Hausse des prix du thé de 20%… et risque de pénurie

En 2010, la récolte de thé vert en Chine a baissé de 70%, la pire depuis 100 ans.
Les producteurs chinois ont augmenté leurs prix, le coût du fret s’est renchéri et le dollar est en hausse.
Le prix du thé a déjà  augmenté en juin et devrait connaître une forte hausse d’ici quelques jours.

Après le blé tendre et le sucre, le gouvernement risque d’être bientôt confronté à un autre problème de taille : la flambée des prix du thé et peut-être même une pénurie sur le marché intérieur. Dans le secteur, les professionnels, notamment les importateurs, parlent carrément de menace de rupture de stock dans quelques semaines. Une première au Maroc, où le thé est la boisson nationale par excellence.

80% du thé vert importé par le Maroc provient de Chine

Il faut savoir qu’aujourd’hui le thé consommé au Maroc est le thé vert, presque exclusivement importé de Chine qui réalise plus de 80 % de la production mondiale et autant pour les exportations. En 2009, ce pays a exporté 303 000 tonnes pour une valeur de 700 millions de dollars, soit 5,8 milliards de DH,
Les prémices de la crise ont commencé à se faire sentir au début de l’année 2010. Précisément en mars où les agriculteurs ont une idée de la récolte qui commence au printemps. Wu Yue est directeur général et fondateur de Bonnatea Co ltd, fournisseur exclusif d’une des compagnies marocaines les plus anciennes sur le secteur du thé, Mido food, qui produit la marque Sultan. L’entreprise possède 4 500 hectares de plantations de thé et trois usines dans la petite ville Hangzhou à 120 km au sud de Shanghaï. Pour avoir travaillé dans le secteur depuis plus de 20 ans, M. Wu est catégorique : «Cette année, nous n’aurons pas les quantités suffisantes pour subvenir aux besoins de nos clients marocains». Une tournée dans les hangars de stockage de matières premières de l’entreprise permet de mesurer l’ampleur du problème : un immense entrepôt de près de 5 000 m2 est pratiquement vide. Les unités de traitement et de conditionnement installées sur le site et qui travaillent exclusivement  pour la marque Sultan tournent au ralenti et les responsables de l’unité en sont presque réduits au rationnement pour ne pas épuiser le maigre stock qui reste. Et pour cause, la récolte de thé vert en Chine est en baisse de 70% par rapport à 2009. «C’est la pire récolte de thé en Chine depuis 100 ans», assure M. Wu.

Hausse des coûts de production pour les agriculteurs chinois

Comment en est-on arrivé là ? Après un hiver très rude et plus long que d’habitude et une sécheresse très sévère, l’état des cultures s’était détérioré. L’impact sur le commerce ne se fit pas attendre :  les exportations de thé vert à partir de la Chine ont accusé un repli. De janvier à juillet 2010, le pays a exporté 170 000 tonnes, soit une baisse de 5% par rapport à la même période de 2009. Et, naturellement, les prix eux connaissent déjà la flambée. Le prix moyen de la tonne a augmenté de 10%. 
Si le facteur climatique est la principale cause de la crise, la Chambre chinoise de commerce du thé explique dans une récente analyse que d’autres facteurs sont venus aggraver la baisse des exportations de thé vert. Elle cite notamment l’augmentation du coût de revient de la production à la suite de la mise en place, par les autorités chinoises, de nouvelles normes de qualité qui ont obligé les producteurs à investir davantage dans l’outil de production et donc, forcément, de répercuter sur le prix de vente. Du coup, beaucoup d’importateurs, dont le Maroc, ont réduit leurs commandes. Evidemment, au Maroc, premier importateur de thé vert de Chine, les professionnels s’inquiètent sérieusement depuis quelques semaines. L’inquiétude est d’autant plus justifiée qu’à la baisse des récoltes et de l’augmentation des coûts de production s’ajoutent des facteurs conjoncturels. Mohamed Hassan Bensalah, président du groupe Holmarcom, opère dans le secteur à travers sa filiale Somathes, l’ex-Office national du thé et du sucre, acquis auprès de l’Etat à la faveur de la privatisation. Il explique que non seulement le coût d’approvisionnement a augmenté mais que celui du fret s’est renchéri et la hausse du dollar a pénalisé les importations.
Entre janvier et juillet de cette année, le Maroc a importé 31 416 tonnes de thé vert de Chine, soit le même niveau qu’en 2009, d’après les chiffres de l’Office des changes. Cependant, le coût moyen s’est légèrement apprécié de 2,6%, passant de 16 660 DH la tonne, à 17 100 DH. Les données d’août ne sont pas encore publiées, mais le ministère chinois du commerce indique que le Maroc avait acheté sur les huit premiers mois 38 500 tonnes pour un montant de 94,4 millions de dollars (782 MDH). En moyenne, le Maroc importe 50 000 tonnes par an, dont une petite partie de l’Inde et du Sri Lanka.

Acheter dès maintenant en grandes quantités, mais à quel prix ?

Selon la Chambre chinoise de commerce du thé, les importateurs marocains ont globalement préféré acheter un produit de moindre qualité, donc moins cher, pour éviter une hausse trop importante du prix. Mais il y a également des contraintes de gammes de produits dont il faut tenir compte. Ainsi, aussi bien chez Somathes que chez Mido Food, on confirme que les prix ont déjà été augmentés depuis le début de l’année et l’on chiffre cette hausse entre 15% et 20%, selon les produits, chez cette dernière. Alors que pour Somathes, on confirme qu’il y a déjà eu une augmentation en juin et une autre à venir.  «Je sais que le consommateur ne sera pas content mais nous n’avons malheureusement pas le choix» , explique Abdelhamid Raji, patron de l’entreprise. Pour M. Raji, «mieux vaut une augmentation de prix que pas de thé du tout».
Si le patron de Mido food semble pessimiste c’est que jusqu’à présent le Maroc a pu s’approvisionner sans trop de mal auprès de la Chine, même à prix élevé, mais qu’en sera-t-il dans trois mois, sachant que la prochaine récolte ne commencera qu’en avril ? Abdelhamid Raji explique, en effet, qu’en plus de l’augmentation progressive des prix, il est de plus en plus difficile de trouver du thé vert sur le marché international. M. Raji n’écarte pas la possibilité que, dans quelques mois, il en manquera sur le marché domestique. «Nous devons tourner avec les stocks actuels, déjà réduits, jusqu’au mois de mai 2011» , explique-t-il. Pour lui, le Maroc doit acheter tout ce qui se trouve sur le marché pour éviter ou, à tout le moins, retarder la rupture de stock. Et à ce niveau se pose alors un gros problème : il faudra payer un prix  élevé sans pour autant pénaliser le consommateur final. C’est d’ailleurs pour cette raison que les professionnels avouent être depuis quelque temps dans une démarche de sensibilisation des pouvoirs publics. «Si nous voulons éviter une hausse des prix, il faut que le gouvernement intervienne par exemple, de manière temporaire bien sûr, à travers la baisse ou carrément la suppression des droits de douane» , suggère Abdelhamid Raji. Aujourd’hui, ces droits de douane sont fixés à 25 % pour le thé en vrac et 40 % pour le conditionné. Mais les premières tentatives de forcing des importateurs, menées la veille de Ramadan, n’ont apparemment rien donné.
Que faire alors ? Les importateurs de thé avouent n’avoir d’autre choix que d’opter pour la politique du «wait and see». Selon le patron de Mido Food, il ne faut pas se faire d’illusion : si rien n’est fait, et si les choses continuent d’évoluer au même rythme, «il n’y aura plus de thé sur le marché dans quelques mois». Un scénario jamais vécu jusque-là. Plus pondéré, Mohamed Hassan Bensalah, lui, parle d’une hausse très prochaine des prix de 20% en moyenne.