19 et la déclaration de l’état d’urgence sanitaire dans le Royaume. Ce qui a causé un retard dans l’avancement de la mise en œuvre de l’enquête principale. Actuellement, nous sommes en train de collecter les données sur les unités logistiques auprès des 1 000 entreprises et nous comptons la finaliser cette année afin de fournir notre lecture concernant le maillon de l’immobilier logistique au Maroc.

• Où en est la réalisation des plateformes logistiques? Comment évaluez-vous l’impact de celles qui ont déjà été réalisées ?
Dans le cadre de la mise en œuvre de la stratégie nationale de la compétitivité logistique, et afin de faire face aux problématiques liées essentiellement à l’absence d’une offre de zones logistiques adaptée aux besoins des acteurs économiques, ainsi qu’à l’éparpillement anarchique constaté au Maroc des entrepôts logistiques, notre agence a procédé à la planification et à la structuration des projets de zones logistiques aux niveaux national et régional. Dans ce sens, le Maroc, qui ne comptait en 2010 que quelques dizaines d’hectares aménagés de plateformes logistiques modernes, totalise aujourd’hui plus de 600 ha aménagés à Casablanca, Tanger et dans plusieurs régions accueillant les plateformes industrielles intégrées. De la même dynamique, de nombreux investissements du secteur public et ceux du secteur privé dans la construction de bâtiments et d’infrastructures logistiques ont été réalisés, ce qui a conduit à une évolution considérable de l’offre du Maroc en installations logistiques selon les standards internationaux.
C’est ainsi que plusieurs zones logistiques ont vu le jour dans les différentes régions du Royaume. En plus des plateformes développées par le privé notamment sur le Grand Casablanca, je cite surtout la première tranche de la zone de Zénata (28 ha) et la 1ère tranche de la zone de Mita (20 ha) sur Casablanca et la zone Medhub (30 ha) sur Tanger. L’AMDL prévoit aussi l’amorçage, dans le futur proche, d’autres projets de zones logistiques, surtout au niveau d’Ait Melloul, Ras El Ma…
En termes d’impact, un tel développement de l’offre en immobilier logistique a contribué certainement à la diminution des prix. Néanmoins, des efforts importants devront être menés pour le développement de nouvelles zones logistiques pour assurer notamment une meilleure distribution et une densification de l’offre en immobilier logistique sur tout le périmètre géographique national, au-delà des régions du Grand Casablanca ou de Tanger. Ceci contribuera bien évidemment à la baisse des prix et par conséquent du coût logistique par rapport au PIB qui est toujours loin de l’objectif de 15%.

• La relance passe aussi par l’externalisation du volet logistique par les entreprises. A votre avis, pourquoi cette option n’est pas très développée au Maroc ?
Le contexte global de l’entreprise, notamment dans des conditions de concurrence croissante pousse les décideurs à maintenir leurs avantages compétitifs en se concentrant de plus en plus sur leurs cœurs de métiers. La logistique fait partie des fonctions que la plupart des entreprises doivent accepter de la confier à des professionnels, surtout quand ils savent que la décision d’externalisation peut être financièrement moins coûteuse par rapport à un choix d’investissement dans des nouvelles ressources humaines et des infrastructures. Cependant, la décision d’externalisation n’est pas un processus facile. Il lui faut une approche structurée pour évaluer sa faisabilité. Un projet d’externalisation mal préparé ou prématuré peut être dangereux pour l’entreprise. Au Maroc, le taux d’externalisation reste encore faible, se situant à 14% pour les prestations d’entreposage. Les principaux freins identifiés de l’externalisation logistique résident principalement dans la crainte de perte de la maîtrise de la chaîne logistique en cas d’externalisation et dans le manque de connaissance des chargeurs aux avantages économiques de l’externalisation.

• Que faut-il faire pour la développer ?
L’externalisation de la logistique est parmi les chantiers phares de la stratégie nationale de développement de la compétitivité logistique visant à faciliter l’intégration des chaînes logistiques et la massification des flux. La réussite de ce chantier important commence par la maturation de la fonction logistique au sein des entreprises et la mise à niveau de la demande d’une manière générale qui permettra de faciliter la quantification des coûts logistiques internes et de mieux identifier les besoins en matière de services logistiques. Sur l’aspect offre, un travail de fond pour l’émergence des prestataires logistiques performants, offrant des services logistiques adaptés et compétitifs aux besoins réels du marché, constitue un prérequis nécessaire pour une évolution soutenue du marché de la prestation logistique au Maroc.
Des mesures d’ordre réglementaire telles que la régulation des bâtiments logistiques à l’intérieur du périmètre urbain, la mise en place de normes obligatoires régissant les bâtiments logistiques devront accompagner ce chantier. En plus de cela, il faudrait aussi prévoir la mise en place d’une fiscalité avantageuse à travers la création d’une catégorisation fiscale spécifique aux prestataires logistiques.