Hausse des salaires : Abbas El Fassi a-t-il les moyens de ses promesses ?

La masse salariale de l’Etat devrait augmenter au minimum de 5 milliards de DH par an, soit 5,8% d’évolution. Si l’on y ajoute les 15 milliards de DH supplémentaires pour la Compensation, le surplus des charges devient très lourd pour le Budget de l’Etat.

Entamé le 4 avril, à l’invitation du Premier ministre qui n’avait pas tenu la session prévue en septembre et qui aujourd’hui, contexte oblige, se trouve acculé à négocier, le dialogue social se poursuivait toujours à l’heure où nous mettions sous presse. Par conséquent, l’offre gouvernementale, au titre des mesures de revalorisation du pouvoir d’achat, n’est pas encore officiellement acceptée, ni d’ailleurs tout à fait rejetée par les syndicats. Tactiquement, les syndicats continuent de demander plus, tout en sachant probablement que, le moment venu, c’est-à-dire au moment de conclure les discussions, ils pourraient se résoudre à «prendre» ce qui leur est proposé.

Les syndicats demandent 20% d’augmentation !

Mais quelles sont donc les propositions du gouvernement? Pour le secteur public, plus exactement la fonction publique, la Primature a proposé d’augmenter les traitements de 500 DH nets pour chaque fonctionnaire et de relever la retraite minimale de 600 DH à 1 000 DH. Pour le secteur privé, les propositions consistent en une augmentation du Smig de 10% (voir encadré) et une hausse du seuil minimal de la retraite de 600  DH à 800 DH.
Selon le ministre de l’emploi et de la formation professionnelle, Jamal Rhmani, le gouvernement a aussi accepté d’autres propositions des syndicats comme la ratification des conventions, 87, relative à la liberté syndicale, et 102, sur la sécurité sociale, de l’Organisation internationale du travail (OIT). Ce sont des textes fondamentaux pour le monde du travail, sans aucun doute, et néanmoins, ce que l’opinion retient et ce sur quoi l’attention est présentement focalisée, c’est surtout la question des augmentations de revenus. Les syndicats y sont sensibles, et c’est pourquoi ils continuent de juger «insuffisante» l’offre du gouvernement sur ce point. «Nous estimons que ces propositions sont en deçà des attentes des salariés ; c’est pourquoi la Fédération démocratique du travail (FDT) demande à ce qu’elles soient améliorées pour tenir compte des répercussions néfastes de la crise sur le pouvoir d’achat des Marocains», déclare à La Vie éco Larbi Habchi, membre du bureau central de la FDT et membre du groupe fédéral à la Chambre des conseillers. Quelles seraient ces améliorations ? Les syndicats réclament une hausse de 20% des traitements des fonctionnaires, une augmentation de 300 DH dans le secteur privé et l’alignement du seuil minimal de la retraite dans le privé sur le public, c’est-à-dire 1 000 DH au lieu de 800 DH.
Pour M. Habchi, ces augmentations, «contrairement à ce que l’on entend dire, ne pénaliseraient pas l’entreprise, elles lui permettraient de se développer grâce à l’élargissement du marché national que générerait une amélioration du pouvoir d’achat». Dans tous les cas, la FDT devait donner sa réponse définitive le jeudi 14 avril.

La dette du Trésor est passée de 47% à 50% du PIB en un an

Selon des confidences obtenues auprès de membres du gouvernement, il est difficile d’imaginer la Primature s’engager à accepter plus que ce qu’elle a déjà accepté. Autrement dit, une hausse de 20% des salaires dans la fonction publique, si elle devait être acceptée, creuserait un trou béant dans les finances publiques et, au bout, conduirait à une montée de l’endettement du Trésor. Car un déficit, c’est la dette qui le finance. Il faut bien voir en effet qu’une revalorisation de 20% donnerait, en valeur absolue, entre 500 DH et 8000 DH d’augmentation pour chaque fonctionnaire (selon l’échelle où il se trouve).
Comme le salaire moyen dans la fonction publique est de l’ordre de 8000 DH, l’augmentation moyenne serait donc de 1600 DH ! C’est évidemment intenable pour les finances. Déjà, avec 500 DH d’augmentation, beaucoup s’interrogent sur le fait de savoir comment le gouvernement s’y prendra pour les financer ! C’est tout de même plus de 5 milliards de DH de charges budgétaires supplémentaires par an. Pour une masse salariale de la fonction publique équivalente à 86 milliards de DH par an cela ferait une hausse brutale de 5,8% d’un coup. Car si on ajoute à cette charge les 15 milliards, supplémentaires là encore (22 milliards étant déjà prévus dans le budget) pour les charges de compensation, c’est donc 20 milliards de DH qu’il faudra trouver, sachant que le gouvernement s’est engagé à ne pas toucher à l’enveloppe dédiée à l’investissement. Où les trouver ? «Ce n’est pas l’affaire des syndicats», estime un syndicaliste ! «Pourquoi ne pas s’attaquer à l’évasion fiscale, il y a sûrement de l’argent à récupérer ; il faut juste savoir le prendre là où il est», lance-t-il en guise de proposition. En attendant, ces 20 milliards de DH, il faudra les débourser dans le cadre de ce budget, qui est déjà voté.
«Oui, mais c’est la faute au Premier ministre qui avait “sauté” le dialogue social de septembre, probablement pour nous empêcher justement de poser ces questions ; car c’était la période où ont débuté les discussions sur le projet de Loi de finances. En tout cas, nous n’y avons pas été associés», analyse M. Habchi.
Quoi qu’il en soit, le ministre des finances, s’il ne se résout pas à aller vers une Loi de finances rectificative, devra vraiment couper au scalpel dans les dépenses de biens et services pour dégager les fonds manquants ! Le pourra-t-il seulement ?
Rappelons ici que le déficit budgétaire en 2010 a été de 4,5% du PIB, ce qui a généré une hausse de la dette du Trésor qui est désormais de 50% au lieu de 47% en 2009. Mezouar pense ramener le déficit à 3,5% en 2011, il n’est pas sûr qu’il y arrivera avec ces mesures.
Même si ça ne parle pas au commun des mortels, il ne s’agit pas là que de ratios froids et désincarnés : c’est certes, moralement, éthiquement, presque déplacé de critiquer les augmentations de salaires ; il faut juste rappeler que les hausses, lorsqu’elles sont inconsidérées, sans contrepartie, en productivité notamment, mènent directement à l’endettement et à l’inflation. Et justement, le poison le plus efficace pour «tuer» le pouvoir d’achat s’appelle précisément l’inflation.