Il faut dévaluer sur le court terme, et passer au change flexible ensuite

Sur les six derniers mois, le dirham s’est apprécié de 15% par rapport à  la livre sterling, 25% par rapport à  la livre turque et 5% par rapport au dinar tunisien.
Les monnaies asiatiques sont à  surveiller
de près.
Le rattachement du dirham principalement à  l’euro et au dollar n’est pas la meilleure option pour le moment.

Le déficit de la balance commerciale continue de s’aggraver. Pensez-vous qu’il y a, entre autres, un problème de compétitivité prix des produits marocains ?
Affirmatif ! Lorsqu’il y a conjonction entre une productivité faible (ce qui est le cas) et une monnaie non compétitive ou surévaluée, clairement ce sont les exportations qui en pâtissent. Or, aujourd’hui, il y a plusieurs signaux qui montrent que, très vraisemblablement, le dirham est surévalué. Il me semble donc qu’il ne faut pas d’emblée écarter l’opportunité d’actionner la politique de change. Il n’y a pas de raison d’avoir une position dogmatique sur ce sujet.

D’aucuns pensent que l’intégration de monnaies asiatiques dans le panier de cotation du dirham ne serait pas une si mauvaise chose, vu l’importance de cette région dans le commerce mondial…

L’Asie représente en moyenne 20 % dans nos importations et 10 % dans nos exportations. Or, pendant longtemps, la structure du panier de détermination de la valeur du dirham était collée à la structure des échanges commerciaux du Maroc. Ce même constat peut être fait pour la livre sterling eu égard au poids de l’Angleterre dans nos exportations. Par conséquent, le rattachement du dirham exclusivement à l’euro et au dollar n’est pas la meilleure option. De plus, les pays asiatiques constituent aussi les principaux concurrents du Maroc sur ses marchés traditionnels. Il est donc important de surveiller de très près l’évolution de leurs monnaies et plus généralement celles des autres concurrents. Cela fait partie des missions de veille et d’intelligence économique d’un pays. Rien que sur les six derniers mois, le dirham s’est apprécié de 15% par rapport à la livre sterling, 25% par rapport à la livre turque, 43% par rapport au zloty polonais et 5% par rapport au dinar tunisien. Il est très difficile de justifier que tous ces mouvements n’ont pas d’impact sur la compétitivité de nos exportations.

Vous parliez de signaux indiquant une éventuelle surévaluation du dirham…
Pour simplifier, les fluctuations du taux de change prennent deux formes. La volatilité qui se traduit par des variations conjoncturelles du taux de change, puis le désalignement qui se produit lorsque le taux de change s’écarte graduellement sur une assez longue période de son niveau «approprié » par référence à la productivité et aux autres fondamentaux de l’économie. Je pense qu’aujourd’hui nous sommes face à la seconde forme avec une monnaie surévaluée.
Lorsque le taux de change est surévalué, cela conduit à une réallocation des ressources des activités exposées à la concurrence, vers des activités plutôt protégées. C’est le cas au Maroc. Le poids de l’industrie dans l’économie stagne depuis plus d’une décennie, sa contribution à l’emploi régresse, la part des entreprises qui exportent se rétrécit et leurs parts sur le marché international déclinent. Il devient aussi plus intéressant d’importer que de produire localement et exporter. D’où la ruée vers les produits d’importation. D’ailleurs, plusieurs industriels, qui n’ont pas pu tenir face à la concurrence étrangère, se sont eux-mêmes convertis en importateurs. La croissance du PIB non agricole est tirée principalement par les activités de services, et le BTP. D’ailleurs, les investissements directs étrangers s’orientent de plus en plus vers les services et l’immobilier.
Jusqu’à la fin des années 90, la protection commerciale permettait de compenser les effets négatifs d’une monnaie non compétitive. Toutefois, depuis que nos tarifs ont été démantelés avec l’Europe, la Turquie, les pays arabes et plus généralement dans le cadre multilatéral, les exportations n’ont cessé de décrocher. Même au moment où le commerce international était en pleine expansion, les exportations marocaines n’en profitaient pas.
Aujourd’hui, le niveau atteint par notre déficit commercial et la régression de nos parts de marché ont été des justificatifs de la politique volontariste de l’Etat à travers sa stratégie d’émergence industrielle. Toutefois, les effets d’une telle stratégie seraient, dans les meilleurs des cas, lents à se concrétiser et n’agiraient pas comme un fort catalyseur pour les activités d’exportation. Or, c’est justement là qu’une politique de change agressive trouve toute sa pertinence. Elle ne se substitue pas aux politiques structurelles, mais elle permet de les renforcer en produisant des effets incitatifs plus immédiats et plus perceptibles pour les opérateurs économiques. La politique de change ne doit donc pas être écartée de l’arsenal d’intervention de l’Etat.  

Que proposez-vous dans ce cas ?
Plusieurs études récentes montrent que les périodes de croissance élevées, dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, sont associées avec des périodes de taux de change compétitif. Ces études, qui ne couvrent pas uniquement l’Asie mais également l’Amérique Latine et la Turquie, montrent que la dépréciation de la monnaie locale a été une condition clé dans le développement des exportations industrielles.
En fait, les activités d’exportation sont beaucoup plus touchées par les imperfections du marché que les autres activités. Elles mettent en relation un grand nombre d’intervenants (fournisseurs de matières premières, de produits intermédiaires, distributeurs, clients), une dose importante d’information et de coordination et un recours intensif à la logistique. Lorsque des défaillances existent (ce qui est très généralement le cas) et que celles-ci ne sont pas compensées par une politique de taux de change incitative, les opérateurs ne s’engagent pas ou très peu dans les activités d’exportation.

Et ce serait le moment pour cela ?
Oui, dans le court terme, je suis favorable à une révision du mécanisme de détermination de la valeur du dirham, accompagnée d’une dévaluation audacieuse – pas comme celle de 2001. Je pense que le timing s’y prête. Le cours du baril de pétrole oscille autour de 40 dollars et la production céréalière locale promet d’être à son plus haut niveau. Les risques inflationnistes ne me semblent pas être au-delà de la capacité de contrôle et de maîtrise de Bank Al Maghrib. Au-delà de cette action de court terme, le passage à un régime plus flexible est une option vers laquelle il faut tendre à moyen terme.