Huit ans pour éradiquer les bidonvilles

4,5 millions de citoyens vivent aujourd’hui dans l’habitat insalubre.
Un gigantesque programme de lutte contre le fléau est lancé : déjà 106 500 logements sociaux lancés à partir de cette année.
Les logements seront vendus à
50 % de leur prix de revient réel.

Une gigantesque opération de lutte contre l’habitat insalubre sera lancée au cours des mois à venir. La première action a eu lieu jeudi 22 juillet. Au menu, la mise en chantier de 106 500 logements sociaux destinés à lutter contre l’habitat insalubre. D’ici à cinq ans, et selon les prévisions, ce sont 70 000 bidonvilles, 32 000 habitats anarchiques et 4 500 habitations menaçant ruine qui auront disparu.
Le lancement des 106 500 logements sociaux ne constitue en fait que la première tranche d’un vaste programme. En effet, à l’heure actuelle, le Maroc compte pas moins de 860 000 ménages vivant en habitat de type insalubre. Ce sont donc près de 4,5 millions de personnes qui sont dans cette situation : 1,2 million de bidonvillois, 2,8 millions vivant dans l’habitat anarchique et près d’un demi-million dans des maisons présentant un risque d’écroulement.

13 villes concernées par la première tranche
Déjà au cours des trois dernières années – avec une accélération prononcée à partir de la mi-2003 -, diverses opérations portant sur pas moins de 173 000 logements ont été lancées, sans être formalisées dans un quelconque programme concernant les villes, et dont les parties prenantes seront les ministères de l’Habitat et de l’Intérieur, côté Etat, et les municipalités-communes, côté collectivités locales. Dans ces contrats, les deux parties s’engageront sur les mesures à prendre en vue d’éradiquer l’habitat insalubre dans un délai fixé.
Jeudi 22 juillet, le projet de la première tranche du programme était présenté au Souverain à Rabat. Les 106 500 logements à construire sur 5 ans concerneront 12 villes et les provinces du sud (voir encadré). Dans la foulée, trois conventions ont été signées avec les villes de Rabat, Salé et Témara, portant sur une opération de relogement de 15 680 ménages (3 301 à Rabat, 2 379 à Salé et 10 000 à Témara). Et pour cause. Selon Najib Lahlou, directeur de l’Habitat social au ministère de l’Habitat, «il a été remarqué, à Témara et ses régions, une recrudescence particulièrement inquiétante des bidonvilles durant les dernières années». En un mot, Témara fait partie des cas difficiles, donc prioritaires. Le même constat est valable pour Salé et bien sûr Casablanca. Le reste des villes concernées par la première tranche fera également l’objet de conventions au cours de cet été.
Pour arriver à cette étape-clé dans la lutte contre l’habitat insalubre, il a fallu d’abord identifier les villes les plus touchées par le fléau et ensuite mobiliser le foncier public là où il était possible de le faire. Originalité de la démarche : on ne relogera plus les habitants au même endroit de manière systématique. Cela veut dire que la vision de la programmation des logements par quartier sera abandonnée. L’explication à ce changement réside dans le fait que le relogement in situ des citoyens donnait souvent lieu à des «magouilles» de la part d’élus qui entendaient maintenir leur base électorale, en leur assurant la priorité sur tel ou tel logement. Cela dit, dans certains cas, les pouvoirs publics peuvent n’avoir d’autre choix que de reloger les bidonvillois sur place. Najib Lahlou explique, en effet que «parfois, l’Etat peut ne pas disposer de réserves foncières suffisantes pour recaser tous les ménages». Dans d’autres cas, par contre, la restructuration in situ peut être dictée par la taille trop importante d’un bidonville, comme c’est le cas dans les grands rassemblements de Casablanca. M. Lahlou fait remarquer, enfin, que «le recasement d’un bidonville suppose le déplacement de la population, ce qui n’est pas toujours aisé en raison des réticences». A l’opposé, le recasement pur et simple semble être la meilleure solution dans le cas de micro-bidonvilles. En effet, très souvent, ces îlots comptant quelques dizaines de baraques enclavés à l’intérieur de zones résidentielles ne peuvent pas se prêter à la restructuration. Seule solution : le recasement ailleurs. On trouve également dans cette catégorie les bidonvilles à très forte densité de population, qui nécessitent de grandes superficies pour reloger tous les ménages.

L’unité de programmation est désormais la ville
Aujourd’hui donc, l’unité de programmation est la ville. C’est sans doute ce qui justifie les six mois de travail qu’a pris la préparation de cette première tranche. Au ministère de l’Habitat, il est expliqué que cette approche par ville comporte un second avantage. Ainsi, en passant un contrat avec le gouvernement, qui les engage à lutter efficacement contre le développement des bidonvilles, les gestionnaires de la ville deviennent les premiers comptables envers l’Etat. Et pour honorer leurs engagements, ils n’auront d’autres choix que de veiller à l’application du texte de loi criminalisant tous les intervenants qui contribuent directement ou indirectement au développement de l’habitat insalubre. Mais que peut faire le maire d’une ville face aux flux migratoires dus à l’exode rural, et qui viennent alimenter les quartiers périphériques et les bidonvilles ? Pour Najib Lahlou, «le problème ne devrait en principe plus se poser car la nette amélioration du rythme de production annuel en logements sociaux devrait permettre de faire face aux populations nouvelles qui affluent vers les agglomérations». Bref, tout porte à croire que, dorénavant, il y aura suffisamment de logements et pour résorber les bidonvilles existants et pour accueillir les nouveaux arrivants.
Notons que les logements ou lotissements destinés à être livrés en l’état seront indifféremment construits par le privé ou les Erac et autres Al Omrane. Ainsi l’Etat abandonne quelque peu sa vision de n’être qu’aménageur en vue d’accélérer l’éradication de l’habitat insalubre.
Au total, la première tranche du programme nécessitera une enveloppe de 5 milliards de DH. Sur ce montant, 1,7 milliard seront débloqués progressivement du Fonds de solidarité pour l’habitat (FSH) alimenté par la taxe sur le ciment (10 centimes reversés par les cimentiers sur chaque kilogramme vendu). A fin 2004, le FSH aura engrangé 1 milliard de DH, qui ne seront pas de trop pour venir à bout du problème.

1,7 milliard de DH seront débloqués par le Fonds de solidarité pour l’habitat
Cette subvention, à laquelle s’ajoutent la part de l’Etat et celle des communes, fera baisser le coût de vente du logement. Ainsi, avec les apports du FSH et du budget, l’Etat prévoit de participer dans une fourchette de 30 à 50% du coût. Objectif : vendre aux ménages recasés à 50 % du coût de revient réel.
Une deuxième tranche est déjà dans le pipe. Les objectifs en sont plus ambitieux puisque l’on vise pas moins de 180 000 ménages. Là encore des contrats seront signés avec les villes non concernées par la première tranche.
Pour le moment, les acteurs concernés en sont encore au stade de l’identification des cités prioritaires et des terrains mobilisables. La deuxième tranche devrait être lancée vers la fin 2006. En comptant 5 ans de réalisation, cela signifie-t-il qu’en 2012 il n’y aura plus de bidonvilles ? Nous osons l’espérer

La programmation des logements par quartier sera abandonnée. En effet, le relogement in situ des citoyens donnait souvent lieuàdes «magouilles»de la part d’élus qui entendaient maintenir leur base électorale en leur assurant la priorité sur tel ou tel logement.

Les gestionnaires de la ville seront désormais les premiers comptables devant l’Etat en cas de développement de l’habitat insalubre. Gageons qu’ils veilleront d’un peu plus près à l’application de la loi…